"Nous vivons un moment extraordinaire de l'histoire"

©Tom Verbruggen

C’est en marge de son exposé aux Grandes conférences catholiques que nous avons rencontré le philosophe et historien des sciences Michel Serres. Interview.

Un exposé qu’il a bien failli annuler, ayant été opéré de la hanche voici à peine un mois. Mais les organisateurs, forts des 1.250 inscrits à la conférence, ont su le convaincre de se déplacer à Bruxelles, une ville que connaît bien ce passionné de Tintin. Né en 1930, Michel Serres se profile comme un ardent défenseur de la révolution technologique et de cette nouvelle génération qui vit "à l’intérieur" du monde construit par le numérique. C’est l’idée de son personnage de "Petite Poucette", jeune fille née avec Internet, qui ne lâche jamais son portable sur lequel elle pianote des deux pouces avec une remarquable dextérité.

Celui qui a connu la guerre de 1940-45 se réjouit surtout que nous vivions en paix depuis 70 ans. Aujourd’hui, parmi les causes de mortalité dans le monde, les guerres font moins de décès que les virus, le tabac, les accidents de voitures… Les guerres sont même tout en bas de classement. "Nous vivons en paix beaucoup plus que nous le croyons. C’est un moment unique dans l’histoire.". Entretien avec ce jongleur de mots et de concepts.

Si je comprends bien votre message, nous vivons une époque formidable et nous ne le savons pas…

Michel Serres: Ce qui me frappe le plus, c’est le côté extrêmement original et nouveau de l’époque que nous vivons. Et aussi cet aveuglement à ne pas le voir. Un jour, à l’université de Stanford où j’enseignais, j’ai découpé dans le San Francisco Chronicle une photo de Bush et Blair. Et j’ai demandé à mes étudiants quel était le caractère exceptionnellement unique de cette photo. C’est simple: c’était la première fois que des hommes d’État décidaient d’une guerre sans jamais l’avoir connue personnellement. Mes étudiants ne me croyaient pas.

Les derniers gouvernants qui ont connu la guerre étaient sans doute Chirac et Mitterrand. Aujourd’hui, nous sommes gouvernés par des gens qui n’ont jamais connu la guerre. Et cela ne s’est jamais produit dans l’histoire.

Cela n’est pas davantage arrivé dans l’histoire que l’on supprime le service militaire, que l’on abolisse la peine de mort… Tout cela est complètement opposé aux périodes précédentes. Nous n’avons pas conscience de l’originalité de notre époque. On oublie très vite que l’on est en paix. Le matin, devant votre miroir dans la salle de bains, vous ne vous dites sans doute pas: "Nous sommes en paix". Mais, moi, je me le dis tous les jours. À mes yeux, ce n’est pas normal du tout. C’est extraordinaire.

Mais vous devez bien admettre que nous sommes plongés dans une période anxiogène: les attentats de Paris, de Copenhague… Et pour ceux qui n’ont pas connu la guerre de 40-45, mais qui ont vécu la guerre froide, le conflit en Ukraine est inquiétant.

Tout à fait d’accord. Mais il est intéressant de noter que certains événements reproduisent ce que l’on a connu chez nous par le passé. Prenez les décapitations orchestrées par l’État islamique. On ne doit pas oublier qu’en France, avec notre guillotine, nous avons allègrement décapité pendant deux siècles jusqu’au début des années 1980. Cela mesure à quel point nous avons changé. C’est une transformation historique importante. Et cela démontre l’archaïsme incroyable de ceux qui pratiquent encore ces décapitations.

Donc vous restez résolument optimiste…

Ce n’est pas que je sois optimiste. Les forces de la mort sont toujours au travail dans certaines parties du monde. Mais, nous ici, nous les avons quittées. Les décisions de notre société vont dans le sens de la vie. Le sens de l’histoire aujourd’hui, c’est de lutter contre la mort.

Reconstruire

En matière économique, ce qui frappe,

c’est la croissance très plate que nous enregistrons. Les craintes sont celles d’une stagnation séculaire.

Je ne suis pas économiste. Mais, à mon avis, ce n’est pas seulement une crise économique que nous vivons, c’est la fin d’une période. ll faut reconstruire une économie nouvelle qui ne détruise pas la planète.

Aujourd’hui, les innovations technologiques et la robotisation sont accusées de détruire les emplois.

Oui, les nouvelles technologies tuent des emplois. Mais il faut repenser la notion de travail. Elle a été pensée lors de la révolution industrielle. C’est un des objets de la philosophie de repenser cette notion.

Pensez-vous que tout le monde pourra encore travailler dans le futur?

Ce n’est pas sûr. L’idée que tout le monde travaille est aussi une idée de la révolution industrielle. Avant, tout le monde ne travaillait pas. Et le travail ne structurait pas la société.

Vous êtes positif sur les développements du numérique. Mais, récemment, le chef économiste de la Banque d’Angleterre a avancé que la révolution de l’information, avec des réseaux comme Twitter, incite au court-termisme au détriment d’une réflexion à long terme. Ce serait nuisible pour l’économie.

Le monde est rempli de "grand-papa ronchon". Des gens qui disent que tout va mal. Selon eux, les nouveautés sont toujours nuisibles et délétères. Mais elles sont délétères de l’ancien monde.

Certains affirment aussi que c’était bien mieux avant. Mais, rappelez-vous, on était gouverné par Franco, Mussolini, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot, soit des gens qui ont causé la mort de millions de gens.

À la fin de sa vie, on demandait au physicien allemand Max Planck comment venait l’innovation dans les sciences. Sa réponse était simple: c’est toujours parce que la génération d’avant a pris sa retraite. Et il avait raison. Donc, attendez que les ronchons prennent leur retraite (rires).

L’astrophysicien Stephen Hawking soulignait récemment que la machine pourrait dépasser l’homme et devenir même incontrôlable.

Ah voilà… (avec un petit soupir d’exaspération)

C’est quand même Stephen Hawking qui le dit…

Ecoutez, je ne suis pas Madame Soleil. Et Stephen Hawking non plus. Bien entendu, on peut toujours jouer à Madame Soleil, mais personnellement, je ne le fais pas.

Liens belges

Y a-t-il des penseurs qui vous inspirent aujourd’hui, des gens comme Jacques Attali par exemple qui porte des idées de changement comme celle de créer une chambre des représentants qui parlerait uniquement au nom des générations suivantes, avec une optique de long terme.

C’est une vieille idée. Un jour, voici plus de trente ans, le roi des Belges, Baudouin, m’avait invité au Palais. Et il m’avait dit, un peu sur le ton de la plaisanterie: "Asseyez-vous là. Vous êtes le Roi. Quel est votre programme?". Je lui ai répondu: "Au fond, si j’étais Premier ministre, je serais toujours ennuyé par le court terme. Mais si j’étais le Roi, je penserais toujours au long terme. Vous avez un boulot extraordinairement plus important que celui de Premier ministre, car vous êtes là pour longtemps. Les grandes questions de société portent toujours sur le long terme. Si vous travaillez sur le long terme, vous serez plus importants que tous les ministres du monde."

Vous avez pas mal de liens avec la Belgique…

En effet, je suis né dans le Sud-Ouest et quand j’avais 9 ans, au début de la guerre, est arrivée une marée de réfugiés, notamment en provenance de Belgique. Nous avons accueilli une famille belge: une veuve et ses quatre enfants. Cette dame est morte d’épuisement au bout d’une semaine dans notre garage. Alors mon père a adopté les quatre enfants, qui sont devenus mes demi-frères belges. J’ai passé mon enfance avec eux. Quand j’ai été nommé à l’Académie royale de Belgique, j’aurais tant voulu qu’ils soient présents, mais ils étaient déjà décédés. J’ai gardé des rapports avec leurs enfants.

Et puis, il y a votre ami Hergé…

J’avais écrit un article sur un de ses albums. Il l’avait lu et m’avait demandé de le rencontrer. Nous sommes restés amis pendant 25 ans, jusqu’à sa mort. C’était quelqu’un de modeste, charmant et intelligent. Un grand homme, vraiment.

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