interview

"On doit en finir avec l'étiquette de 'populisme'" (Margrethe Vestager)

©EPA

La libérale Margrethe Vestager fait la course pour un poste de haut niveau à l’Europe. Elle souhaite d’abord terminer son travail en tant que patronne de la Concurrence avec, tout en haut de l’agenda, la rapide montée en force du pouvoir des géants technologiques.

Avec son style naturellement "no nonsense" et ses amendes astronomiques infligées aux grandes entreprises technologiques comme Google et Apple, la commissaire européenne à la Concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, est devenue la star de la Commission Juncker. Après les élections du 26 mai, elle ambitionne d’occuper la plus haute marche sur le podium européen, en tant que pivot central de la "team Europe" du parti Alde (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe). Dans la campagne, le chef de groupe libéral Guy Verhofstadt n’est pour une fois pas aux commandes, mais dans le "side car", à côté de Vestager.

Lors d’un entretien avec cinq autres médias étrangers, Vestager se montre impassible sur ses chances de succéder à Jean-Claude Juncker. En réalité, elle aimerait poursuivre son travail actuel. Mais elle n’a pas les rênes en mains. Son parti, le Radikale Venstre (parti social-libéral danois), se trouve dans l’opposition et le gouvernement danois a réagi "de manière plutôt réservée" à sa demande de prolongation à la place Schuman, reconnaît-elle. "Je ne peux pas revendiquer un poste si mon gouvernement ne me soutient pas."

Sans l’appui de la France et de l’Allemagne, Vestager peut en effet oublier ses ambitions. Et le président français Emmanuel Macron est beaucoup moins enthousiaste quant à l’avenir de la commissaire danoise depuis qu’elle a mis son veto au projet de fusion franco-allemand entre Alstom et Siemens. Vestager ne veut pas parler de la pression de l’Elysée. "Je dirais que c’est un des sujets qui ont attiré beaucoup d’attention."

Contrairement à ses concurrents d’autres partis pour un poste à la tête de l’Europe – Manfred Weber (pour le parti de centre droit EVP) et Frans Timmermans (le patron du parti social démocrate S & D) – Vestager ne participe pas aux élections qui auront lieu du 23 au 26 mai.

Pourquoi cachez-vous vos ambitions?

C’est une question logique à la femme qui, dans son propre pays, est affublée du nom de Margrethe III, en référence à la reine Margrethe II. Regardez. J’ai un job à temps plein. Je sais que cela peut sembler naïf, mais je pense que vous devez vous investir à 100% dans votre travail, sans tenir compte de ce qui viendra ensuite. Sinon, vous ne faites pas du bon travail. De plus, si vous planifiez trop, vous vous mettez des d’œillères. Mais je mène campagne dans mon pays. J’ai accordé des interviews à la télévision danoise. Après des reportages sur les camps de migrants à Samos et une centrale au charbon en Roumanie, ils sont venus me voir ici. Pour eux, je suis le visage de l’Europe.

Quels sont les enjeux de ces élections?

Si vous voulez une démocratie, vous devez être capable d’impliquer et d’inspirer les citoyens. Mon principal objectif est de convaincre les électeurs de se rendre aux urnes. Les sondages indiquent qu’un électeur sur deux s’abstiendra, dans certains pays, le taux de participation devrait encore être plus bas. Les électeurs doivent aussi faire en sorte que les politiciens se parlent, pour lutter contre leur tendance à se retirer derrière leurs frontières nationales et à donner priorité aux problèmes domestiques. Nous avons de grands défis à relever: changements climatiques, migration, sécurité et emploi pour n’en citer que quelques-uns. Les priorités et les sensibilités sont différentes d’un pays à l’autre. Nous devons donc éviter de faire un classement des principaux problèmes et travailler de manière transversale, afin que personne ne se sente exclu.

Vous ne direz donc pas que vous êtes la candidate libérale à la présidence de la Commission?

Les citoyens s’intéressent davantage à ce que nous souhaitons réaliser qu’aux personnes qui sont à Bruxelles.

"Je ne suis pas fédéraliste"

Avez-vous peur de l’émergence des partis populistes?

Cela dépendra des autres partis. Si nous pouvons créer une coalition autour des valeurs fondamentales, nous conserverons une majorité suffisante pour avancer. Au sein de cette coalition, vous pouvez mener de solides débats, par exemple sur la vitesse à laquelle nous interdirons les plastiques à usage unique. À condition que nous soyons d’accord sur les grands principes de l’Etat de droit, de la liberté de la presse etc. Au même moment, nous devons en finir avec l’étiquette de "populisme". Les citoyens ont sans doute de bonnes raisons de voter pour ces partis. Je comprends la frustration de ceux qui n’ont aucune chance sur le marché de l’emploi, en dépit de leurs efforts, et des enfants à qui on ne donne pas toutes leurs chances.

Que défendez-vous en tant que politicienne libérale?

Je suis libérale sur le plan des valeurs. Tout le monde doit pouvoir faire ses choix de vie, pour autant qu’ils ne nuisent à personne. Sur le plan économique, ma devise, c’est que le marché aide, mais ne doit être notre guide.

Guy Verhofstadt, qui siège avec vous dans l’équipe libérale européenne, souhaite plus d’Europe.

Je n’aime pas les étiquettes telles que "plus" ou "moin" d’Europe. Notre ambition devrait être de collaborer davantage. Cela n’implique pas nécessairement plus d’Europe, en termes de compétences des institutions. Cela signifie qu’il faut plus de solutions. Le meilleur exemple est la mise en place d’une police des frontières européenne. Nous avons réussi à la créer en un temps record, en 11 mois, après des décennies de discussions. C’est ce que je qualifie de "plus d’Europe". Et je pense aussi que ceux qui sont contre plus d’Europe soutiennent ce genre d’initiative. Dans cette même logique, nous avons besoin de pouvoir prendre davantage de décisions avec une majorité simple d’Etats membres, au lieu de l’unanimité. Nous voyons par ailleurs que cela fonctionne. Les pays préfèrent faire partie de la solution plutôt que d’être marginalisés.

Les Européens devraient-ils pouvoir élire directement leurs hauts dirigeants?

Je ne suis pas fédéraliste. La construction européenne a des origines historiques. Les Etats membres sont très différents. Il n’est pas nécessaire de transformer la Commission européenne en gouvernement fédéral.

Mais vous trouvez tout de même que le rôle joué par la Commission en Europe est important?

La mission spécifique de la Commission est de proposer des lois et de vérifier leur mise en pratique. Il est important que l’on contrôle si les promesses sont tenues, en particulier au moment où l’Etat de droit et la liberté de la presse sont plus fragiles qu’il y a cinq ans. Si la Commission n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Estimez-vous que le leader hongrois Viktor Orban soit allé trop loin?

Bien entendu. Nous ne traînons personne devant la Cour de Justice sans raison valable. Nous l’avons fait pour la Pologne et la Hongrie. Si vous rejoignez le club européen, vous devez être membre à part entière, et pas à 50%. Vous ne pouvez tout simplement pas choisir d’accepter la moitié des traités européens et de rejeter l’autre moitié. C’est la tâche la Commission de faire en sorte que les pays respectent leurs promesses et leurs engagements.

La solidarité ne va donc plus de soi en Europe?

Peut-être suis-je trop vieille. Mais je considère que ce qui est réalisé par l’homme n’est jamais irréversible. Pensez au Mur de Berlin. Pour mon conjoint et moi-même, ce fut le principal événement de notre vie, parce que nous pensions que c’était impossible. Pour ma fille, qui est née en 2003, la chute du mur n’est qu’une leçon d’histoire.

La Commission Juncker se qualifie de Commission politique? Comment voyez-vous les choses?

Cela signifie qu’il s’agit d’une Commission qui s’en tient au traité. Que nous devons faire des choix politiques. C’est aussi ce que j’ai fait dans des dossiers fiscaux dans le domaine de la concurrence. Nous avons pris les cas les plus extrêmes, qui ont créé le plus de distorsions, en espérant que les autres déménagent du bon côté de l’échiquier.

Vous êtes surtout connue pour vous être battue contre les géants technologiques, tant sur le plan de leur pouvoir que de leurs avantages fiscaux. Pensez-vous que votre mission n’est pas terminée?

Les sociétés digitales s’arrogent un énorme pouvoir grâce à leurs données. Comment donnez-vous accès au marché à une société dominante qui possède toutes ces données, allant des données personnelles aux cartes, aux informations sur les impôts ou des données sur les appareils pilotés de manière digitale. Au lieu de scinder ces entreprises, vous pouvez exiger que les données soient partagées. Mais nous ne savons pas encore comment les choses devront se passer et dans quelles circonstances. Bientôt, tout – de l’agriculture aux soins de santé – sera piloté à partir de centres de données numériques.

Dans les fusions agrochimiques, nous avons déjà vu comment toute la machinerie changeait. Cela va des données sur la qualité des sols, les conditions climatiques et la fréquence de traitement. Cela revient à ce que les machines disent au fermier: vous devez semer maintenant. Quel est le fermier qui osera s’y opposer? Que se passera-t-il si votre assurance ne vous rembourse pas parce que vous n’avez pas semé au moment où la machine vous a transmis l’ordre? Il n’y a donc pas une minute à perdre. Sinon, nous nous retrouverons rapidement dans un monde dominé par de gigantesques entreprises. Et elles ne seront pas nécessairement européennes.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect