Philippe Lamberts: "les conservatismes ont gagné"

©Pietro Naj-Oleari

Pour le chef de file Ecolo pour les européennes, la législature qui s'achève a été marquée par de trop nombreux reculs sur les plans économique, social et environnemental. La faute à l'Allemagne?

L'ennemi numéro un de la City, c'est lui: avec Guy Verhofstadt, l'eurodéputé Ecolo Philippe Lamberts est sans doute l'une des révélations belges de la législature européenne qui s'achève. Ce qui a valu à cet ingénieur informaticien de se retrouver tête de liste pour mai 2014, aux dépens d'une Isabelle Durant qui n'avait pourtant pas démérité. C'est avec lui que "L'Echo" entame les interviews des chefs de file pour les européennes.

Dans vos matières, quel bilan faites-vous de la législature?

Sur le front financier, on a assisté à un début de "re-régulation", après différents plans qui avaient abouti à une dérégulation massive responsable de la crise. On commence à faire marche arrière. Mais cela reste modeste. On est toujours face à des institutions "too big to fail" qui peuvent exercer un chantage permanent face aux démocraties.

Sur le front de la gouvernance économique, c'est un sentiment beaucoup plus mitigé. Elle a été mise au service d'une idéologie néoclassique ou néolibérale, qui consiste à dire qu'il faut protéger à tout prix les créanciers, et que les marchés savent ce qu'ils font. Le résultat des courses, c’est que la partie la plus lourde du prix de l’ajustement, c’est-à-dire des efforts à faire pour sortir de la crise, est portée par les épaules les plus fragiles dans la société. C’est un fait. C’est à cela qu’a servi tout l’appareil de gouvernance économique européenne. C'est socialement injuste, et en plus c ela ne marche pas. On attend toujours le retour de la croissance, le chômage explose, de même que la dette. Mon interprétation, c’est que la crise est utilisée par les tenants de la pensée unique pour verrouiller cette idéologie le plus possible.

Et sur le plan écologique?

Là, clairement, la réaction est là. Le paquet climat énergie adopté durant le mandat précédent n'aurait plus de majorité aujourd'hui. Ceux qui disent que la transition énergétique est l'avenir de l'économie ont perdu par rapport à ceux qui disent que l'on fera de l'écologique et du social quand on aura réglé les problèmes de la compétitivité. Il suffit de voir les communications de la Commission. Tout objectif social ou environnemental est perçu comme un obstacle au bon fonctionnement de l'économie.

La droite a donc gagné?

Oui, les conservatismes de tous bords ont gagné. Citez-moi un seul pays où des politiques véritablement alternatives sont menées. Bien sûr, cela n'est pas facile à faire dans un seul pays. L'Allemagne l'avait fait pour la transition énergétique, mais personne n'a suivi. Sur le plan de la justice sociale, Hollande ne va pas mener des politiques économiques fondamentalement différentes de celles d'Angela Merkel.

Sur le plan des résultats, ce n'est pas très similaires…

D’accord. Mais Angela Merkel vit sur les acquis des majorités précédentes, dont les Verts faisaient partie. Les réformes Hartz 4, je n’en suis pas fier. Ce n’est pas un épisode glorieux de la participation des Verts au gouvernement en Allemagne.  Sept millions de pauvres. Ce n’est pas Merkel qui a instauré cela. La seule chose que l’on peut mettre à son crédit, c’est le kurzarbeid, (le chômage partiel, réduction temporaire du temps de travail et de la rémunération pour tout ou partie du personnel d’une même entreprise, ndlr). Cela, c’est une réponse intelligente à la crise.

Ce serait quoi, une autre politique économique?

Une autre politique fiscale. Qu'est ce qu'on fait si on veut redonner aux pouvoirs publics des moyens d'action? Si on veut un peu moins d'inégalité dans les sociétés et si on veut catalyser la transition écologique de nos sociétés? On ne peut pas dire que nos systèmes fiscaux réalisent très bien cela aujourd'hui. À cela, la droite répond: ne taxez ni les grosses entreprises, ni les riches patrimoines, parce que ce sont eux les moteurs de nos économies. Ce qui, empiriquement, ne se vérifie pas. Cela n'a aucun fondement, mais c'est le présupposé jamais dit de nos politiques publiques.

Dans la réalité, grosso modo, les PME paient beaucoup et les multinationales très Intuitivement, on se dit que cela devrait plutôt être l'inverse. On s'attendrait à ce que la frange libérale du monde politique défende les petits contre les gros, combatte les positions dominantes, recherche la concurrence, fasse en sorte que l'on récompense l'innovation et non la rente. Mais pas du tout. La droite prétendument libérale défend les positions acquises des gros acteurs de l'économie.

Avec la dernière réforme, le Parlement européen est-il devenu un véritable Parlement?

Concernant le droit d'initiative législative - que le Parlement n'a pas -, cela ne me préoccupe pas trop. Parce que la plupart des parlements nationaux n'en font pas non plus réellement usage. On sait très bien que l'agenda législatif reste avant tout fixé par les exécutifs.

Ceci dit, nous ne sommes pas tout à fait dépourvus de droit d'initiative. Quand la Commission ouvre un domaine à la législation, il nous est parfaitement possible de l'exploiter à fond en lui rajoutant les chapitres qui lui manquent.

Là où ce Parlement ne se comporte pas comme un vrai Parlement, c'est quand il nourrit cette espèce de complexe d'infériorité par rapport à son co-législateur qu'est le Conseil. Le meilleur exemple, c'est le débat sur les perspectives budgétaires pluriannuelles. On a fini par s'aplatir. C'est là où on peut se demander si quand bien même on nous donnait tous les attributs d'un vrai parlement, comme les recettes, est-ce que le Parlement européen oserait se comporter en conséquence et aller au clash avec le Conseil?

Il n'y a pas que le Parlement qui souffre de faiblesse. La Commission ne s'est pas montrée très offensive...

Oui, encore que si je regarde dans mes matières, on ne peut quand même pas dire que Michel Barnier se soit montré faible. Il vit dans un contexte politique. On aurait eu un commissaire Vert à sa place, certains dossiers seraient peut-être arrivés plus tôt, mais le résultat final aurait toujours été en deçà des ambitions initiales de la Commission.

Qu'est ce qui vous embête le plus dans le système actuel?

C'est le Conseil. Montesquieu doit se retourner dans sa tombe. C'est quoi cet exécutif qui se mêle de faire de la législation? Ce n'est quand même pas très normal... Je suis un bicaméraliste. Je pense que l'on a besoin d'une deuxième chambre, qui représente les États. Un Sénat européen, qui pourrait même éventuellement être constitué de législateurs nationaux. Cela pourrait faciliter beaucoup de choses, y compris notamment au niveau de la compréhension de la législation commune. On pourrait espérer qu'un Sénat transnational serait beaucoup plus transparent que le Conseil actuel. Pour moi, l'opacité actuelle ouvre la porte à la défense la plus obscène des intérêts particuliers, surtout quand il s'agit des grandes banques.

Quel est le bilan politique de José Manuel Barroso?

Sur le plan personnel, catastrophique. De temps en temps, il a eu une bouffée d'ambition, lors de certains discours sur l'état de l'Union. Mais sinon, franchement, il a été une force de conservation, au service de l'Allemagne. Il fait partie de ceux qui ont permis la domination allemande, avec les 27 autres dirigeants européens qui n'ont pas osé tenir tête à Merkel. Sur aucun sujet!

Et vu sous l'angle de la construction européenne?

Vous avez peut-être remarqué des choses que moi je n'ai pas vues... Non, ce n'est pas quelqu'un que l'histoire européenne retiendra. C'est plus un notaire qu'autre chose.  Mais bon, des grands présidents de la Commission, je n'en ai pas vu depuis Delors.

Que vous inspire la vague de votes eurosceptiques que l’on annonce  pour le scrutin de mai 2014 ? 

Cela ne me réjouit pas évidemment. Mais je comprends qu’une partie de nos concitoyens estiment que l’Europe travaille contre eux, puisque les réponses apportées à la crise servent objectivement à protéger une minorité de la population.  Il y a un ressentiment croissant. Ce qui m’inquiète plus, c’est que les  politiques qui créent cela sont encore à l’œuvre aujourd’hui. Ce qui m’inquiète aussi, c’est que cet espèce de repli sur soi, de frilosité, commence à contaminer les partis traditionnels. Ils n’y croient plus eux-mêmes. Il n’y a aucun dirigeant européen qui envisage une sortie par le haut, avec des transferts de souveraineté à un échelon fédéral et une véritable union fiscale et démocratique. Seuls Guy Verofstadt et Daniel Cohn-Bendit veulent encore cela. Mais je pense qu’ils font une erreur parce qu’il perçoivent l’Europe comme un substitut à l’Etat nation. Moi, je ne l’envisage pas comme cela, mais comme un étage supplémentaire d’une démocratie à plusieurs niveaux. Pas comme un étage qui a vocation à remplacer l’Etat nation. On ne fera pas une Europe fédérale contre les Etats membres.

Est-ce que l'on va assister à la mise en place d'une grande coalition à l'allemande?

Oui. C'est ma préoccupation principale. L'Allemagne est aujourd'hui la puissance dominante en Europe. Une grande coalition s'est instaurée à Berlin et je suis certain qu'un régime de grande coalition va être importé ici au Parlement européen.

Aux dépens des Verts?

Bien sûr. Je pense donc que ce régime de grande coalition sera piloté par les délégations allemandes du PPE et des socialistes. Le PPE et les socialistes auront une majorité et s'ils ont besoin d'une majorité qualifiée et d'un appoint, les libéraux seront trop heureux d'apporter leurs services, en échange d'un strapontin ici ou là... Quand bien même nous ferions un meilleur score le 25 mai - ce qui n'est pas l'hypothèse la plus probable -, notre bras de levier sera de toute façon plus faible.

Quel candidat pourriez-vous soutenir?

J'avoue avoir une confiance très limitée en Martin Schulz. Ce dernier a des convictions très enracinées concernant son propre avenir. Pour le reste, je ne l'ai pas encore vu défendre quelque chose avec beaucoup de fougue. Je sais aussi qu'il est un partisan résolu du traité transatlantique. Nous sommes un certain nombre chez les Verts à considérer que notre vote est loin de lui être acquis, pour le dire gentiment.

Du côté de la droite, on n'attend pas de changement de cap. Jean-Claude Juncker est quelqu'un que j'apprécie personnellement - bien que je pense qu'il ne sera pas finalement candidat à la Commission -, mais je n'oublie pas que c'est l'homme qui a présidé l'Eurogroupe pendant les années de la troïka.

Il n’a pas vraiment fait valoir ses convictions sociales-chrétiennes à cette époque… Il lui sera difficile d’incarner une autre politique.

 

Version longue de l'interview publiée ce mardi 15 avril dans L'Echo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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