interview

"On découvre aujourd'hui que l'Europe est mortelle" (Marion Van Renterghem)

Marion Van Renterghem ©BELGAIMAGE

La journaliste Marion Van Renterghem a parcouru l’Europe toute sa vie. Dans son nouveau livre, "Mon Europe, je t’aime moi non plus", elle analyse les causes du déclin du Vieux Continent et esquisse des pistes pour au moins préserver les acquis de la construction européenne.

Journaliste française aux origines gantoises, Marion Van Renterghem a parcouru l’Europe du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Une Europe qu’elle ne reconnaît plus par rapport à celle d’il y a trente ans, lors de la chute du Mur en 1989. Dans son nouveau livre, "Mon Europe, je t’aime moi non plus", elle analyse les causes de ce déclin et esquisse des pistes pour au moins préserver les acquis de la construction européenne.

Qu’est-ce qui vous a amenée à écrire ce livre?
J’ai pu mesurer concrètement comment le cycle des trente dernières années nous avait conduits de l’optimisme de 1989, lorsque la démocratie semblait être devenue un acquis universel, aux nationalismes d’aujourd’hui qui remettent en cause la démocratie. On entre dans un nouveau cycle politique où s’affronteront deux modèles de démocratie, l’une libérale et l’autre "illibérale", l’une pluraliste et l’autre populiste – qui revient sur l’État de droit, les contre-pouvoirs, le respect des minorités, les libertés publiques.

"L’élargissement était un devoir moral et politique, le problème est qu’on l’a mal fait."

L’élargissement à l’Est en 2004 a profondément changé l’Europe, selon vous.
Cela a introduit un déséquilibre entre les vieilles démocraties de l’Ouest et les nouvelles démocraties de l’Est. Les différences de salaires et de niveau de vie sont apparues au grand jour. À l’Est, la chute du Mur a été vécue comme un passage brutal à l’économie de marché tandis qu’à l’Ouest, on considère que la chute du Mur a ouvert la voie au dumping social et fiscal.

Aurait-il été préférable de ne pas procéder à cet élargissement?
Non. On ne pouvait pas abandonner une seconde fois ces pays qui ont passé quarante ans derrière le rideau de fer. L’élargissement était un devoir moral et politique, mais le problème est qu’on l’a mal fait. Ces pays ont eu le sentiment que l’Ouest se comportait de façon arrogante à leur égard, avec pour résultat une profonde désillusion par rapport au monde occidental. On paie aujourd’hui le prix de ces erreurs.

"Accueillir les réfugiés est un devoir inscrit dans la convention de Genève. Merkel a sauvé l’honneur de l’Europe."

Angela Merkel n’a-t-elle pas ouvert la boîte de Pandore en ouvrant les frontières aux réfugiés en octobre 2015?
Accueillir les réfugiés est un devoir inscrit dans la convention de Genève. Merkel a au contraire sauvé l’honneur de l’Europe. Elle n’avait d’ailleurs pas le choix dans la mesure où les 800.000 à 1 million de personnes qui fuyaient la guerre en Syrie étaient déjà sur le territoire européen, de la Grèce à la Hongrie. Elle n’a pas "ouvert les frontières", puisque dans l’espace Schengen, elles sont déjà ouvertes. Et si elle les avait soudain fermées, donc à l’aide de policiers et de militaires, vous imaginez les réactions?

Comment restaurer la confiance dans la construction européenne?
La rhétorique antisystème est toujours plus audible et plus porteuse que celle de la modération. On pensait que l’Europe était un fait acquis, on découvre aujourd’hui qu’elle est mortelle. Mais il ne faut pas désespérer. Le dernier scrutin a suscité une plus forte mobilisation que d’habitude. C’est souvent au bord du gouffre que l’on se réveille. Pendant des décennies, les dirigeants n’ont fait aucun effort de pédagogie. Il faut expliquer ce qu’est l’Union européenne, à savoir la plus grande zone de libre-échange au monde conjuguée à une communauté civilisationnelle autour de valeurs qui nous unissent. C’est unique et précieux.

"Au moment du premier référendum, les électeurs pro-Brexit s’étaient vus promettre toutes sortes d’accords de sortie merveilleux avec l’UE et un no-deal était absolument exclu. Ils ont été trompés."

Va-t-on assister à un deuxième référendum sur le Brexit?
Tout est possible. La stratégie de Boris Johnson est d’imposer le no-deal comme la seule option par défaut au 31 octobre: cela lui permettrait d’éliminer d’un coup tous ses adversaires, Farage, Corbyn et les Remainers, et de régner. Il peut encore échouer car le Parlement est majoritairement contre une sortie sans accord. Une motion de censure pourrait l’obliger à affronter des élections anticipées, lesquelles pourraient aboutir à un report de la date butoir du 31 octobre. Les scénarios restent ouverts, y compris celui d’un deuxième référendum comme solution ultime pour sortir de l’impasse. Ce serait l’option la plus démocratique, car au moment du premier référendum, les électeurs pro-Brexit s’étaient vus promettre toutes sortes d’accords de sortie merveilleux avec l’UE et un no-deal était absolument exclu. Ils ont été trompés.

"Mon Europe, je t’aime moi non plus, 1989-2019", Marion Van Renterghem, éditions Stock, 250 pages, 19 euros

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