interview

"On est dans un stade extrême de la diabolisation des musulmans"

Manuel Valls, à la différence de Benoît Hamon, a promu l'islamopsychose dans l'entre-deux tours de la primaire de la gauche, estime Guénolé. ©BELGAIMAGE

Dans son dernier livre, "Islamopsychose", le politologue français Thomas Guénolé dénonce la "représentation délirante" que se fait toute une partie de la société française sur sa minorité musulmane.

À un peu moins de 50 jours du premier tour de la présidentielle française, ce professeur de Sciences Po tire la sonnette d’alarme sur une situation qui pourrait basculer vers la persécution.

Qu’est-ce que l’islamopsychose?

C’est une représentation collective délirante, c’est-à-dire déconnectée de la réalité, que toute une partie de la société française se fait de sa minorité musulmane. Elle est construite sur un certain nombre de croyances fausses, par exemple celle que l’islam français est incompatible avec la République. Or, l’islam français n’existe qu’à travers les croyants, qui dans leur très grande majorité adhèrent aux valeurs de la République.

L’islamopsychose a pour conséquence l’islamophobie. Autre thèse islamopsychotique, l’idée d’un "islam radical", cette expression n’est pas sérieuse. Elle voudrait dire que plus on est musulman, plus on risque d’être terroriste. Or l’islam est composé d’une multitude de branches, qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Et les courants sectaires sont très minoritaires.

"Tout musulman, parce qu’il est musulman, est présumé coupable; ce qui est 1° stupide, 2° blessant, 3° extrêmement grave, et 4° faux."

Dernier exemple d’islamopsychose, l’injonction, entendue après les attentats, que "la communauté musulmane doit se désolidariser des terroristes". Cela signifie que tout musulman, parce qu’il est musulman, est présumé coupable, ce qui est 1° stupide, 2° blessant, 3° extrêmement grave, et 4° faux. C’est de la folie furieuse! Et que ceux qui versent dans l’islamopsychose accusent ceux qui ne sont pas d’accord d’être complices, ou laxistes avec l’islamisme.

Ce livre est conçu comme un signal d’alarme, pourquoi maintenant?

La principale raison est qu’on est arrivé à un dangereux point de bascule entre la diabolisation et la persécution des Français de confession musulmane. Je ne pense pas du tout que ce soit comparable aux années 30, mais c’est comparable à la fin du XIXe. Par exemple, Valeurs Actuelles (NDLR: magazine hebdomadaire français marqué très à droite) utilise aujourd’hui les mêmes méthodes que l’Intransigeant, publication antisémite du XIXe.

Thomas Guénolé, politologue ©BELGAIMAGE

Quand je parle de persécution, je parle de persécution nouvelle, notamment des discriminations économiques et sociales massives. La thèse centrale de mon livre est la "théorie de la haine". Sur le temps long de l’histoire, la France a toujours oscillé entre acceptation, diabolisation et persécution de ses minorités. Il y a deux déterminants: le niveau de tensions dans la société – plus elles sont fortes, plus il y a un besoin d’un paratonnerre – et le sentiment de déclin collectif. Un exemple: dans les royaumes chrétiens, face au développement de la civilisation arabo-musulmane, Louis IX, dit Saint-Louis, persécute les juifs en instaurant la rouelle, ancêtre de l’étoile jaune, en brûlant le Talmud, et en confisquant les biens des juifs.

Aujourd’hui ces deux moteurs sont activés, les tensions s’aggravent, tout comme le déclin économique, démographique et géopolitique de la France. On est dans un stade extrême de la diabolisation, avec un risque très fort de persécution de la minorité musulmane. Et puis, plus personnellement, j’ai un problème éthique avec l’injustice.

Faut-il revoir la liberté d’expression pour enrayer cette diabolisation?

Personnellement, j’hésite entre la censure et le débat. Face aux partisans de l’islamopsychose, quand on est bien préparé et qu’on les bat, un débat peut très efficace. Mais toute société a légitimement le droit d’instaurer des tabous, au sens sociologique, pour interdire la parole de haine, comme le négationnisme en France. Mais je réfléchis à une troisième voie: maintenir l’expression libre d’opinion, mais pénaliser l’expression d’informations mensongères. Ça permettrait d’améliorer la qualité du débat, sans censure.

Est-ce que l’islamopsychose est particulière à la France? Quid de la Belgique?

"En Belgique, il y a une représentation délirante de Molenbeek-Saint-Jean, sorte d’Afghanistan belge."

L’élection de Trump est le signe du triomphe, entre autres, de l’islamopsychose aux Etats-Unis. En Belgique il y a une représentation délirante de Molenbeek-Saint-Jean, sorte d’Afghanistan belge.

J’y ai passé plusieurs jours après les attentats. Dès qu’on passe de l’autre côté de la voie ferrée, c’est un territoire pavillonnaire, sans problème de pauvreté ni de sécurité. Il y a aussi toute une partie de la commune en cours de gentrification, et une partie pauvre, avec une forte population maghrébine, mais là, les centres religieux islamistes, c’est deux rues au total. Généraliser à toutes les communes, c’est une représentation délirante, une version belge de l’islamopsychose.

Avec l’affaire Théo et ses conséquences, on a un peu l’impression que ce sont toujours les mêmes schémas qui se reproduisent…

Ce que j’ai appelé la "banlianophobie" (dans "Les Jeunes de Banlieue Mangent-ils les Enfants?") n’est pas identique à l’islamopsychose. Le jeune de banlieue est un ogre des temps modernes, la synthèse de la peur du pauvre, de l’arabe et du jeune. Mais ces phénomènes vont dans le même sens: l’hostilité envers les gens qui n’ont pas la peau blanche et qui ont des origines culturelles et religieuses qui posent problème à une partie de la population. En fait il y a deux France, au poids équivalent: une France de la haine, et une France de la solidarité.

Dans quelle mesure la peur et l’islamopsychose vont-elles influencer la présidentielle française?

Je croyais que l’islamopsychose allait éclater au premier tour des présidentielles. Mais en fait, elle a éclaté dans l’entre-deux tours de la primaire de la gauche. Sous couvert d’un débat sur la laïcité, Manuel Valls a promu l’islamopsychose tandis qu’Hamon a promu une application stricte de la loi de 1905. Il n’est pas exclu que le sujet revienne dans la campagne, mais la violence du rejet de Valls est une énorme claque pour l’islamopsychose. Dans la bataille des valeurs entre la France de la haine différentialiste et celle de la fraternité républicaine, pour l’instant c’est la seconde qui semble gagner, même si l’autre a une vraie dynamique.

Est-ce que le FN peut encore mobiliser contre lui au second tour, comme en 2002?

Si Marine Le Pen est assurée d’être au deuxième tour, l’hypothèse qu’elle gagne est très improbable, même si ce n’est pas impossible, donc oui.

Est-ce qu’on peut encore faire confiance aux sondages?

Non. On ne peut plus du tout s’y fier pour prévoir une élection. Il y a trop d’électeurs stratèges qui adaptent leur vote en fonction des sondages, sans qu’on sache dans quel sens. Trop d’électeurs peuvent changer de camp en cours de campagne, alors que le postulat des sondages c’est qu’un électeur d’une certaine catégorie socioprofessionnelle va voter d’une certaine manière; c’est de plus en plus faux. Et de plus en plus de gens prennent leur décision de vote au dernier moment, et ceux qui savent déjà risquent de changer d’avis.

Quand on accumule les surprises, au bout d’un moment ce ne sont plus des surprises, mais la preuve que les sondages ne fonctionnent plus. Ils ne doivent plus servir à faire des pronostics. Mais j’ai remarqué que les journalistes politiques commentent de plus en plus la campagne plutôt que de s’appuyer sur les sondages, c’est très positif, il faut continuer.

Si au second tour, la France républicaine s’unit contre la France de la haine du FN, quelle légitimité pour le programme vainqueur?

©rv doc

Le président élu devra faire ce que n’avait pas fait Chirac en 2002, c’est-à-dire un gouvernement d’union républicaine, ce serait logique. Une des premières réformes à faire serait d’instaurer la proportionnelle à l’Assemblée nationale, avec un gouvernement de coalition. Avec un score minimum pour avoir un siège (10 ou 15%), les petits partis ne feront pas la loi, on arriverait plutôt à quatre blocs. La vie politique française est quadri-polarisée autour de deux questions: la mondialisation et les minorités.

Si on est antimondialisation et pro-minorité, on est altermondialiste, c’est le camp Mélenchon, (ou Hamon). Si on est pro-mondialisation et pro-minorités, c’est le camp de Macron; si on est pro-mondialisation mais anti-minorité, c’est le camp de Fillon; et si on est antimondialisation et anti-minorités, on est nationaliste, c’est le camp de Le Pen.

Cette réforme serait la bonne façon de réorganiser la vie politique française.

→ "Islamopsychose. Pourquoi la France diabolise les musulmans", par Thomas Guénolé. Fayard, 288 pages, 19 euros.

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