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interview

Peter Piot et Heidi Larson, virologues: "Le coronavirus restera longtemps parmi nous"

Peter Piot et Heidi Larson sont deux experts en coronavirus, de renommée mondiale. ©Diego Franssens

"Le variant delta du coronavirus continue à se répandre. Le mieux que l'on puisse faire est de le contrôler grâce à la vaccination", expliquent Peter Piot et Heidi Larson, qui ont déménagé de Londres à Bruxelles cet été.

Depuis cet été, Bruxelles compte deux experts en coronavirus de renommée mondiale: le couple Piot-Larson. Pieter Piot était membre de l'équipe qui a découvert le virus Ebola en 1976 et a dirigé jusqu'en 2008 l'UNAids, le programme des Nations Unies contre le HIV/SIDA. Heidi Larson a lancé, il y a dix ans, le Vaccine Confidence Project: un projet de recherche sur les raisons pour lesquelles certains citoyens refusent les vaccins. Ce sujet est aujourd'hui plus actuel que jamais.

Jusqu'à l'été dernier, ils vivaient à Londres, où ils sont tous deux associés à la London School of Hygiene et Tropical Medicine. Piot a dirigé cette université pendant 11 ans, mais a démissionné cet été, car à 72 ans, il ne souhaite plus continuer. La présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, dont il est toujours le conseiller en matière de coronavirus, a donné un discours lors de sa réception de départ, en présence de l'élite de la "global health community".

Aujourd'hui, le couple vit à Bruxelles, dans un appartement avec un grand jardin, à l'orée de la Forêt de Soignes et à deux pas de Val Duchesse. Le déménagement n'est pas encore totalement terminé. À cause du Brexit, Piot ne peut plus échanger son permis de conduire britannique pour un permis belge et sera peut-être obligé de repasser l'examen. La crise du coronavirus n'est pas non plus totalement digérée. Peter Piot et Heidi Larson évitent toujours de serrer la main de leurs interlocuteurs.

Une relation d'amour-haine avec le Royaume-Uni

Ils entretiennent toujours une relation d'amour-haine avec le Royaume-Uni. "L'Angleterre est aujourd'hui envahie par une atmosphère nationaliste et populiste qui ne me plaît pas", explique Piot. "Ce que j'apprécie à Londres est précisément son ambiance cosmopolite. Aujourd'hui, cette atmosphère internationale se ressent davantage à Bruxelles qu'il y a 50 ans, lorsque je faisais mes études." Larson explique qu'elle ne peut plus recruter des assistants de recherche étrangers à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. "Ce n'est plus autorisé que pour certains."

"N'oubliez pas que si j'étais resté en Belgique, j'aurais dû prendre ma retraite il y a sept ans."
Peter Piot

Immédiatement après le Brexit, ils comptaient déménager, mais ils ont tous deux acquis la double nationalité: Piot est aujourd'hui belgo-britannique, et sa femme est à la fois américaine et britannique. En 2018, la Reine d'Angleterre a anobli Piot, qui est ainsi devenu un "Sir". La fille de Piot – "She's a London girl" – et ses deux enfants sont restés à Londres. Et le couple Piot-Larson travaille encore à temps partiel en tant que professeurs à la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

"N'oubliez pas que si j'étais resté en Belgique, j'aurais dû prendre ma retraite il y a sept ans", poursuit Piot. "Je trouve que c'est incroyable. Nous gaspillons des talents. Il y a quelques années, j'ai retrouvé ceux avec qui j'avais fait mes études à l'Université de Gand. Je suis un des rares à encore travailler. Certains étaient contents d'avoir plus de temps pour s'occuper de leurs enfants et petits-enfants, mais beaucoup étaient en même temps frustrés parce qu'ils étaient encore en pleine forme et ne pouvaient plus travailler comme avant."

"Je ne dis pas qu'il faut forcer les gens à travailler au-delà de 65 ans, mais il faudrait leur en donner la possibilité. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, la retraite obligatoire est considérée comme une discrimination sur base de l'âge."

Finalement, Heidi Larson a tranché, et le couple a décidé de déménager en Belgique. "Mais je ne voulais pas l'obliger à vivre dans mon village", explique Piot. "J'ai grandi à Keerbergen. Vous me comprenez. Nous aimons beaucoup vivre ici. La qualité de vie est meilleure."

Leur expérience avec le coronavirus

Un autre élément ayant pesé dans la balance est leur expérience avec le coronavirus. Piot est tombé gravement malade et a été hospitalisé. "Ce ne fut pas génial. Au Royaume-Uni, le National Health Service est en grande difficulté et pas uniquement pour ceux qui ont contracté le coronavirus. Aujourd'hui, vous ne pouvez toujours pas consulter un généraliste, sauf par visioconférence. Les listes d'attente sont interminables, sauf si vous vous adressez aux médecins et hôpitaux privés, qui sont particulièrement coûteux."

"Je vieillis. L'accès aux soins de santé est important. Et sur ce plan, la Belgique est un des meilleurs pays au monde."
Peter Piot

"Je vieillis. L'accès aux soins de santé est important. Et sur ce plan, la Belgique est un des meilleurs pays au monde. Nous nous plaignons volontiers, mais j'ai vécu dans de nombreux endroits dans le monde et je peux vous assurer que ce n'est pas mieux ailleurs."

Ceux qui pensent que Piot – un workaholic autodéclaré – est venu à Bruxelles pour se reposer devront revoir leur copie. "Nous n'avons pas choisi Bruxelles uniquement pour sa qualité de vie, mais aussi parce qu'il y a encore tellement de choses à faire!"

"Ce qui m'a, entre autres, convaincu de venir ici est l'incroyable écosystème de groupes pharmaceutiques et de sociétés de biotechnologie", poursuit Piot. "J'ai fait partie du comité consultatif international de l'Institut Flamand de Biotechnologie (Vlaams Instituut voor Biotechnologie, NDLR). Trop peu de gens le savent, mais il est assez unique et de niveau mondial."

"Comme des zombies"

Tous deux continuent donc à travailler, depuis la commune bruxelloise d'Auderghem. Le lendemain de l'interview, ils avaient à leur programme des visioconférences avec Singapour et le Japon en matinée, pour ensuite passer à l'Europe, et en fin de journée avec les États-Unis. "Le soir, nous nous sentons comme des zombies", ajoute Larson en riant.

Le Vaccine Confidence Project, qu'elle a fondé à Londres il y a dix ans, a dépassé les frontières du Royaume-Uni. Il compte une équipe d'une vingtaine de chercheurs qui, ces dernières années, ont mené entre autres des études sur la confiance dans la vaccination au sein de l'Union européenne et de l'Asie Centrale, ainsi que sur la désinformation sur Facebook. "Après le Brexit, j'ai obtenu un financement de l'Union européenne. Nous menons également des recherches avec Pierre Van Damme de l'Université d’Anvers. Nous y avons un bureau régional, tout comme à Singapour. Nous essayons, aujourd'hui, de mettre sur pied un réseau européen et mondial, et Bruxelles est l'endroit idéal comme port d'attache. Par ailleurs, je travaille à l'Institut Rega de la KU Leuven depuis le début de l'année académique."

Et aujourd'hui, vous vivez à Bruxelles, une ville confrontée à un important problème de vaccination.

Larson: "Londres a également les plus mauvais chiffres du Royaume-Uni, avec Manchester. La situation n'était pas brillante dans notre quartier, à Hackney. Nous avons tendance à considérer les villes comme des lieux avec beaucoup de mobilité et d'opportunités. Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde. Certaines personnes vivent relativement isolées en ville."

Comment faire pour franchir la dernière étape de cette course à la vaccination? Les autorités bruxelloises font énormément d'efforts, mais les choses progressent très lentement.

Larson: "C'est la dernière partie qui est la plus difficile. Le problème doit être abordé au niveau local. À Londres, par exemple, les autorités ont entretenu des contacts très intenses avec la communauté bangladaise. Vous devez chercher à identifier qui, dans ces communautés, est prêt à se faire vacciner. Ensuite, vous essayez de mettre en place une stratégie locale."

"Tout est une question de confiance. Certains groupes minoritaires ne font pas confiance aux autorités. Certaines personnes n'ont même pas de papiers. Et d'autres sont très difficiles à convaincre. 'Ce n’est pas du gouvernement national dont je me méfie, mais du gouvernement mondial', m’a dit un jour quelqu’un à Londres. Comment réagir à de tels propos?"

De plus, c'est un débat particulièrement émotionnel.

Piot: "Nous connaissons des couples qui se sont séparés à cause de cette question. Et des amis qui ne se parlent plus."

Toute cette émotion vous a-t-elle étonnés?

Larson: "J'avais déjà pu constater l'émergence de cette tendance. C'est ce qui m’avait poussée à lancer le Vaccine Confidence Project en 2010. Mais je suis tout de même étonnée de voir à quel point le coronavirus l'a exacerbée."

Comment l'expliquez-vous?

Larson: "Parce que dans le passé, les arguments négatifs contre les vaccins ne circulaient que dans certains groupes, comme ceux qui sont hostiles au gouvernement ou ceux qui rejettent tout ce qui n'est pas 'naturel'. Ils avaient des raisons très précises de s'opposer à la vaccination."

"Avec le covid, la discussion s'est généralisée parce que le vaccin a été proposé à toute la population. Mais nous pouvons regarder les choses d'un autre point de vue: la fabrication des vaccins n'a jamais été aussi bien expliquée au grand public. L'inconvénient est que certains en parlent comme s'ils étaient tout d'un coup devenus des scientifiques. La polarisation est énorme."

"Aujourd'hui, nous nous penchons davantage sur la façon dont les gens, les familles et les communautés se rétablissent après avoir été touchés par le virus."
Heidi Larson

Comment gérer cette situation?

Larson: "Nous avons déplacé notre focus: le 'Vaccine Confidence Project' est aujourd'hui plutôt devenu le 'Confidence Project'. Nous nous sommes trop concentrés sur le recensement du nombre de personnes ayant reçu une injection, comme si nous comptions du bétail. Aujourd'hui, nous nous penchons davantage sur la façon dont les gens, les familles et les communautés se rétablissent après avoir été touchés par le virus. C'est là-dessus que portent les discussions. Les vaccins en font partie, mais ce n'est pas le seul – ni d'ailleurs le principal – sujet abordé lors de ces conversations."

"Cela me fait penser à la polio. Nous sommes allés très loin avec le Polio Eradication Project. Depuis son lancement, nous avons réduit de 99% les contaminations. Mais, nous nous sommes retrouvés face au dernier pourcent d'irréductibles. Ils en avaient marre d'entendre parler du vaccin. Mais lorsque nous avons commencé à discuter avec eux de ce qu'ils estimaient important au niveau de la santé, certains ont compris que nous leur voulions du bien et que nous n'étions pas là uniquement pour le plaisir de les vacciner."

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Lorsque le président français Emmanuel Macron a décrété qu'il fallait un passe sanitaire pour se rendre au restaurant, un million de Français se sont inscrits en une seule journée pour se faire vacciner.

Piot: "Aux côtés des irréductibles, vous avez bien entendu aussi les pragmatiques. Lorsque le président français Emmanuel Macron a décrété qu'il fallait un passe sanitaire pour se rendre au restaurant, un million de Français se sont inscrits en une seule journée pour se faire vacciner."

Bruxelles a connu le même phénomène lorsque tout le monde a compris qu'il fallait être vacciné pour se rendre au Maroc pendant l'été. Mais ces gens sont-ils pour autant convaincus?

Larson: "Non, leur seul objectif est de pouvoir se rendre à un match de football, aller au restaurant, ou prendre l'avion."

Dans ce cas, est-ce une bonne stratégie?

Larson: "Ce n'est pas idéal, mais c'est tout de même une bonne chose, car ces personnes n'iront plus en contaminer d'autres."

"Je m'attends d'ailleurs à des procès où les proches de personnes contaminées par le coronavirus à l'hôpital et qui en sont décédées attaqueront en justice le personnel de soins non vacciné."
Peter Piot

Piot: "C'est pourquoi je suis tellement choqué quand j'entends que les gens qui travaillent dans les hôpitaux et les centres de soins refusent la vaccination. Ils peuvent tuer d'autres personnes. Je m'attends d'ailleurs à des procès où les proches de personnes contaminées par le coronavirus à l'hôpital et qui en sont décédées attaqueront en justice le personnel de soins non vacciné. Car cela équivaut à un homicide involontaire."

"Certaines règles existent depuis des années. Par exemple, si vous travaillez en chirurgie, vous êtes obligé de vous faire vacciner contre l'hépatite. À juste titre."

Est-ce une bonne idée d'obliger le personnel de soin à se faire vacciner?

Larson: "Oui, car cela sauverait des vies. Nous voyons d'ailleurs que l'obligation fait augmenter le taux de vaccination. Mais cela a un coût, car tout le monde ne l'acceptera pas. Certaines personnes donneront leur démission et d'autres se montreront encore plus rétifs."

Que pensez-vous de l'idée de rendre la vaccination obligatoire pour tous, en dernier recours?

Larson: "Je ne le ferais pas. J'ai souvent travaillé aux Nations Unies sur les droits civils. Il y a une limite entre le droit à la liberté et la situation où vous nuisez à autrui. Ce n'est que quand vous franchissez cette limite que vous pouvez imposer la vaccination."

Et où la franchit-on?

Larson: "Dans les endroits à forte densité: les restaurants, les hôpitaux, les salles de concert. Lorsque vous limitez la liberté, il est important d’associer cette contrainte à ces lieux. Il en a toujours été ainsi: les musulmans ne peuvent se rendre à La Mecque sans quelques vaccins."

Piot: "Et cela fonctionne d'ailleurs très bien. En Arabie Saoudite, ils ont un ministère qui s'occupe exclusivement du pèlerinage à la Mecque. Et sans certains vaccins, vous n'êtes pas autorisé à entrer dans le pays."

Larson: "Cela montre une fois de plus que nous devons beaucoup en parler. Le message ne doit pas être: 'l'État vous oblige à vous faire vacciner' mais 'vous avez besoin d'un vaccin pour vous rendre à tel endroit pour protéger les autres et vous-même. Et si vous ne voulez pas des vaccins, vous êtes libre de ne pas vous rendre là où vous aimeriez aller.'"

Ce week-end, le Covid Safe Ticket entrera en vigueur à Bruxelles. Mais vous ne devez pas nécessairement être vacciné pour l'obtenir. Vous pouvez aussi présenter un test négatif ou la preuve que vous avez développé des anticorps après avoir contracté le virus.

Larson: "C'est une bonne chose que les gens aient différentes options. Il est important de construire la confiance. Pour certains, il est très essentiel de pouvoir choisir."

Mais une fois de plus, cela ne convaincra pas les irréductibles. Quelle est l'importance de ce groupe?

Larson: "Il ne cesse d'augmenter. Au début d'une pandémie, les sceptiques sont très nombreux. Après quelque temps, ils choisissent leur camp, souvent sur la base de leur expérience personnelle ou de ce qu'ils lisent. Certains sont pour les vaccins, d'autres contre. Les chiffres d'il y a six mois sont très différents de ceux d'aujourd'hui."

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Le seuil de 70% était correct jusqu'à l'arrivée du variant delta, qui est beaucoup plus contagieux. C'est pourquoi la limite est aujourd'hui fixée à 85%.

Pouvons-nous nous permettre l'attitude de cette minorité quand nous voyons qu'à Bruxelles, moins de 70% de la population adulte est vaccinée? C'est pourtant la limite fixée par les pouvoirs publics pour la réouverture de la société.

Piot: "Je pense que non. Le seuil de 70% était correct jusqu'à l'arrivée du variant delta, qui est beaucoup plus contagieux. C'est pourquoi la limite est aujourd'hui fixée à 85%."

Des adultes ou de l'ensemble de la population?

Piot: "C'est encore matière à débat. Mais je pense de plus en plus que cela doit porter sur l'ensemble de la population."

"Nous ne pouvons pas arrêter le variant delta. Nous pouvons au mieux le garder sous contrôle."

"Prenez l'Australie. Le pays s'est entièrement confiné et pensait pouvoir éradiquer le coronavirus sur son territoire. Ensuite, il y a eu une seule contamination avec le variant delta. Et aujourd'hui, l'épidémie est hors de contrôle. Les grandes villes sont à nouveau en confinement, et cela devrait durer des mois."

"Cela montre qu'il n’y a qu'une seule stratégie: cohabiter avec le virus en tentant de limiter les dégâts via la vaccination. Nous ne pouvons pas arrêter le variant delta. Nous pouvons au mieux le garder sous contrôle."

"Je m'attends plutôt à une importante épidémie de grippe. L'an dernier, il n'y a pratiquement pas eu de cas, et donc nous avons perdu une partie de notre immunité."
Peter Piot

Est-ce le cas? Devons-nous nous inquiéter en Belgique à l'approche de l'hiver?

Piot: "Regardez les chiffres: les patients qui se retrouvent aujourd'hui à l'hôpital ou qui décèdent du coronavirus sont dans leur immense majorité des personnes non vaccinées ou des personnes très âgées souffrant de nombreuses comorbidités. Ce dernier groupe a besoin d'une troisième dose. Mais pour la majorité d'entre nous, deux doses suffisent. Le nombre de contaminations devrait augmenter à cause de l'hiver, mais sans mener à des hospitalisations. Je m'attends plutôt à une importante épidémie de grippe. L'an dernier, il n'y a pratiquement pas eu de cas de grippe à cause des périodes de confinement, et donc nous avons perdu une partie de notre immunité."

Est-ce le schéma auquel nous devons nous attendre à l'avenir? Des hivers marqués par une épidémie de coronavirus?

Piot: "Je travaille à des scénarios à long terme avec l'International Science Council et je fais régulièrement des briefings aux banques centrales et aux institutions financières. Je leur rappelle que je ne possède évidemment pas de boule de cristal, mais je leur propose un scénario de base: le coronavirus restera longtemps parmi nous, avec de temps en temps des périodes de recrudescence. Notre capacité à le contrôler dépend avant tout de deux facteurs: réussirons-nous à augmenter le taux de vaccination? Serons-nous confrontés à un nouveau et violent variant du virus?"

Quelle est la probabilité de voir arriver un nouveau variant?

Piot: "Normalement, les virus sont de moins en moins contagieux. Mais cela pourrait durer vingt ans. Certains pensent qu'un violent coronavirus a fait rage au XIXe siècle et qu'il a ensuite disparu pour muter dans les variants actuels qui sont à l'origine des rhumes."

"Le virus ne s'en ira pas ainsi. Nous devrons apprendre à vivre avec lui, tout comme nous vivons avec l'épidémie annuelle de grippe."
Peter Piot

Que prévoit ce scénario de base pour la Belgique?

Piot: "Il est illusoire de penser que nous sommes totalement en sécurité si 90% des gens autour de nous sont vaccinés. Le virus ne s'en ira pas ainsi. Nous devrons apprendre à vivre avec lui, tout comme nous vivons avec l'épidémie annuelle de grippe."

Les masques de protection finiront-ils par disparaître totalement?

Piot: "Je pense que j'en porterai un dans les transports en commun durant le restant de ma vie. Et j'en porterai également un lorsque j'attraperai un rhume. Cela ne me coûte rien, cela ne dérange personne, et ça aide."

"Je me souviens de mon premier voyage au Japon en 1981. Je voyais des gens avec un masque en rue. Je pensais qu'ils étaient obsédés par les microbes. Jusqu'à ce que quelqu'un m'explique qu'ils le faisaient pour protéger les autres. Au Japon, si vous ne portez pas de masque et que vous avez le nez qui coule, cela équivaut à fumer dans le hall d'entrée d'un hôpital."

Selon vous, à quoi ressemblera la politique de lutte contre le coronavirus au cours des prochaines années?

Piot: "Tout d'abord, nous devons continuer à suivre de près l'évolution du virus, via des institutions comme Sciensano. Les informations doivent être partagées et nous avons besoin d'un système d'alerte pour prévenir d'autres services de soins de santé dans le reste de monde, afin qu'ils puissent prendre immédiatement des mesures en cas de résurgence du virus ou d'apparition de variants dangereux."

"Nous devons également envoyer des vaccins en Afrique. Non seulement parce que l'absence de moyens de protection représente une des plus grandes inégalités de cette pandémie, mais aussi pour nous protéger. Plus le nombre de personnes vaccinées augmentera, où que ce soit dans le monde, moins nous aurons de risque de voir émerger de nouveaux variants. Les vaccins sont l'une de ces choses extrêmement rares dans le monde avec lesquelles vous pouvez vous protéger et protéger les autres. C'est à la fois égoïste et altruiste."

"Nous nous inquiétons aussi de voir éclater d'autres épidémies, comme la rougeole, parce qu'à cause du covid, les enfants des pays pauvres n'ont pas reçu les vaccins classiques."
Heidi Larson

Larson: "Nous nous inquiétons aussi de voir éclater d'autres épidémies, parce qu'à cause du covid, les enfants des pays pauvres n'ont pas reçu les vaccins classiques. Cela pourrait être le cas de la rougeole, qui est particulièrement contagieuse."

Piot: "Et je suis aussi heureux que la Commission européenne ait annoncé la création de l'HERA, la European Health Emergency preparedness and Response Authority. Au début de la pandémie, nous avons interdit l'exportation de vaccins. C'est une bonne chose que nous puissions bientôt mettre en place une politique de santé européenne. Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi cela a pris autant de temps."

N'est-ce pas parce que la politique de soins de santé est un sujet tellement sensible auprès des électeurs que les gouvernements nationaux ne veulent pas la déléguer à l’Europe?

Piot: "Je peux le comprendre. La sécurité sociale est un sujet sensible. En Allemagne, elle remonte à Bismarck. Elle ne doit pas être traitée à la légère. Et donc les pays de l'UE doivent mener leurs propres politiques médicales."

"Mais les virus ne connaissent pas les frontières. Et en matière de recherche et de réserves stratégiques, la masse critique prend toute son importance. C'est ce dont les États-Unis disposaient au début de la pandémie, contrairement à nous. C'est pourquoi cette collaboration européenne est importante. Nous pourrions également l'utiliser pour des recherches visant à la limiter le danger des radiations en cas de catastrophe nucléaire, car ce type de danger ne s'arrête pas non plus aux frontières."

En Israël, il existe des plans pour vacciner la population chaque année contre le coronavirus. Est-ce ce vers quoi nous nous dirigeons?

Piot: "La seule réponse honnête que nous puissions donner est que nous ne savons pas. La situation en Israël est très particulière. L'intervalle entre les deux injections y est très court, donc la protection contre le virus fonctionne différemment. Nous sommes encore en train d'apprendre. La bonne nouvelle est que nous pouvons apprendre: nous disposons de données fiables sur les personnes hospitalisées, leurs antécédents, et les types de maladies."

"Mais d'autres percées médicales sont envisageables. Ce mois-ci, Merck a lancé aux États-Unis un médicament contre le coronavirus. Nous pourrions imaginer aller le chercher à la pharmacie dès que nous nous sentons grippés ou que nous développons des symptômes du coronavirus. Il faudra peut-être encore quatre ou cinq ans avant d'en disposer dans les rayons, mais je suis confiant. En Belgique, ExeVir et le Rega Instituut travaillent également à ce type de traitement."

Vous attendiez-vous à connaître une pandémie de cette ampleur?

Piot: "Une des conférences que j'ai données – entre autres au Forum Economique Mondial à Davos – partait de la question 'sommes-nous prêts pour la prochaine pandémie?' La réponse (brève) était alors: non. Mais j'ai toujours pensé qu'il s'agirait de la grippe."

Ce fut même le titre d'une interview que nous avons faite en 2016 à Davos: "La grippe sera la plus grande prochaine pandémie."

Piot: "C'est ce que je pensais à l'époque. Mais je me trompais. Cela montre l'importance qu'il y a à se préparer pour la prochaine pandémie. À Davos, nous avons réussi à le faire avec le CEPI, une coalition rassemblant entre autres les groupes pharmaceutiques Johnson & Johnson et Takeda au Japon, ainsi que les gouvernements européens, la fondation Bill and Melinda Gates et l’OMS, afin de pouvoir rapidement mettre au point des vaccins contre de nouveaux virus."

"Il est crucial que l'African Center for Disease Control de l'Union Africaine n’attende pas l'aide de l'Union Européenne. Il a d'ailleurs lui-même négocié la fourniture de vaccins."

"C'est pourquoi le projet HERA est tellement important. Idem pour la production locale de vaccins en Afrique et en Asie. C'est aussi pourquoi il est crucial que l'African Center for Disease Control de l'Union Africaine n’attende pas l'aide de l'Union Européenne. Il a d'ailleurs lui-même négocié la fourniture de vaccins."

"Nous devons absolument collaborer. Toutes ces alliances entre les gouvernements, les entreprises et les organisations internationales sont essentielles. J'y travaille d'arrache-pied: c'est un peu devenu mon fonds de commerce de rassembler ces personnes. Nous ne devons pas nous contenter de faire de la gestion de crise, mais préparer l'avenir. Et le meilleur moment pour nous préparer à la prochaine pandémie, c'est aujourd'hui."

Heidi Larson (64 ans)

A grandi au Massachusetts (États-Unis) et a étudié l’anthropologie à Harvard et Berkeley (Californie).

Directrice et fondatrice du Vaccine Confidence Project, lié à la London School of Hygiene & Tropical Medicine.

A travaillé pour Save the Children et l'Unicef au Népal, aux Iles Fidji et à New York, et à la communication sur de grands programmes de vaccination pour l'Unicef. Dans ce cadre, elle mène pendant les années 1990 des recherches anthropologiques pour les sociétés technologiques Apple et Xerox.

A publié l'an dernier le livre "Stuck", sur la naissance et la diffusion de rumeurs persistantes sur les vaccins.

Professeure à temps partiel à la London School of Hygiene & Tropical Medicine et, depuis le début de cette année académique, à la KU Leuven et à l'Université d'Anvers.

Peter Piot (72 ans)

A étudié la médecine à Gand, a présenté son doctorat à Anvers.

Membre de l'équipe qui a découvert le virus Ebola en 1976 et chercheur sur le SIDA lorsqu'il travaillait à l'Institut de Médecine Tropicale d'Anvers.

Directeur d'UNAIDS jusqu'en 2008, le programme des Nations Unies contre le HIV/SIDA, en tant que secrétaire général adjoint des Nations Unies. Nommé Senior Fellow de la fondation Bill and Melinda Gates en 2009.

Directeur de la London School of Hygiene & Tropical Medicine de 2010 à l'été dernier.

Il continue à y donner des cours à temps partiel et à travailler en tant que conseiller en matière de coronavirus de la présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen. Il est également conseiller du Rega Instituut de la KU Leuven et de l'Université d'Anvers. Il siège au comité consultatif du Vlaams Instituut voor Biotechnologie.

Devenu baron en Belgique en 1995 et Sir au Royaume Uni en 2018. Ses mémoires "No time to lose" ont été publiées en cinq langues.

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