"On se donne bonne conscience en tapant sur le cyclisme"

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Écrivain et poète, Christian Laborde tient depuis trois ans, chaque matin de juillet, une chronique d’une minute sur RTL où il raconte l’épopée du Tour de France à travers des récits d’exploits et des anecdotes savoureuses.

Ses billets viennent d’être compilés et publiés chez Robert Laffont. Un livre à lire en attendant le passage des coureurs… Originaire de Pau, au pied de l’Aubisque, Christian Laborde explique pourquoi le Tour, en dépit des scandales et coups tordus, continue de fasciner les foules.

Pourquoi tant de gens suivent-ils le Tour de France alors qu’ils ne regardent pour ainsi dire pas les autres courses?
Pour deux raisons. Premièrement, parce que le Tour, c’est une épopée, avec des héros qui affrontent une nature hostile. Deuxièmement, c’est une épopée qui vient à vous. Les autres sports se pratiquent dans les stades. La caravane du Tour, elle, emprunte les départementales. C’est la route du facteur et des bus scolaires. Vous sortez votre chaise longue et le Tour passe devant chez vous.

"On s’acharne sur le cyclisme"

"S’il suffisait de produits dopants pour fabriquer un champion, la Belgique n’attendrait pas depuis quarante ans un successeur à Merckx."

"Le coureur du Tour se fait réveiller à 7 heures du matin pour un contrôle. Chez Lionel Messi, il faut d’abord passer par 15 avocats."

"Armstrong, c’est un héros de polar, il n’est pas noir ou blanc, il a ses défauts et ses faiblesses."

Le dopage ne semble pas avoir eu raison de l’enthousiasme du public. N’y a-t-il pas là un paradoxe?
Non. Ce que les coureurs font est absolument extraordinaire. Dans le débat sur le dopage, il y a deux injustices. La première injustice est de considérer que c’est le dopage qui fait le champion. Or s’il suffisait de produits dopants pour fabriquer un champion, la Belgique n’attendrait pas depuis quarante ans un successeur à Merckx. La seconde injustice, c’est qu’on s’en prend au vélo et uniquement au vélo. Pourquoi ne s’en prend-on pas au football, au tennis ou à la Formule 1?

À votre avis?
Parce que ces sports génèrent beaucoup d’argent. Le vélo reste le sport des gens modestes. On s’acharne sur un sport populaire et on s’abstient d’inquiéter les sports de caste. Quel est le prix d’une loge au PSG? Le Tourmalet, c’est gratuit. Il suffit juste d’apporter sa glacière ou son barbecue. On se donne bonne conscience en tapant sur le cyclisme. Le coureur du Tour se fait réveiller à 7 heures du matin pour un contrôle. Chez Lionel Messi, il faut d’abord passer par 15 avocats. Aux chantres de la lutte contre le dopage, je dis: vous ne luttez pas contre le dopage, vous vous acharnez juste sur le vélo.

Quel est le meilleur Tour que vous ayez suivi?
Celui qui m’a fait pleurer. C’était en 1971. J’admirais Merckx qui était le plus fort. Partout où il se présentait, Zoetemelk et les autres se contentaient de lutter pour la deuxième place. Ocana, lui, était venu sur le Tour pour gagner. Dans l’étape Orcières-Merlette, Ocana met 9 minutes à Merckx. Le lendemain, Merckx réplique et lui reprend 3 minutes sur le plat. Il arrive à Marseille avec 2 heures d’avance sur l’horaire. Le maire de Marseille était encore à table. Puis est venu l’orage dans le col de Menté, provoquant la chute d’Ocana. Là j’ai pleuré. Merckx a refusé de porter le maillot jaune pendant un jour, estimant qu’il ne lui revenait pas.

- Né à Pau en 1955

- Écrivain, poète et pamphlétaire

- Dernier auteur en France à avoir été censuré, pour son livre "L’os de Dionysos", en 1987

- Grand ami de Claude Nougaro, à qui il a consacré quatre livres

- Il a écrit plusieurs ouvrages sur les héros du Tour (Gaul, Indurain, Armstrong)

Concernant le contrôle positif de Merckx à Savona en 1969, vous partagez l’avis de beaucoup de Belges qui penchent pour un complot des Italiens?
Une chose est sûre, ce qui s’est passé à Savona n’était pas net. Le Giro est riche de coups tordus. Lors du duel entre Moser et Fignon en 1984, les organisateurs ont supprimé un col, officiellement parce qu’il y avait un risque de neige. Or il n’a jamais neigé… En Italie, il faut que ce soit un Italien qui gagne. Et si nécessaire, les équipes italiennes se ligueront pour écarter un concurrent étranger. Il faut s’appeler Hinault pour résister à une telle pression. Le contrôle positif de Merckx n’a rien d’étonnant.

En 1964, sur le Puy-de-Dôme, qui de Poulidor ou d’Anquetil était le plus fort?
Poulidor était meilleur grimpeur mais ce jour-là, il a commis deux erreurs. Premièrement, son directeur sportif Antonin Magne lui avait demandé de reconnaître la montée du Puy-de-Dôme. Mais la route était barrée et il a fait demi-tour. Deuxièmement, il est monté sur un trop gros braquet, ce qui l’a empêché d’utiliser sa souplesse de grimpeur. Anquetil, lui, avait bien préparé son affaire. Il savait que s’il pouvait tenir jusqu’au dernier kilomètre, c’était dans la poche. Et il a tenu. Sur la ligne d’arrivée, il lui restait 12 secondes de boni. C’était 11 secondes de trop, a-t-il commenté en bon calculateur…

Et sur le Tour 1986, qui de Hinault ou de Lemond était le vrai patron?
Le problème de supériorité ne se posait plus puisqu’Hinault s’était engagé à aider Lemond. Mais il est clair que Hinault aurait pu s’imposer à Lemond quand il le voulait. Ce n’était pas tellement une question de supériorité physique mais de tempérament, de sens de la course. Mais Hinault avait donné sa parole. Ce qui était normal, car sans Lemond, il n’aurait pas gagné le Tour l’année précédente.

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Comment considérez-vous Lance Armstrong?
Armstrong, c’est un héros de polar, il n’est pas noir ou blanc, il a ses défauts et ses faiblesses. Dans le peloton, il était surnommé "The boss", comme Bruce Springsteen. Il ne faut pas le juger mais essayer de comprendre le phénomène, avec toute son histoire qui n’a rien de banale. C’est un vrai champion.

Votre favori pour le Tour 2015?
Je vais vous donner le nom du vainqueur du Tour 2015. Je vois deux scénarios possibles. Dans le premier, c’est Contador qui s’impose, car il est sorti pas trop amoché du Tour d’Italie. Dans le second scénario – le plus plausible – c’est Nairo Quintana qui gagne le Tour.

Il faut voir comment il monte les cols: il est de la trempe de Pantani ou de Gaul. Et il peut compter sur une équipe qui sait contrôler la course. Je peux même vous dire quand il va gagner le Tour 2015. Ce sera le 14 juillet dans les Pyrénées, dans la montée de La Pierre-Saint-Martin, là où les pourcentages sont supérieurs au Tourmalet et l’Aubisque. C’est là que ça va se passer.

"À chacun son Tour", Christian Laborde, éditions Robert Laffont, 196 pages, 17 euros.

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