interview

Peter Piot: "On n’est qu’au début de cette épidémie"

Peter Piot à Londres, ici le 7 mai 2020. ©Wouter Van Vooren

Grâce aux vaccins, la vie devrait reprendre un cours plus normal, mais nos sociétés vont devoir continuer à se penser comme "vivant avec le Covid", prévient le microbiologiste.

Peter Piot est de ceux qui ont "regardé la mort dans les yeux": le découvreur d’Ebola, spécialiste des maladies infectieuses, n’avait jamais été affecté de la sorte par un de ses sujets d’étude avant de contracter le Covid-19. Après des mois de combat victorieux contre le "long Covid", le microbiologiste flamand est retourné au front, notamment comme conseiller spécial d’Ursula von der Leyen. Par ses travaux et son engagement, le directeur de la London School of Hygiene and Tropical Medicine aura "permis d'améliorer la santé et le bien-être de milliers de gens de par le monde", selon l'UCLouvain, qui lui décernait mardi le titre de docteur honoris causa.

Des réserves d'optimisme

S’il a le sentiment qu’en Europe, lorsqu’il s’agit de prendre des mesures de confinement, "on est toujours un peu en retard sur l’épidémie", il salue l’évolution de la situation en Belgique. "On était à un moment donné le pays le plus touché, maintenant on est entrés dans la ligue de ceux où il y a le moins d’infections. Ça prouve que les mesures collectives, avec une responsabilisation de chacun, ont un effet."

«Je crois qu’on est sortis de ce cycle infernal où les confinements se succèdent entre des périodes de relâchement.»
Peter Piot
Microbiologiste

Dans ce contexte, l’arrivée des vaccins annonce le bout du tunnel: "Je crois qu’on est sortis de ce cycle infernal où les confinements se succèdent entre des périodes de relâchement". Peter Piot salue ici encore la stratégie adoptée en Belgique, qui mise d'abord sur la vaccination des plus vulnérables et des plus âgés: "Le premier effet devrait être une baisse de la mortalité et des hospitalisations. On devrait déjà le mesurer fin mars", évalue-t-il.

Voilà de quoi faire quelques réserves d'optimisme – car le microbiologiste se veut optimiste. Mais pas de quoi céder à l’euphorie: "Je suis inquiet pour les mutations du virus, il faut être très vigilants."

Scruter les variants

C'est un des défis que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a pointé la semaine dernière pour l'Europe: investir dans la compréhension des mutations du Covid-19. "Avec l’émergence des variants du virus, il faut que chaque pays fasse du séquençage – en Belgique ça vient de démarrer – pour identifier les variants qui pourraient poser des problèmes soit par une transmission plus efficace, soit parce que les vaccins sont moins efficaces", souligne l'expert.

Un des défis que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a pointé la semaine dernière pour l'Europe: investir dans la compréhension des mutations du Covid-19.

Le conseiller de la Commission européenne participait il y a dix jours à une réunion avec les patrons des producteurs de vaccins avec lesquels l’Europe a signé des précommandes. Au menu notamment: "La probable nécessité de faire des vaccins additionnels si les variants du virus deviennent incontrôlables par les vaccins actuels. On n’en est pas encore là, mais il faut le prévoir".

Bio express

2021 - Docteur honoris causa de l'UCLouvain
2020 - Conseiller spécial de la présidente de la Commission européenne
2010 - directeur de la London School of Hygiene ans Tropical Medicine
1995 - Directeur d'Onusida
1980 - Docteur en microbiologie (Anvers)
1976 - Co-découvre le virus Ebola
1974 - Docteur en médecine (Gand)
1949 - Naissance à Keerbergen

Lenteurs

En attendant, la priorité est à l’augmentation de la production des vaccins qui sont en ordre de bataille – c'était l’autre sujet de la réunion avec les patrons de la pharma. "La vaccination avance trop lentement en Europe – partout, sauf en Angleterre: c’est une des choses qui marchent ici", observe celui qui, un dimanche matin, a reçu un message l'invitant à se faire inoculer sur le champ le vaccin de Pfizer/BioNTech, produit à Puurs.

Lenteur à la détente, donc. "On a sous-estimé la complexité de faire des vaccins. C’est très différent des traitements, qui sont en général de la chimie: ici, chaque ampoule, chaque lot doit être vérifié, revérifié. On injecte du matériel biologique chez des gens en bonne santé." Ce temps-là, on ne peut pas le raccourcir. Pour autant, estime-t-il, les autorités européennes n'ont pas failli par excès de prudence: "Je ne crois pas que le délai plus long pour l'autorisation des vaccins ait joué un très grand rôle. On parle de quelques semaines."

Avec cette crise, l’Europe est forcée de constater ses faiblesses en matière de fabrication de doses, souligne-t-il encore. "On est faibles en matière de production de vaccin : on dépend trop, pour beaucoup de matières premières de l’extérieur, surtout de la Chine."

"Je n’étais pas du tout partisan d’un blocage des exportations de vaccin en dehors de l’Union européenne."
Peter Piot

Le Conseiller d’Ursula von der Leyen n’est pas de ces scientifiques qui "semblent penser qu’ils sont les décideurs", comme certains ministres se piquent de donner des cours de virologie – "les deux sont un peu absurdes". Mais cela ne l’empêche pas d’exprimer des désaccords. Comme quand, courroucée par les retards d'AstraZeneca, la Commission s'est lancée dans un projet de contrôle inédit. "Je n’étais pas du tout partisan d’un blocage des exportations de vaccins en dehors de l’Union européenne: dans le monde actuel, la production d’un vaccin implique plusieurs pays. Le levier, c’est de travailler avec l’industrie pour stimuler la production. Et là, on doit avoir une vision à plus long terme aussi. Parce qu’il y aura d’autres épidémies, et on ne veut pas retomber dans ces problèmes de production."

Pression des pairs

Reste que l'on finira par reconnaître ce grand succès européen, estime encore Peter Piot: le fait que la Commission a négocié des contrats avec les producteurs de vaccins pour que chaque État membre ait accès aux vaccins au prorata de sa population. "Les petits pays le savent: sans cette approche, ils n’y auraient pas eu accès."

"Les petits pays le savent: sans cette approche, ils n’y auraient pas eu accès."
Peter Piot

Cette unité n'empêche pas l'apparition de disparités au sein de l'Union dans le rythme des inoculations: 1,1% en Lettonie pour 4,1% en Irlande. L’écart va-t-il se creuser? "C’est un point d’inquiétude. C’est une responsabilité des autorités nationales, voire régionales, mais je crois qu’il y a une pression par les pairs: aucun pays ne veut être considéré comme le dernier à protéger sa population."

La Commission européenne avait appelé les États dès octobre à se préparer pour la vaccination, rappelle Peter Piot. Pourtant tous ne se sont pas distingués par leur rapidité – les Pays-Bas n’ont commencé qu’il y a deux semaines, la France a été très lente, observe-t-il – un cas particulier tant le déficit de confiance dans les vaccins y est élevé.

Retour à la "normale"

À l’heure où les vaccins annoncent le bout du tunnel, il se réjouit donc avec cette réserve: ne nous reposons pas sur nos lauriers. "Honnêtement, je crois qu’on est qu’au début de cette épidémie. Malheureusement. Et que l'on doit commencer à penser en termes de "société vivant avec le Covid". Ça ne veut pas dire qu’on restera dans la situation de crise que nous vivons. Grâce aux vaccins, on devrait être capable de revenir à des vies assez normales. Mais de temps en temps il y aura des flambées épidémiques."

Grâce aux vaccins, on devrait être capable de revenir à des vies assez normales. Mais de temps en temps il y aura des flambées épidémiques.
Peter Piot

Il espère que l’on saura tirer durablement les leçons de cette crise. Le compte n’y est pas encore – "au niveau européen, il n’y a pas assez de coordination". Il plaide aussi pour repenser nos organisations: "Il faut des structures, y compris en Belgique, qui aient une meilleure surveillance épidémiologique. Des structures de décisions plus efficaces aussi." Les décideurs devront garder ce réflexe pour l'intérêt général: il n’y a pas de temps à perdre – c’est le titre de son livre («No Time to Lose», traduit en "Une course contre la montre", chez Odile Jacob): "Quand il y a contagion, si on peut prévenir les premiers cas, on prévient tous les autres qui en résulteraient. J’espère que l’on l’a appris..."

"Il faut aussi continuer les mesures de distanciation pendant une période suffisamment longue pour qu’il y ait une bonne suppression du virus". Il distingue: suppression, pas élimination, puisqu'il ressurgira. Et garder de nouvelles habitudes, comme porter le masque lorsqu'on est enrhumé. "Comme au Japon: quelqu’un qui est enrhumé et qui se promène sans masque, c’est comme quelqu’un aujourd’hui qui commence à fumer au travail: ça n’est pas acceptable."

"Je ne suis pas Jean-Jacques Rousseau, je ne parle pas de retour à l’état de nature, mais on doit vraiment revoir notre rapport avec la nature. C’est une question de survie."
Peter Piot

Enfin, et de manière beaucoup plus fondamentale, Peter Piot souligne la nécessité vitale de changement face aux grandes menaces que sont le réchauffement de la planète et l'augmentation du risque d'épidémie, qui trouvent leurs racines dans nos modes de vies: "Je crois qu'elles sont dues à notre incapacité à vivre en harmonie avec la nature. Je ne suis pas Jean-Jacques Rousseau, je ne parle pas de retour à l’état de nature, mais on doit vraiment revoir notre rapport avec la nature. C’est très urgent. C’est une question de survie."

Une vidéo de 5 minutes pour comprendre le phénomène des hésitants vaccinaux ©L'Echo

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