interview

"L'Union européenne reste dans une approche low cost de l'alimentaire" (Olivier De Schutter)

Olivier De Schutter ©Wim Kempenaers (WKB)

Nutrition, soins de santé, climat: tout est lié. Mais face à l’effet boule de neige de problèmes qui s’alimentent entre-eux, les décideurs font preuve d’un immobilisme coupable, dénonce Olivier De Schutter (UCLouvain). Il publie avec un groupe d’experts internationaux un rapport sur la "syndémie mondiale", trois pandémies qui s'entr-alimentent: l'obésité, la sous-nutrition et le réchauffement climatique.

Les multinationales de l’agroalimentaire doivent être encadrées comme l’industrie du tabac ou de l’alcool. Et cela non seulement pour lutter contre la malbouffe, mais aussi contre la sous-nutrition ou le réchauffement climatique. C’est l'une des conclusions auxquelles est parvenu un groupe d’experts réuni par le journal scientifique The Lancet.

Le point de départ de leurs travaux: lister des recommandations pour combattre l’obésité, une pandémie mondiale qui touche quelque 2 milliards de personnes et génère 2.000 milliards de dollars de coûts de soins de santé. Plutôt que de se contenter d’une approche en silo, ils se sont attaqués à un système complexe de problèmes qui se renforcent les uns les autres – ce qu’ils appellent la "syndémie mondiale ". Explications avec le Belge Olivier De Schutter, professeur à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) et ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, membre de la "Commission" du Lancet.

Comment êtes-vous passé de l’obésité au réchauffement climatique?
Au fil de nos rencontres sur les recommandations à faire pour accélérer la lutte contre l’obésité, on a réalisé que les propositions qu’on pourrait faire risquaient d’être insuffisamment efficaces si on n’intégrait pas le fait que deux autres problèmes majeurs y étaient reliés: sous-nutrition et réchauffement climatique.

Par exemple, une des recommandations que les gens font parfois en matière d’obésité, c’est d’avoir des produits qui sont manufacturés pour être moins riches en calories – toute la gamme des produits "light" se développe très vite – mais il faut intégrer le fait que ces produits fortement transformés ont un coût de production énergétique extrêmement élevé, qui pose le problème du changement climatique. Donc ce groupe d’experts s’est dit: nous ne sommes pas face à une épidémie d’obésité, mais face à trois problèmes interreliés – une syndémie – et les meilleures recommandations sont celles qui peuvent toucher à deux ou trois de ces épidémies à la fois.

©BELGAIMAGE

Et a fortiori donc celles qui en renforçant la lutte contre l’obésité ne font pas reculer celle contre la sous-nutrition ou le réchauffement climatique. C’est l’exemple des produits "light"?
C’est un exemple parce qu’ils sont très énergivores alors qu’il faudrait aller vers la consommation de produits frais, faiblement transformés, locaux et de saison. Mais il y a un autre exemple, qui me paraît plus intéressant: on a voulu réagir à la pauvreté en écoulant des produits alimentaires à bas prix, dans une approche low cost de l’économie alimentaire. Et on a du coup exposé les populations les plus pauvres à la malbouffe. Pour répondre à un problème, la pauvreté, on en a accentué un autre, l’obésité. Il est essentiel de voir les interrelations entre ces trois problèmes pour éviter de donner de "fausses bonnes solutions".

Vous avez donc cherché des solutions "win-win-win", qui touchent aux deux ou trois problèmes à la fois. Du type: une alimentation moins riche en viande, c’est bon pour la santé et le climat.
Oui: on réduit les émissions de méthane et la déforestation liée au fourrage et en même temps, ça réduit l’obésité et les diabètes. Un autre exemple qu’on met en avant, c’est l’aménagement de l’espace urbain. On a souvent des espaces urbains aménagés pour favoriser la pénétration des voitures individuelles dans les villes, alors que si on favorisait les transports doux, vélo et transports en commun, on aurait un score sur les trois points. 1/ On encourage l’activité physique, ce qui réduit l’obésité. 2/ On apporte une solution de mobilité abordable aux ménages pauvres par le développement des transports en commun. 3/ On réduit les gaz à effet de serre et la pollution dans les villes. Même s’ils peuvent être coûteux, ces investissements engendrent des bénéfices sur trois plans.

C’est, à vous entendre, une des réponses à apporter au mouvement des gilets jaunes…
La révolte des gilets jaunes n’est pas seulement une question de prix: ces protestataires se trouvent dans une impasse. On rend plus onéreux l’usage de la voiture individuelle, mais sans donner d’alternative en terme de mobilité, donc ces personnes se sentent piégées. La transition vers une société plus durable et bas carbone passe par la prise en compte des ménages défavorisés. Et l’amélioration des transports en commun est une évidence.

Arrêtons de nous en remettre à la responsabilisation individuelle. C’est très bien d’envoyer des messages aux gens, de leur dire qu’ils devraient réduire leur empreinte écologique, faire plus d’exercice, manger mieux, etc. Si on ne change pas l’environnement qui conditionne les modes de vie – et cela est une mission des pouvoirs publics –, ces messages ne seront pas suivi d’effets.
Olivier De Schutter
UCLouvain

Identifier ces solutions c’est une chose, les mettre en œuvre c’est parfois très compliqué, même quand elles sont en apparence simples. Pour revenir sur l’agroalimentaire, quand la Flandre renverse la pyramide alimentaire pour promouvoir une marginalisation des protéines animales, elle reste l’exception et les effets sont limités. Comment l’expliquez-vous?
Le consommateur reçoit des messages très mixtes. D’un côté, de manière très modeste et très insuffisante, des campagnes pour l’alimentation saine sont conduites, mais les signaux des prix pointent en une direction tout à fait différente: dans beaucoup de cas, il est compliqué et plus coûteux de manger bien que de se satisfaire de la malbouffe et d’aliments fortement transformés. Les aliments très énergétiques, très riches en graisses saturées, en sucres et sels ajoutés sont l’option low cost dont dépendent beaucoup de ménages.

Ensuite, ces campagnes publiques n’ont aucun impact par rapport à la force de frappe considérable de la publicité de l’industrie agro-alimentaire, dont l’essentiel va vers des boissons sucrées, des confiseries ou des snacks. Des quasi-aliments qui sont à mettre sur le même pied que le tabac et l’alcool par les impacts sur la santé qu’ils causent.

Vous dénoncez l’influence négative de la logique économique des multinationales de l’alimentation – comment en sort-on?
D’abord, arrêtons de nous en remettre à la responsabilisation individuelle. C’est très bien d’envoyer des messages aux gens, de leur dire qu’ils devraient réduire leur empreinte écologique, faire plus d’exercice, manger mieux, etc. Si on ne change pas l’environnement qui conditionne les modes de vie – et cela est une mission des pouvoirs publics –, ces messages ne seront pas suivi d’effets. Parce que c’est toujours la solution la plus commode qui va l’emporter.

Démocratiser la manière dont les décision se font est un ingrédient indispensable à ce que ces réformes soient adoptées.
Olivier De Schutter
UCLouvain

Ensuite, le contrôle de l’action des pouvoirs publics, le fait qu'ils soient soumis à des obligations de transparence, et qu'ils ne soient plus en train de décider toujours en fonction des attentes des lobbies est extrêmement important. Beaucoup de choix faits en matière d’alimentation sont faits à travers les contacts que les politiques ont avec l’industrie agroalimentaire ou les grands syndicats agricoles. Et malheureusement, les réformes qui sont prises sont d’une très grande timidité: inacceptables au regard des enjeux. Donc démocratiser la manière dont les décisions se font est un ingrédient indispensable à ce que ces réformes soient adoptées.

Vous visez un niveau de pouvoir plus qu’un autre?
Je pense que plus on monte dans les niveaux de gouvernance, plus il est difficile d’aller vers de la transparence. Aux niveaux européen et international, les choix structurels concernant par exemple le type d’agriculture que l’on va subsidier ou le type de contrôles que l’on va imposer sur le marketing de produits alimentaires, cela reste difficile à changer. L’Union européenne reste dans une approche de l’économie alimentaire low cost, où on se dit que les grandes firmes de l’agroalimentaire vont donner au consommateur ce que celui-ci désire et que si celui-ci est plus critique, plus attentif dans ses choix, les choses vont changer. Je crois qu’on a atteint les limites de ce raisonnement.

L’Union européenne reste dans une approche de l’économie alimentaire low cost, où on se dit que les grandes firmes de l’agroalimentaire vont donner au consommateur ce que celui-ci désire et que si celui-ci est plus critique, plus attentif dans ses choix, les choses vont changer. Je crois qu’on a atteint les limites de ce raisonnement.
Olivier De Schutter
UCLouvain

Ce blanc-seing donné à l’industrie agroalimentaire, que vous décrivez, il vient d’où?
Je crois que cette logique a deux sources. La première, c’est le productivisme de l’après-guerre qui était une manière de répondre à la crainte de la rareté. L’autre, c’est une croyance dont on voit aujourd’hui qu’elle est excessive, dans la rationalité des choix du consommateur. Le consommateur n’est pas du tout l’être rationnel qui peuple les manuels d’économie politique. Il est quelqu’un qui est victime de biais, de routine, d’émotions, qui ne prend pas toujours les bonnes décisions – pour lui ou pour la collectivité. On est en train de prendre la mesure de combien illusoire était l’idée que donner de bonnes informations en espérant que les bons choix seront faits. J’ai bon espoir que l’on aille progressivement reconnaître que les gouvernements ont une responsabilité à changer l’environnement dans lequel nous faisons nos choix en matière de mode de vie, de mobilité, de consommation.

Sur le premier point: répondre à la crainte de la rareté ne reste-t-il pas impérieux?
On est dans un contexte où les sols se dégradent, où les ruptures climatiques vont entraîner des épisodes de volatilité des prix sur les marchés internationaux, où l’élévation des températures moyennes sur la surface du globe va faire chuter les rendements. Cette approche reposant sur la crainte de la rareté, il est très difficile d’en sortir dans un contexte où on a raison d’avoir peur de l’épuisement des ressources et du changement climatique. Mais malheureusement, elle nous oriente vers des fausses solutions qui, à long terme, ne font qu’accentuer le problème.

Vous mettez les pouvoirs publics devant leurs responsabilités, mais vous soulignez aussi que les solutions peuvent venir des gens.
Oui, les innovations sociales, à faible coût, sont souvent sous-estimées. On donne la priorité aux innovations technologiques, développées par l’industrie dans des programmes de recherche et développement qui veulent répondre aux attentes des groupes de la population qui ont le pouvoir d’achat le plus élevé. Répondre au problème du surpoids, ou au problème d’une alimentation insuffisante par solutions purement technologiques, c’est non seulement donner une prime aux grands acteurs, mais aussi risquer que les solutions qui seront développées seront celles destinées à leurs clients, et ne conviendront pas nécessairement aux besoins des plus pauvres. Les innovations sociales sont insuffisamment explorées alors qu’il y a là un gisement de solutions.

Je rêve que toutes les cantines scolaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles commencent à proposer des repas avec un grammage moindre en viande, avec une production locale mieux représentée, des légumes frais…
Olivier De Schutter
UCLouvain

Ces innovations sociales, comme les réseaux de circuits courts alimentaires, de groupes d’achats commun, existent. Mais ne plafonnent-elles pas?
Elles pourraient être davantage promues, soutenues par le pouvoir public, y compris par exemple dans la restauration collective. Je rêve que toutes les cantines scolaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles commencent à proposer des repas avec un grammage moindre en viande, avec une production locale mieux représentée, des légumes frais… Pour que cette manière de s’alimenter devienne courante dans toutes les familles, l’école étant un lieu d’intégration.

Et plus généralement: y a-t-il une recette pour combattre la syndémie que vous décrivez?
Je crois qu’un aspect sous-estimé est de savoir ce qui guide les choix de société que nous faisons, jusqu’à présent très largement déterminés par l’ambition de faire croître le produit intérieur brut (PIB) par habitant au détriment d’un objectif de bien-être qui pourrait donner un autre cap. Malheureusement, au nom de la croissance du PIB, on fait l’impasse sur beaucoup d’aspects de la vie en société, qui vont du vivre ensemble à la réduction des inégalités et à la malbouffe qui ont un impact considérable. Évidemment, favoriser la production de masse de produits fortement transformés, rendre les gens malade en faisant augmenter le coût des soins de santé: tout cela contribue au PIB. La croissance des cancers, des diabètes n’est évidemment pas une bonne chose, mais elle accroît le PIB.

C’est un vieux débat, et il sommeille: pourquoi?
Il y a deux difficultés majeures. D’abord, qu’on associe la croissance du PIB à la création d’emploi alors que cette relation n’est pas systématique – on peut avoir une croissance du PIB qui détruit des emplois. Et ensuite, tant que nos États ont une dette publique considérable à rembourser, le poids de la dette va croître si on ne fait pas croître l’économie. Le problème, c’est que tant que les États ne se seront pas désendettés, cette discussion sur le PIB va être très difficile à conduire dans des conditions sereines.

Lire également

Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content