Philippe de Buck: Une décennie au cœur de l'entreprise européenne

©Dieter Telemans

Directeur général, pendant onze ans, de BusinessEurope, la fédération des employeurs européens, le Belge Philippe de Buck laissera sa place, dans quelques semaines, à l’Autrichien Markus Beyrer. Crise de la zone euro, désindustrialisation, économie verte: il revient sur les grands enjeux qui ont marqué la décennie.

Directeur général de BusinessEurope pendant onze ans, Philippe de Buck tire sa révérence en cette fin d’année. Une décennie passée à défendre les intérêts des entreprises européennes, au cours d’une période marquée par des espoirs et des désillusions pour le Vieux Continent. Entretien.

Vous quittez vos fonctions à un moment où l’Europe n’est pas vraiment au mieux de sa forme. Quel bilan faites-vous de cette décennie?

Philippe de Buck J’ai envie de dire que ces onze années peuvent être divisée grosso modo en deux parties. La première, c’est celle des espoirs. L’euro est devenu une monnaie effective le jour où je suis entrée en fonction. Il faut rappeler que sa mise en œuvre a été un énorme succès sur le plan technique, politique et économique.

C’était durant la présidence belge, avec la déclaration de Laeken, suivie, quelques mois plus tard, par la Convention sur l’avenir de l’Europe, destinée à créer des institutions qui allaient davantage intégrer l’Europe. Il y avait aussi le lancement de la stratégie de Lisbonne. La conjoncture n’était pas si bonne, car la bulle internet avait explosé. Mais on était sûr qu’on pouvait être parmi les meilleurs du monde. On préparait également l’élargissement. C’était une période un peu euphorique, où l’Europe allait pouvoir être la solution à tout.

Tous ces espoirs ont donc été déçus?

Au fil du temps, on a buté sur des murs. D’une part, le traité constitutionnel s’est heurté à deux référendums négatifs. Et il a dû être revu. L’élargissement s’est réalisé, ce qui était en soi une bonne chose. Mais il a créé des difficultés autour de la directive "services". Certaines forces à l’Ouest ont brandi la menace du dumping social, qui ne s’est jamais réalisé. On n’a pas vu tout le bénéfice de la réunification européenne.

Concernant la stratégie de Lisbonne, on s’est rendu compte progressivement qu’on n’atteindrait jamais l’objectif d’être la zone économique la plus performante. C’était un bon objectif, même s’il était irréaliste. Mais les moyens mis en œuvre pour le réaliser n’étaient pas les bons, puisqu’on laissait les coudées franches aux États membres, alors qu’on aurait dû, au contraire, serrer les rangs et avoir une vraie intégration économique.

La suite a été plus dure encore…

Un véritable cataclysme s’est produit en 2007. Personne ne l’a vu venir, sauf… BusinessEurope! Nous avions dit, en 2007, dans une note intitulée "Fit with the euro", qu’il fallait absolument mettre tous les moyens en œuvre pour sauvegarder l’euro. On n’avait évidemment pas imaginé l’ampleur des dégâts, mais on avait fait un certain nombre de recommandations pour améliorer la gouvernance de la zone euro.

Que reste-il de tout cela?

C’est l’énorme enjeu de la prochaine décennie. Il ne s’agit plus d’être l’économie la plus compétitive au monde, mais de restaurer la compétitivité de l’Europe. Il ne s’agit plus d’avoir un traité constitutionnel, mais bien de sécuriser l’euro, l’eurozone et le système bancaire. Ce qui nécessite des vraies mesures d’intégration.

Le point de vue des entreprises est clair et unanime. L’euro est un acquis essentiel. Il ne faut pas émettre des hypothèses de démantèlement de la zone euro. Il faut renforcer le secteur financier, car un des constats de la crise, c’est que, lorsque ce secteur est mis à mal — et pour une grande partie, de son propre fait —, cela menace toute l’économie et l’industrie et les services.

Et sur le plan de la compétitivité de l’économie européenne?

À côté de ces mesures de sauvegarde, il y a aussi des initiatives de croissance à prendre. Mais il faut avant tout restaurer les conditions de confiance, en vue de relancer l’investissement, tant de la part des entreprises que des ménages. Et restaurer les éléments de croissance, c’est revenir aux éléments précédents. Quand il y a un manque de confiance dans les institutions politiques, quand on s’interroge sur le futur de sa propre monnaie, quand on se pose des questions sur la solidité des institutions financières, on a tous les ingrédients pour être extrêmement restrictif et conservateur. Après cela, on peut parler de l’industrie, de la croissance, de l’innovation…

La crise a été déclenchée par le secteur financier, puis s’est transformée en Europe en crise de la dette. Mais quelle est finalement la cause la plus fondamentale? Les bêtises des banques ou le surendettement des États européens?

Incontestablement, c’est le laxisme des politiques économiques et budgétaires des États. Bien sûr, il y a eu la crise financière et les États ont dû mettre la main à la poche. Mais pas dans une mesure où cela allait déséquilibrer complètement leurs comptes. D’ailleurs, beaucoup des sommes engagées ont été remboursées, avec souvent un très bon rendement pour les États.

Mais quand je dis que l’euro a été un grand succès, il a aussi été un soporifique. C’est-à-dire que les États n’ont plus été soumis aux pressions des marchés qui, tout compte fait, sont aussi un bon signal pour faire savoir que les politiques conduites ne sont pas durables. Il n’était pas normal que, dans certains pays comme la Grèce, les salaires aient augmenté dans des proportions inconsidérées.

Il n’y a donc pas d’alternative à l’austérité?

Le débat entre austérité et croissance est un faux débat. Nous Belges, nous savons bien ce que c’est de réduire une dette. Nous avons dû prendre, de façon courageuse et drastique, d’ailleurs sous une certaine pression européenne, des mesures très fortes. Nous l’avons senti, à la fois comme citoyens et comme industriels, puisque nous avons les taxes parmi les plus élevées en Europe. Mais si on ne fait pas cela, on ne crée pas les conditions de croissance. On peut discuter des délais ou des modalités. Mais qu’il faille réduire la dette publique, en particulier quand elle atteint des taux qui ne sont plus soutenables, c’est évident.

Quand on arrive à 80 ou 90% de dette par rapport au PIB, le service de la dette finit par devenir le premier poste de dépenses de l’État, devant l’éducation. C’est un signal que les hommes politiques et les syndicats devraient comprendre.

Cela laisse peu de place pour des mesures budgétaires de relance?

Il faut investir dans des éléments de croissance. Mais la politique keynésienne, cela ne va pas être possible, et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Puisque les États n’ont plus de moyens, c’est donc le secteur privé qui doit être mis dans les conditions pour investir, se développer et se renforcer.

L’Europe représente encore et toujours la région la plus entreprenante et la plus exportatrice. Des entreprises solides, biens gérées, globales, avec cette fantastique force que représentent les PME. Le tout est de renforcer cela.

Que vous inspire le débat sur la désindustrialisation de l’Europe?

Qu’il soit nécessaire de maintenir un degré d’industrialisation, c’est une évidence. Il est clairement établi que, pour avoir une économie résiliente et globale, il faut être fort dans beaucoup de domaines. L’industrie est un élément fondamental pour le développement.

L’industrie manufacturière au sens strict, ce sont 17% du PIB. Si vous prenez la construction et tous les services liés directement à l’industrie, vous êtes à 37%. Quand vous y ajoutez un certain nombre d’autres services, comme les banques en soutien de l’exportation, vous arrivez à 47%. Donc, la moitié environ du PIB vient de l’industrie. Par ailleurs, on va être forcé de résoudre tous les grands défis avec de la technologie. Qu’il s’agisse de l’énergie, des transports, du changement climatique, de l’agriculture…

Mais tout cela s’inscrit dans une évolution. Il y a des pans entiers qui disparaissent, d’autres qui émergent. II faut encourager les entreprises à réussir ces mutations. Pas les garder telles quelles.

Que peut faire précisément l’Europe en la matière?

L’UE n’a qu’une fraction du budget de la Recherche. Si on ne coupe pas trop dans ce domaine, il y aura 80 milliards d’euros sur sept ans. C’est évidemment insuffisant. C’est peut-être moins que ce que plusieurs secteurs vont investir à eux seuls. Mais ce sera un levier, qui peut mobiliser beaucoup d’autres fonds. C’est cela le rôle de l’UE: stimuler les initiatives.

Et puis il y a le marché intérieur. Si vous comparez le nombre d’entreprises créées par an en Europe et aux Etats-Unis, c’est plus ou moins la même chose. Trois ans plus tard, le nombre d’entreprises qui ont disparu est plus ou moins semblable. Mais quand vous comparez celles qui subsistent, il ressort que les entreprises américaines sont trois fois plus grandes que leurs consœurs européennes. Les raisons fondamentales? D’une part, il y a la bonne entente aux USA entre les entrepreneurs, les centres de recherche, les universités et la finance. On pousse les entreprises innovantes.

L’autre raison, c’est le marché intérieur américain. La taille d’une entreprise est souvent proportionnelle à la taille de son marché domestique. Nous devons créer les conditions d’un marché véritablement domestique. Donc, tout repli sur un niveau national en Europe est un non-sens.

Est-ce que vous croyez à la pertinence de grands projets industriels européens, comme Galileo?

Il ne faut évidemment plus jeter l’argent par les fenêtres. On n’a plus les moyens pour cela. Mais avoir des grands projets utiles, c’est indispensable. Il y a encore certainement de grands investissements à faire pour favoriser l’interconnexion des activités européennes.

Une chose me frappe cependant: c’est cette sorte de réticence par rapport à la recherche. Prenez les OGM, les nanotechnologies, la capture du carbone, le gaz de schiste. Je ne dis pas qu’il faut mettre tout cela en œuvre à n’importe quelles conditions. Mais, en Europe, le principe de précaution est appliqué pour s’interdire de faire des choses. Nous ne devons pas systématiquement fermer les portes, mais peser le pour et le contre. Sinon, on freine l’innovation et la créativité. Il faut oser aller de l’avant, tout en interdisant ce qui doit être interdit. Nous devons tourner ces peurs en projets. La peur ne peut être vaincue que par la connaissance.

L’idée d’un "green deal", un plan de relance vert, cela vous séduit?

Il existe déjà un green deal, mais pas comme les écologistes l’imaginent. Il y a, tous les jours, dans l’industrie et dans les transports, des efforts qui se font pour économiser l’énergie et les matières premières, ou pour réduire les émissions polluantes. Ce sont des questions clés pour les entreprises.

Maintenant, si le green deal, c’est décider ce qui est "vert" ou pas "vert", là, nous avons les plus grandes réticences. C’est quoi une économie verte? C’est réduire les émissions. Mais c’est quoi un produit vert, ou un job vert?

Ce que nous demandons aux responsables européens, c’est de nous dire ce qu’ils envisagent au-delà de 2020. On travaille maintenant à court terme sur le prix du carbone. Mais ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il y aura ensuite. 2020, c’est demain pour une centrale électrique ou le secteur du ciment. Ce sont des investissements à 25 ans.

Je dois préciser que, dans ce domaine, j’ai un grand regret. Pendant ces onze ans, j’ai eu les meilleures relations, certes parfois difficiles, avec les syndicats. On a aussi initié des discussions, parfois en profondeur, avec les associations de consommateur, comme le Beuc. Mais, avec les ONG, dans le domaine du climat, très peu de chose. Ils sont venus manifester. Ils nous ont attaqués, critiqués, voire menacés. Mais il n’y a jamais vraiment eu de dialogue ouvert. Il a été tout aussi difficile d’avoir des discussions avec les députés européens verts, à part quelques exceptions.

Le débat tourne plutôt autour de l’idée controversée — d’un repli au niveau européen. L’UE a-t-elle été trop naïve par rapport à certains pays?

Ce sont deux débats différents. Il nous faut de la réciprocité. Le danger, c’est comment appliquer cela. Nous avons des tas de remarques sur la façon dont les Chinois et le Japonais attribuent leurs marchés publics, sur les difficultés qu’on a pour rentrer sur certains marchés, même aux Etats-Unis.

Mais nous ne voulons pas être protectionnistes. La balance commerciale de l’Europe est toujours positive. On vend plus à l’étranger qu’on achète à l’étranger. L’Europe n’a aucun intérêt à être protectionniste. Le protectionnisme est un aveu d’impuissance et de faiblesse.

Toutes les fédérations de BusinessEurope sont-elles d’accord avec cela? Certains secteurs réclament des mesures face aux pratiques commerciales déloyales.

Nous avons une position très équilibrée. Nous sommes pour des mesures antidumping, si le dumping est reconnu. Nous sommes en faveur des négociations sur le libre-échange avec le Japon, mais à condition que Tokyo ouvre son marché. Il y a des opportunités en Chine, mais il y a aussi des menaces importantes, que ce soit les marchés publics ou les avantages qu’ont les investisseurs locaux par rapport aux investisseurs étrangers. Il faut donc continuer à se battre et à se faire entendre des Chinois, des Indiens ou des Japonais. Mais nous incitons les entreprises européennes à aller là-bas et à se frotter à la concurrence mondiale.

L’accord commercial avec la Corée est-il un bon accord?

Oui, c’est un bon accord. Mais je reconnais que nous avons eu beaucoup de difficultés pour le faire passer chez nous. Nous avons beaucoup de débats internes sur ce genre de sujet. Quand j’étais chez Agoria, je passais 90% de mon temps à porter le message vers l’extérieur. Chez BusinessEurope, je consacrais la moitié de mon temps à mettre les fédérations d’accord sur des questions comme celle-là. Parce que chaque État a ses spécialités et des conditions de concurrence différentes.

On a réussi à faire accepter cet accord notamment parce que des clauses de sauvegarde ont été négociées, avec l’aide du Parlement européen. Il y aura un monitoring. Il y a certains éléments de cet accord qui ne sont certes pas des plus favorables, entre autres pour l’automobile. Il faudra sans doute les corriger dans d’autres négociations. Mais, dans l’ensemble, c’est un accord qui a accru les exportations européennes vers la Corée. Et cela joue aussi dans les deux sens. Sinon, ce ne serait pas un accord équilibré.

Que pensez-vous de la multiplication des accords de libre-échange régionaux ou bilatéraux?

Quand je suis entré en fonction chez BusinessEurope, on venait de conclure, à Doha, un accord pour lancer un nouveau round de négociations multilatérales à l’OMC. J’ai passé onze ans à parler de Doha! Et maintenant, nous avons décidé de ne plus en parler, puisque plus personne n’en parle. Mais s’il y a bien eu un supporter au monde en faveur de Doha, c’est BusinessEurope. Pour nous, le multilatéral est évidemment une bien meilleure solution que la multiplication des accords bilatéraux de libre-échange. Il est difficile, pour les entreprises, de comprendre que les conditions sont différentes entre la Thaïlande et la Malaisie.

Quel bilan faites-vous du dialogue avec les syndicats européens?

Nous avons un dialogue avec la Confédération européenne des Syndicats (CES), mais il n’est pas très spectaculaire, car nous ne pouvons pas faire grand-chose au niveau européen. Nous sommes des incitateurs. Nous stimulons.

La difficulté vient aussi du fait que, si je dois passer du temps avec mes différentes fédérations, ma collègue Bernadette Ségol doit en passer encore beaucoup plus pour trouver un consensus au sein de la CES. À la CES, il y a parfois 4 ou 5 organisations par pays. Cela ne favorise pas la cohésion.

Au final, porter le message d’une organisation patronale, cela n’a pas toujours été une tâche aisée?

Merci de reconnaître que le job n’était pas facile! Une personne m’a beaucoup aidé à ce niveau. C’est Daniel Janssen. Quand il était président de la FEB et que j’étais secrétaire général d’Agoria, il m’a dit, au début des années quatre-vingts, quand tout allait mal: sortez des tranchées et portez haut et fort le message. C’était son slogan. C’est ce que j’ai essayé de faire chez Agoria, puis ici. C’est pour cela qu’on a changé le nom d’Unice en BusinessEurope. On veut tout simplement représenter le business en Europe. On n’a pas de honte à cela. Au contraire. Nous affirmons que nous sommes porteurs de solutions.

C’est ce que j’ai voulu faire: essayer de faire comprendre que l’entreprise doit être au cœur de l’économie et du développement. Elle est une façon de fournir de l’emploi, des projets de vie, des solutions. Une organisation comme BusinessEurope est une organisation responsable. Nous sommes conscients des enjeux et de ce que nous portons. Mais nous sommes aussi désireux d’être reconnus. Ce qui n’est pas toujours bien compris.

La crise ne vous a pas aidés…

Ce qui a rendu notre tâche difficile, c’est entre autres le constat que la crise financière et économique est venue en grande partie du secteur privé. Ce sont des attaques que j’ai senties passer dans tous les débats. Pourtant, les comportements irresponsables sont limités, même dans le secteur financier, à une petite minorité. Mais cela a eu des grandes conséquences. J’ai défendu l’entreprise et le business, mais je n’ai pas défendu tous les entrepreneurs. Il y a toujours des tricheurs. Et on veut éradiquer cela. On s’est toujours opposé au travail au noir, à la fraude fiscale. Tout cela ne favorise pas le développement économique et la cohésion sociale.

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