interview

Olivier Babeau, économiste: "La démocratie est en train d'exploser sous nos yeux"

Fondateur du think tank français Institut Sapiens, l’économiste Olivier Babeau publie un essai* dans lequel il interroge la place de l’être humain dans un monde de plus en plus technologique.

Vous dites que la pandémie du printemps 2020, qui a entraîné le confinement de la moitié de l’humanité, n’a pas été une révolution. Elle incarnerait donc moins une rupture qu’un prolongement de logiques déjà à l’oeuvre?

La pandémie a confirmé certaines tendances. Elle a accéléré leur vitesse d’implémentation. Pendant le confinement, on s’est félicité de la présence des technologies. Il est vrai qu’elles nous ont permis de travailler, de nous soigner à distance, etc. Le lien social a tenu grâce au numérique, qui nous a clairement aidés à passer ce cap difficile. Dans les années 80, un confinement aurait été beaucoup plus dur à vivre. Mais nous n’avons pas vu que, par la même occasion, notre dépendance aux outils numériques s’est accentuée. Cela a notamment permis d’accélérer le commerce en ligne. Notre présence sur les plateformes constitue le coeur de leur business : c’est elle qui permet l’accumulation des données et le ciblage publicitaire. En soi, Google est une agence de publicité. Nous sommes devenus le produit. Les plateformes nous connaissent mieux que nous-mêmes. Tout est stocké, analysé et utilisé.

Les nouvelles technologies ne conduisent donc pas à une démocratisation, selon vous ?

C’est la grande désillusion de ce début de siècle. Entendons-nous bien : je ne suis absolument pas technophobe. Je pense, par exemple, que la 5G va amener des progrès considérables. Mais il faut être conscient des impacts de la technologie. Au début des années 2000, on a eu un grand espoir avec les nouvelles technologies. On pensait que chaque entreprise allait trouver son marché sur internet, qu’on allait en finir avec la loi de la concentration. On allait pouvoir aider les gens à se former, travailler et collaborer. Le savoir allait se diffuser. Chacun allait augmenter ses compétences. On pensait que la démocratie parviendrait à un état idéal où tout le monde allait pouvoir s'exprimer, où la vérité allait émerger naturellement grâce à la confrontation des points de vue. Mais ce n’est pas ce qui est en train de se passer. La démocratie est en train d'exploser sous nos yeux. 

Notamment, comme vous le montrez, à cause d’une polarisation de plus en plus extrême de la société …

Les totalitarismes du vingtième siècle ont été ponctuels. Mais la structuration totalitaire qui est en train de se former actuellement, à travers l'économie et la politique, est durable. Une techno-dictature comme la Chine profite pleinement des technologies. Le but de Pékin est d’identifier n’importe quel citoyen en trois secondes. De leur côté, les démocraties sont affaiblies par l’arrivée des technologies qui accélèrent le débat sans l’éclaircir, qui polarisent les idées et rendent les institutions  lourdes et de moins en moins légitimes. Ces institutions sont faites pour un temps long et stable, avec des évolutions lentes. Auparavant, il y avait peu de canaux d’information et ils étaient très contrôlés. Aujourd’hui, dans nos systèmes démocratiques, il est devenu impossible de gérer l’information. Aux États-Unis, 62 % des Américains  déclarent s’informer d’abord avec les réseaux sociaux. A priori, on pourrait penser que c'est une bonne chose, mais en réalité c'est un désastre : alors que les totalitarismes parviennent très bien à contrôler l’information, les démocraties ont perdu le contrôle de l’information, ce qui accélère la défiance vis-à-vis des élites et le procès en illégitimité des institutions.

"Les totalitarismes du vingtième siècle ont été ponctuels. La structuration totalitaire qui est en train de se former actuellement, à travers l'économie et la politique, est durable."

Cette défiance ne s’applique-t-elle pas aussi à l’égard de la science aujourd’hui ?

C’est peut-être la nouveauté qu’a apportée cette crise : jusqu’ici on coyait encore en la science. Elle était le dernier rempart. Depuis quelques mois, elle s’est grandement affaiblie. On pensait qu’il fallait que la science entre dans le débat public pour qu’elle lui apporte sa méthode, sa rationalité,  la vertu de son doute contre les mauvaises certitudes, les effets bénéfiques de son jugement collégial, etc. C’est le contraire qui s’est produit : au lieu de voir la science rentrer dans le débat public, c’est le débat public qui est entré dans la science. Les errements du débat public se sont immiscés dans le dialogue scientifique. Et le complotisme est venu se nicher là-dedans comme un coucou. Ce qui a entraîné une explosion du doute généralisé envers la science. Les réseaux sociaux favorisent évidemment cette tendance, à tel point que la preuve de la fausseté de votre conviction la renforce...

Face à la crise sanitaire, les responsables politiques doivent-ils être seuls aux commandes ? Les mesures de restriction ne devraient-elles pas être plus débattues ?

Il y a un risque à obéir uniquement à un agenda médical. Des psychologues ou des économistes pourraient, par exemple, mettre en lumière les victimes indirectes de ces décisions. Faire de la politique, ce n’est pas opter pour le noir ou le blanc, mais tenter d’arbitrer des situations ambigües et toujours imparfaites de la façon la plus objective. Durant le confinement, nous n’avons pas été suffisamment attentifs aux dégâts indirects. Des études ont montré par exemple qu’une hausse du chômage des jeunes avait des effets de long terme sur leur santé. Les décideurs politiques se sont laissés emporter par cette tendance naturelle à se surprotéger : on craint bien moins d’être accusé d’avoir trop fait que de se voir reprocher de ne pas en avoir fait assez. C’est pourquoi on préfère toujours éviter les morts directes plutôt que les morts indirects.

"Les décideurs politiques se sont laissés emporter par cette tendance naturelle à se surprotéger : on craint bien moins d’être accusé d’avoir trop fait que de se voir reprocher de ne pas en avoir fait assez."

Dans ce contexte l’essor des technologies numériques a aussi considérablement accru les inégalités…

Les inégalités ont été toujours extrêmement fortes. Jusqu’au 19e siècle, les classes sociales étaient imperméables les unes aux autres et les différences de fortunes étaient énormes (10% des gens concentraient 80% de la richesse). Le vingtième siècle a constitué un moment inouï de diminution des inégalités. À la fin des Trente Glorieuses, on a pu rêver que la  société allait devenir une grande classe moyenne qui partage une vision commune. Or, aujourd’hui, nous sommes revenus dans une société de classes. Depuis les années 90,  on observe une disparition de la classe moyenne. Les gens très qualifiés concentrent la valeur ajoutée des revenus et les gens non qualifiés accèdent uniquement à des emplois de déclassement. Ces deux classes n’ont plus aucun rapport entre elles. On  remarque que la nécessité d’être entre semblables n’a jamais été aussi forte. D’ailleurs, on ne parlerait pas autant de mixité sociale dans les villes si elle existait vraiment. La société est coupée en deux. Et la seule façon de se séparer est spatiale. On pensait qu'internet allait abolir cette notion d'espace : c'est l'inverse qui se produit. Marx avait bien montré que malgré les différences, les exploités et les propriétaires avaient besoin les uns des autres. Le plus grave aujourd’hui n’est pas d’être exploité, mais de ne servir à rien.

"Le plus grave aujourd’hui n’est pas d’être exploité, mais de ne servir à rien."

La solution fiscale, qui consisterait à taxer les plus grosses fortunes, peut-elle résoudre ce problème des inégalités ?

La solution fiscale ne réglera rien. D’une part, j’estime qu’on ne peut pas spolier les gens de leur fruit du travail et, d’autre part, le problème financier est en fait la conséquence de problèmes cognitifs. La racine du problème, ce sont les inégalités cognitives. Penser que donner du fric aux pauvres suffira à régler les choses est illusoire. C’est une aide certes précieuse sur le moment, et cela constitue un filet indispensable. Mais la vraie source des inégalités est l’impossibilité d’avoir accès au savoir. C’est pourquoi il faut une révolution totale de l'enseignement. Les classes dominantes ont, par exemple, pris conscience de l’importance de la gestion des écrans. Mais toute une partie de la population ne peut pas gérer ce rapport au numérique et aux écrans, car c’est la chose qu’on apprend le moins... Ce problème est équivalent à celui de l'obésité, dont on sait hélas qu’elle est socialement distribuée : l’incapacité à bien se nourrir relève d’une indigence culturelle qui entretient l’indigence économique. On mesure encore très mal la dégradation cognitive actuelle qui apparaît à travers la polarisation sociale.

"Penser que donner du fric aux pauvres suffira à régler les choses est illusoire. C’est une aide certes précieuse sur le moment. Mais la vraie source des inégalités est l’impossibilité d’avoir accès au savoir.."

Vous proposez une solution très volontariste...

La technologie est un formidable serviteur, mais aussi un terrible maitre. Il faut une discipline. Il faut apprendre à penser contre soi-même. Il faut résister à ses instincts, aux biais cognitifs, au laisser-aller généré par un système qui est construit pour penser à notre place. De la même manière que l’on fait l’effort de prendre l’escalier plutôt que l’escalator...  Érasme disait: «On ne nait pas homme, on le devient.» De nos jours, cela ne suffit plus: il va falloir choisir d’être humain.

*Le nouveau désordre numérique. Comment le digital fait exploser les inégalités, Olivier Babeau, Buchet/Chastel, 272 p., 18 €

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