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Pourquoi l'extrême droite séduit dans l'est de l'Allemagne

Andreas Kalbitz, chef de file de l'AfD en Brandebourg. ©Gregor Fischer/dpa

Le parti d'extrême droite AfD est devenu la deuxième force politique en Saxe et dans le Brandebourg, deux régions de l'ex-RDA qui ont pourtant connu un redressement économique important.

La CDU et le SPD ont limité les dégâts, en parvenant dimanche à conserver leurs fiefs de Saxe et du Brandebourg, en ex-RDA. Mais dans les deux régions, les deux partis associés au pouvoir autour d’Angela Merkel ont subi de lourdes pertes au profit du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, AfD, qui s’impose dans ces deux Länder comme seconde force politique. L’AfD a remporté 27,3% des voix en Saxe (contre 9,7% en 2014) et 22,7% dans le Brandebourg (12,2% en 2014).

Certes, l’AfD n’a pas réussi à devenir la première force politique des deux régions, comme les sondages l’ont un temps suggéré. Mais l’est de l’Allemagne, où l’AfD avait fortement progressé lors des élections municipales et européennes de mai dernier, confirme son statut de bastion électoral de l’extrême droite, interrogeant sur les motivations de ce vote protestataire, 30 ans après la chute du Mur, alors que les acquis de la Réunification sont indéniables.

Davantage de liberté et plus de bien être matériel ne semblent pas de nature à satisfaire les Allemands de l’est.

Les villes est-allemandes entièrement rénovées sont à bien des égards plus modernes que celles de l’ouest du pays, où quantité de bâtiments et d’infrastructures édifiés dans les années 60 ou 70 attendent toujours d’indispensables rénovations. En ex-RDA, le taux de chômage, qui s’était envolé à la chute du Mur, a depuis fortement chuté, pour atteindre 6,9% dans les "Länder de l’est", contre 4,8% à l’ouest du pays en moyenne.

Migration et frustrations

"Du temps de la dictature, des gens comme moi, chrétiens pratiquants, étions persécutés. Aujourd’hui, on a retrouvé la liberté", souligne Irene Kerber, une travailleuse sociale d’Hoyerswerda en Saxe. Mais davantage de liberté et plus de bien-être matériel ne semblent pas de nature à satisfaire les Allemands de l’est.

L’insatisfaction et la frustration se cristallisent sur la politique migratoire d’Angela Merkel ("Pour nous il n’y a pas d’argent, mais pour eux oui", entend-on lors de toutes les soirées électorales de l’AfD), sur la politique énergétique du gouvernement qui a prévu la sortie du charbon (seule ressource de l’est du pays, à l’horizon 2038), sur les inégalités salariales entre les deux parties du pays (salaire moyen ouest-allemand: 3.434 euros bruts; 2.707 à l’est du pays) et sur le sentiment d’avoir perdu les clés de son destin.

L'est dépendant de l'ouest

Berlin et les partis traditionnels sont de plus en plus perçus comme colonisateurs d’une ex-Allemagne de l’est dont l’identité serait niée. "Aujourd’hui, l’est reste dépendant de l’ouest. Ces territoires sont une zone de marché pour les entreprises de l’ouest, ils fournissent des matières premières, des produits agricoles, des travailleurs qualifiés, rappelle le psychologue politique Thomas Kliche de l’université de Magdebourg, à l’AFP. Chaque année, des milliers d’éducateurs, de médecins et d’enseignants migrent vers l’ouest où ils gagnent davantage. L’inégalité économique entre l’est et l’ouest est consolidée à long terme."

Dans ce contexte, le vote pour l’AfD rassemblerait, outre un tiers d’extrémistes de droite convaincus, des déçus de la politique d’Angela Merkel et de nombreux abstentionnistes. Selon les sondages de sortie des urnes, ils auraient été 223.000 à voter pour l’extrême droite en Saxe et 88.000 dans le Brandebourg, beaucoup moins peuplé.

En Saxe, 52% des électeurs de l’AfD disent avoir choisi le parti "pour sanctionner le pouvoir"; 39% disent avoir voté "par conviction pour le programme du parti". Dans le Brandebourg, 8% seulement des électeurs jugent l’AfD "capable de résoudre leurs problèmes", mais 18% la créditent de "fortes compétences" sur les questions migratoires.

"Carnaval émotionnel"

La coalition d'Angela Merkel, instable, ne devrait cependant pas succomber aux résultats de dimanche. ©EPA

Face à "l’absurdité" d’une situation dénoncée par de nombreux éditorialistes des quotidiens de l’ouest de l’Allemagne, rien ne semble pouvoir endiguer la progression de l’AfD, si on en croit Thomas Kliche. "Le populisme n’est pas un programme apportant des solutions, estime le psychologue. C’est avant tout un carnaval émotionnel. Il a un avantage émotionnel immédiat: il procure un sentiment d’appartenir à un groupe et apporte le plaisir de la colère. C’est une soupape, qui suit le scénario d’un film d’horreur: les ‘Aliens’ envahissent notre pays; nous devons nous défendre ; notre haine est saine… C’est pourquoi le mouvement est presque totalement à l’abri des arguments et des faits, dans le monde entier d’ailleurs."

Le scrutin de dimanche est une nouvelle claque pour la chancelière, qui a annoncé se retirer de la politique à l’automne 2021. Sa coalition CDU-SPD réputée instable ne devrait toutefois pas vaciller davantage après le vote d’hier, puisque CDU et SPD ont pu conserver les deux Länder.

Le scrutin pourrait par contre relancer la lutte d’influence entre les modérés et les extrémistes au sein de l’AfD au lendemain d’une autre élection régionale en ex-RDA, fin octobre, en Thuringe. Au point qu’une scission semble possible.

Les entreprises de Saxe inquiètes pour l’image de leur région

En août 2018, de violentes tensions orchestrées par l’extrême droite secouaient la ville de Chemnitz, en Saxe, après l’assassinat d’un Allemand par des réfugiés. Les scènes de néo-nazis lancés à la poursuite de personnes supposément étrangères dans les rues de la ville avaient choqué au-delà des frontières allemandes. Un an plus tard, la chambre de commerce et d’industrie de Chemnitz rappelle que 58% des entreprises de la région souffrent de la pénurie en personnel qualifié qui sévit dans de nombreuses régions d’Allemagne, du fait du déclin démographique. 

"Que de possibles candidats qualifiés d’étrangers évitent de venir en Saxe n’est plus une inquiétude mais une réalité", rappelle Andreas von Bismarck, porte-parole de l’association Le monde des affaires pour une Saxe ouverte. 70 entreprises sont aujourd’hui membres de l’association. "Nous avons un besoin urgent de personnel qualifié, peu importe d’où il vient", insiste Andreas von Bismarck.

Les entreprises saxonnes s’inquiètent de la poussée de l’extrême droite en ex-RDA. Volkswagen, qui a une importante usine en Saxe, assure que ses ouvriers d’origine étrangère refusent toute mutation vers l’est du pays, ou laissent femme et enfants à l’ouest s’ils acceptent un poste en Saxe.

Les groupes BoschBASF ou Amazon Web Services, qui ont des sites en Saxe, soulignent tous leur souci d’une culture de tolérance au sein de leur entreprise. La start-up Staffbase de Chemnitz rappelle avoir organisé des retours à la maison en taxi pour ses salariés d’allure étrangère au moment des troubles de l’été 2018 et avoir proposé à tous d’opter pour le télétravail. 

La poussée de l’extrême droite est devenue pour la Saxe un facteur de croissance négatif.

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