chronique

Pourquoi l’Europe est plus vulnérable face au coronavirus

Economiste et fondateur d'Econopolis

Le coronavirus démontre que certaines économies et sociétés sont devenues plus fragiles parce qu’elles ont mis en place des systèmes rigides, peu résilients et vulnérables.

Mettez un système sous forte pression et ses points faibles émergeront. Cette forte pression vient du coronavirus et elle révèle douloureusement les faiblesses de l’Europe, de la Belgique et de ses Régions et Communautés. Hélas, les remèdes utilisés ne nous renforcent pas, mais au contraire nous rendent encore plus vulnérables aux prochains chocs.

L’Europe est le continent le plus durement touché par le Covid-19, tant au niveau économique que sanitaire. Ce fut aussi le cas lors de la dernière crise financière. Un problème né aux États-Unis est alors devenu un problème systémique qui a fait sentir ses effets longtemps après que le reste du monde l’avait résolu. Et la Belgique a souffert davantage lors de ces deux crises. L’Europe est donc en quelque sorte la Belgique en grand et la Belgique une Europe miniature. Lors de la crise financière de 2008, pratiquement toutes nos grandes institutions financières ont fait naufrage. Dans la crise du coronavirus, nous sommes en tête des pays qui s’en sortent le moins bien. Nous pouvons continuer à fermer les yeux et à refuser l’évidence (par exemple: "les autres pays ont des méthodes de comptage douteuses") ou en tirer des leçons. Car si nous ne changeons rien, les crises suivantes nous toucheront à nouveau bien plus que les autres pays et régions.

Lors de la crise financière de 2008, pratiquement toutes nos grandes institutions financières ont fait naufrage. Dans la crise du coronavirus, nous sommes en tête des pays qui s’en sortent le moins bien.

Nous pensons que le coronavirus est un phénomène exceptionnel, mais c’est faux. L’histoire regorge d’épisodes bien plus dramatiques. Ce qui devrait nous interpeller, c’est qu’une pandémie – un phénomène qui touche régulièrement l’humanité – ait un impact aussi dévastateur sur notre économie et notre société. Attention, je ne dis pas que le Covid-19 n’est qu’une petite grippe saisonnière, mais que nous avons connu dans l’histoire des situations semblables ou bien plus graves qui ont été moins catastrophiques. En d’autres termes, le coronavirus démontre que certaines économies et sociétés sont devenues plus fragiles parce qu’elles ont mis en place des systèmes rigides, peu résilients et vulnérables. D’autres pays montrent aujourd’hui qu’ils disposent de structures plus souples. Le coronavirus ne fait pas de discriminations: le virus est (pratiquement) le même partout. Nous pouvons donc analyser qui s’en sort le mieux et quelles sont les structures organisationnelles qui seront capables d’absorber les chocs futurs.

Notre structure est fragile, et pour paraphraser le mathématicien libanais Nassim Nicholas Taleb, je dirais que nous devrions devenir "anti-fragiles". Chaque crise devrait nous rendre plus forts. Nous devons concentrer nos efforts sur les caractéristiques des structures anti-fragiles. Elles ne sont pas rigides, s’adaptent facilement, et forment un bloc solide au moment où la crise éclate. Les pays qui ont réussi à dompter le coronavirus possèdent ces caractéristiques. Je pourrais les résumer comme suit: anti-fragilité, décentralisation et loyauté.

Le coronavirus est politique et donc lié au pouvoir. Je veux dire par là que chaque choix posé dans la gestion de la crise est politique et a des conséquences sociales. Si la politique tombe aux mains d’experts communistes, pour donner un exemple fictif, les recommandations seront rouge vif. Si vous laissez les tycoons économiques décider, il y a de fortes chances que la politique proposée sera néolibérale. Le coronavirus donne aussi du pouvoir. Davantage de centralisation est synonyme de pouvoir renforcé. Le combat contre une maladie qui se répand de manière exponentielle doit être mené rapidement, et il faut faire preuve de créativité dans les situations d’urgence.

Les pays qui ont réussi à dompter le coronavirus possèdent ces caractéristiques. Je pourrais les résumer comme suit: anti-fragilité, décentralisation et loyauté.

La décentralisation est de ce fait le cadre idéal. Le rôle de l’autorité centrale doit se limiter au contrôle, à la diffusion des informations et à la logistique. Le pouvoir décentralisé doit être rapide, flexible et doit pouvoir prendre des mesures adaptées au niveau local. Pendant les dernières crises, l’Europe a eu tendance à vouloir trop centraliser. Elle souhaite à la fois détenir le pouvoir et exercer une influence politique. En conséquence, les réactions sont trop lentes, inadaptées aux situations locales, inefficaces et ont de ce fait un coût économique et sociétal élevé. La crise de l’euro en est un bel exemple. L’ECU était une monnaie bien meilleure et moins fragile que l’euro, mais c’est une autre discussion. Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans la même situation: l’UE s’est montrée lente et inefficace, tout en lançant pompeusement des "Plans Marshall". Keynes ne connaît pas l’anti-fragilité, il crée au contraire de grandes et fragiles structures.

Le rôle de l’autorité centrale doit se limiter au contrôle, à la diffusion des informations et à la logistique.

La subsidiarité y est étroitement liée: laissez les niveaux "inférieurs" décider de ce qui ne peut être décidé de manière plus efficiente à un niveau plus élevé. Le fondement oublié de l’Union européenne.

En Belgique, nous sommes en train de commettre la même erreur. Croire que le néo-belgicisme est la meilleure organisation et "la" solution pour combattre le Covid-19 et les prochaines crises est nostalgique, mais surtout mal étayé, et nie l’histoire de notre pays. Depuis sa création, la Belgique n’a jamais été bien préparée aux crises. Si nous voulons que notre pays devienne anti-fragile comme la Suisse, nous devons davantage décentraliser, bien au-delà des Régions, et réduire le Fédéral à un noyau central et l’optimiser.

Enfin, la loyauté est un aspect important des organisations anti-fragiles. Nous avons échoué face au coronavirus parce que les citoyens n’ont pas confiance dans le monde politique, et que le monde politique est incapable de créer cette loyauté. Les pays qui ont réussi à battre le coronavirus sont peuplés de citoyens fidèles à leur région, à leur pays et à leurs politiciens. Il ne suffit pas de proclamer que nous sommes une "Team Europe" ou une "Team Belgium". La loyauté ne se construit pas en un jour ni même en un an. Si la Belgique et l’Europe veulent être mieux armées contre la prochaine crise, elles doivent agir et être attentives aux tensions sociales et démographiques. L’Europe et la Belgique doivent devenir anti-fragiles, sans quoi chaque nouvelle crise sera existentielle.

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés