interview

"Nous vivons la fin d'un cycle libéral" (François Lenglet)

François Lenglet, journaliste économique à TF1. ©BELGAIMAGE

L’Europe est basée sur l’idée de faire disparaître les frontières. Or ce que veulent les peuples aujourd’hui, c’est exactement le contraire. Si on reste sourd à cette demande, on n’arrêtera pas la vague populiste, prévient le journaliste économique François Lenglet.

François Lenglet est le spécialiste économique du 20 heures de TF1. Dans son dernier livre, il pointe les années en neuf (1929, 1939, 1979, 1989, 1999, 2009) comme autant de moments charnières. 2019 se présente, à ses yeux, comme l’année de tous les dangers. "Des ruptures se préparent. Les grandes puissances, Etats-Unis et Chine en tête, sont à couteaux tirés. Au plan financier, avec l’extraordinaire accumulation de dettes, on ne peut exclure une chute brutale de la valeur des actifs, que ce soit des bourses, des entreprises ou de l’immobilier. Et puis, on a les populistes qui font irruption un peu partout. Résultat: l’ancien monde est en train de craquer", prévient-il.

Selon vous, on vit la fin d’une ère libérale. À quoi est-ce dû?

L’actuel cycle libéral est né dans les années soixante avec l’idée de rompre avec les désastres de la première moitié du vingtième siècle. Ce cycle, qui a apporté des dividendes formidables en termes de niveau de vie et d’espérance de vie, a connu son apogée en 1989 avec l’avènement d’un grand nombre de nouvelles démocraties. Ensuite, comme souvent, le cycle libéral a été confisqué par une petite poignée de rentiers du libéralisme, notamment dans la finance, et qui ont détourné le libéralisme à leur profit, quitte à créer des risques importants pour la communauté. Ça a toujours été comme ça, que ce soit en 1929 ou en 1870. Les cycles libéraux se caractérisent par une atténuation des frontières, une augmentation des échanges et une croissance de l’endettement. C’est ce dernier point qui déclenche les crises.

La croissance à 3%, c’est du passé. Avec 1% de croissance, il n’y a plus grand-chose à redistribuer, n’est-ce pas là que se situe la cause du mécontentement général?

©Belga

N’oublions pas qu’un tiers des revenus des Français proviennent de la redistribution. C’est sans équivalent dans le monde et sans précédent dans le pays. Je ne suis pas sûr qu’il faille aller encore plus loin. Il vaudrait mieux s’attacher à développer l’économie. Avant de redistribuer, il faut produire. Avec les 20 milliards des gilets jaunes, on redistribue ce qu’on n’a pas produit. C’est de la dette. Ce n’est pas un système tenable. Une fois qu’on gagne autant en travaillant qu’en ne travaillant pas, il faut beaucoup de sens civique pour continuer à bosser.

Vous maintenez qu’il fallait supprimer l’ISF, mais c’était quand même un mauvais signal…

L’erreur de Macron est davantage dans la méthode que dans la finalité. Pour les successions au sein des PME, l’ISF a été désastreux. Il fallait le supprimer. Mais le calendrier n’a pas été bien choisi : on a coupé l’ISF tout de suite, tandis que pour les classes moyennes, on a coupé des impôts par ci, augmenté d’autres impôts par là. Le deal est apparu très déséquilibré. Ceci étant, les Français aiment bien entendre les riches se plaindre de l’impôt. Vu ainsi, l’ISF est un élément de consentement à l’impôt. La France est comme cela et elle ne va pas changer.

Que conseilleriez-vous à Emmanuel Macron pour sortir de la crise des gilets jaunes?

Il faut donner aux gens le sentiment qu’on les protège. De ce point de vue, je ne suis pas certain que la privatisation des Aéroports de Paris (ADP) soit une initiative heureuse. Au total, Macron a quand même infléchi sérieusement ses positions. Si on additionne les deux trains de mesures, de décembre et d’avril, c’est une marche arrière sur tout ce qu’il avait entrepris depuis le début du quinquennat, sauf sur l’ISF. Mais tout ne se jouera pas sur l’argent. Il ne faut pas sous-estimer l’attitude vis-à-vis des frontières.

L’immigration – puisque c’est notamment de cela qu’il s’agit – pourrait être une plus-value économique pour un vieux continent qui peine à financer ses retraites.

Ce raisonnement n’est pas pertinent. L’immigration est d’abord un sujet politique. Il ne doit pas être évité, mais débattu. Qu’une communauté nationale se saisisse de la question migratoire en fixant le niveau et le type d’immigration qu’elle souhaite me parait normal. Il faut faire attention à la cohésion du pays, à ses capacités d’accueil. Déstabiliser un pays, c’est dangereux. Or l’immigration non gérée et, du coup, non assumée est un facteur de déstabilisation. Les pays anglo-saxons ont une attitude beaucoup plus mature sur ce plan. Quand on a besoin de boulangers, on prend des boulangers. Les réfugiés politiques, c’est autre chose. La responsabilité d’Angela Merkel dans la montée des populismes en Europe est considérable. Le fait d’avoir créé un appel d’air en ouvrant ainsi les frontières a déstabilisé toute la Méditerranée. C’était irresponsable.

"La responsabilité d’Angela Merkel dans la montée des populismes en Europe est considérable."

La démocratie participative peut-elle calmer les ardeurs populistes?

Ce n’est pas parce qu’on est égaux que tout le monde a voix au chapitre sur tout. Il y a un moment où il faut faire confiance au gouvernement ou aux experts qu’on a choisis. On peut toujours les récuser au bout de cinq ans s’ils n’ont pas bien travaillé. Mais piloter en temps réel avec le consentement instantané des peuples, c’est non seulement saugrenu, mais aussi délétère.

Est-ce que la gauche n’a pas également fait preuve d’aveuglement en considérant les populistes comme des attardés, qui refusent la modernité?

Macron a tenu ce discours au début de son quinquennat, en présentant son combat pour l’Europe comme étant celui des progressistes contre les obscurantistes. C’était un discours extrêmement dangereux.

Pourquoi?

Parce qu’il s’est enfermé dans un face-à-face avec Marine Le Pen. Ce qui est très pratique pour lui, car le seuil de déclenchement est très élevé. Ce faisant, il se débarrasse de pratiquement toute opposition. Le problème, c’est que lorsque vous désignez votre ennemi, vous désignez aussi votre successeur. Je ne suis pas sûr que se focaliser sur le FN soit un service à rendre à la démocratie française.

"Ce n’est pas parce qu’on est égaux que tout le monde a voix au chapitre sur tout. Il y a un moment où il faut faire confiance au gouvernement."

L’Union européenne pourrait-elle, au train où vont les choses, se disloquer?

L’Europe est basée sur l’idée de faire disparaître les frontières. Or ce que veulent les peuples aujourd’hui, c’est exactement le contraire. Mais il existe aussi une sortie par le haut, qui serait de rehausser les frontières extérieures de l’Union pour préserver le marché intérieur et donner aux Européens le sentiment qu’ils sont protégés. On pourrait par exemple revoir nos rapports avec la Chine, empreints jusqu’ici de beaucoup de naïveté de notre part.

Vous parlez de recentrer l’Europe sur un noyau dur de pays qui partagent les mêmes valeurs, c’est-à-dire les pays fondateurs moins l’Italie?

Politiquement, on ne peut pas se passer de l’Italie, même si au niveau de la monnaie, cela pose de graves problèmes. L’idée fédératrice serait de construire un ensemble qui compte au niveau mondial et qui arrête à ses frontières ce qui doit l’être. À défaut, je vois mal comment l’Europe pourra subsister. Même les acquis du marché unique ne sont pas immuables. Ce qui s’est passé avec KLM et le gouvernement néerlandais qui fait irruption, jamais on n’aurait imaginé cela il y a 10 ans.

Aurait-il fallu sortir certains pays de l’euro en 2009-2010?

Je le pense en effet. Garder la Grèce dans l’euro était une mauvaise idée. Mais d’autre part, laisser flotter la Grèce comme un bouchon en pleine crise migratoire n’aurait pas été souhaitable non plus. On aurait pu imaginer de dévaluer la drachme de 50% et que la BCE reste garante du nouveau cours. On aurait pu avoir un cours fixe, mais ajustable, comme à l’époque du système monétaire européen. Ce n’est pas le choix que nous avons fait et les Grecs ne voulaient pas non plus d’une sortie de l’euro. Les Grecs étaient d’ailleurs très paradoxaux : ils critiquaient l’Allemagne, mais ça ne les empêchait pas d’aller mettre leurs économies en Allemagne.

L’Irlande a pourtant montré qu’il y avait moyen de se relever sans abandonner l’euro.

Cela s’est fait moyennant une flexibilité sociale incroyable. Les salaires des jeunes diplômés ont été divisés par deux, il y a eu un chômage monstrueux et ils ont mis 60 points de PIB pour sauver leurs banques. Tous les pays n’ont pas cette flexibilité sociale, certainement pas la France ni l’Italie.

Jusqu’où peut aller l’escalade entre les Etats-Unis et la Chine?

"Kissinger, Clinton, Bush et Obama ont tenté de ceinturer le panda chinois. Comme ça n’a pas marché, Trump essaie autre chose en montrant les dents."

La Chine veut redevenir ce qu’elle a été pendant des siècles, c’est-à-dire la première puissance mondiale. Les Etats-Unis, eux, veulent conserver leur statut de première puissance mondiale. Immanquablement, il y a une collision sur la trajectoire. Plusieurs stratégies peuvent être envisagées. Il y a celle du "containment" pratiquée par Kissinger, mais aussi par Clinton, Bush et Obama. En gros, on tente de ceinturer le panda. Comme ça ne marche pas, Trump essaie autre chose en montrant les dents. C’est un langage que les Chinois entendent et peuvent respecter. Dans une guerre commerciale, ce sont eux qui ont le plus à perdre.

Vous voyez Trump se faire réélire?

C’est tout à fait possible. Son "track record" économique n’est pas mauvais : le chômage américain est au plus bas depuis 1969, ils ont une croissance de 3,2% au premier trimestre sur base annuelle et des salaires qui augmentent de plus de 3%. Son dossier est plutôt bon. Mais comme c’est un homme complètement intempérant, il peut aussi commettre une grosse bêtise d’ici le scrutin. Tout est possible.

Cela dépendra aussi de qui il aura en face de lui.

C’est bien là le problème. Les démocrates n’ont toujours pas compris pourquoi Trump a été élu. Le parti démocrate se perd dans la défense des minorités alors qu’il lui faut au contraire quelqu’un qui soit à l’écoute du peuple.

Va-t-on vers un deuxième referendum sur le Brexit?

J’exclus absolument un deuxième referendum avec la même question posée aux Britanniques. Si vous obtenez le même résultat, vous n’êtes pas plus avancé. Si vous obtenez le résultat contraire, vous n’êtes pas plus avancé non plus. Il n’y a qu’en France où on a organisé un referendum pour ensuite faire le contraire… Par contre, on pourrait faire voter les Britanniques sur le projet d’accord avec l’Union, cela permettrait de sortir de l’impasse et de contourner ce parlement quand même assez médiocre. Mais ce n’est pas sans risque, car les enjeux sont très complexes.

"Tout va basculer", François Lenglet, éd. Albin Michel, 230 pages, 16,90 euros

©doc


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