analyse

Poutine et Macron à la Côte d'Azur pour entretenir une relation "franche"

©Photo News

Emmanuel Macron a reçu son homologue russe à Brégançon, lieu de villégiature des présidents français. L’occasion de part et d’autre de lâcher des signaux de bonne volonté, sur l’Ukraine notamment,ou d’affirmer leurs divergences, sur la Syrie ou les droits de l’Homme.

Après le château, le fort. Emmanuel Macron a accueilli Vladimir Poutine au fort de Brégançon, la résidence de villégiature des présidents français, entre Marseille et Nice, deux ans après lui avoir ouvert les portes de Versailles. Il n’en fallait visiblement pas moins pour marquer la relation avec le grand voisin de l’Union européenne à cinq jours d’un G7 dont la porte reste hermétiquement fermée à la Russie depuis l’annexion de la Crimée, en 2014.

Pour Vladimir Poutine, l’épisode était une nouvelle occasion de montrer que son isolement sur la scène internationale est tout relatif. Pour Emmanuel Macron, l’invitation permettait de se réaffirmer en fer de lance européen d’une relation pragmatique avec Moscou. "Nous avons à réinventer une architecture de sécurité et de confiance entre l’Union européenne et la Russie", a déclaré le Français lors d’une courte intervention devant son homologue et la presse.

"Nous avons à réinventer une architecture de sécurité et de confiance entre l’Union européenne et la Russie."
Emmanuel Macron

À côté d’une Angela Merkel en fin de règne et d’un Royaume-Uni replié sur lui-même, le Président français aura poursuivi sur sa lancée d’un dialogue franc entamé à Versailles – Macron s’en était pris devant son homologue aux médias russes et à la répression des homosexuels en Tchétchénie – et jamais vraiment interrompu depuis. Le dialogue s’était poursuivi malgré le scandale de l’empoisonnement de Sergueï Skripal l’an dernier: la crise diplomatique n’avait pas empêché le Français de répondre à l’invitation de Vladimir Poutine de se rendre à Saint-Pétersbourg.

Pas plus que les récentes déclarations du Président russe contre la démocratie libérale "dépassée" ne semblent avoir jeté d’ombre dans une relation que Paris veut dictée par le pragmatisme. Nouveau pas symbolique vers une forme de normalisation des relations: Macron a annoncé avoir accepté l’invitation de Poutine à se rendre à Moscou l’an prochain pour le 75e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Le Russe ne lui aura pas tenu rigueur de l’avoir écarté des commémorations du débarquement en Normandie.

Peu de résultats

"La France réussit très bien à se repositionner au cœur de la relation avec la Russie", observe Laetitia Spetschinsky, professeure invitée à l’UCLouvain, spécialiste des relations entre l’Europe et le monde russe. Mais on est loin d’un mouvement de grande réconciliation. Car si le dialogue est entretenu, les résultats concrets sont maigres.

"Il n’est pas dans l’intérêt de Moscou d’œuvrer à la pacification de l’Ukraine mais la situation est envenimée aussi par Kiev, qui a plongé dans un nationalisme exacerbé."
Laetitia Spetschinsky
Professeure invitée à L’UCLouvain

Emmanuel Macron profite de la rencontre de Brégançon pour demander à Vladimir Poutine un cessez-le-feu à Idleb? Le Russe lui répond sans ambages: "Nous soutenons les efforts de l’armée syrienne pour éliminer les menaces terroristes à Idleb." Et si le ton est moins tranchant, il n’y a pas plus d’avancée sur la première des pierres d’achoppement entre Européens et Russes: l’Ukraine.

Macron a appelé à la tenue "dans les prochaines semaines" d’un sommet sur le sujet en format "Normandie" (avec l’Allemagne et l’Ukraine); et Poutine s’est dit prêt à en discuter tout en affichant un "optimisme prudent" sur ce dossier pour lequel aucune esquisse de solution ne se dessine – "Il n’est pas dans l’intérêt de Moscou d’œuvrer à la pacification de l’Ukraine mais la situation est envenimée aussi par Kiev, qui a plongé dans un nationalisme exacerbé", souligne Laetitia Spetschinsky.

Lent dégel

"On n’a pas beaucoup de choses à dire aux Russes et ils n’ont pas grand-chose à nous dire."
Laetitia Spetschinsky

Que Macron offre à Poutine les ors de Versailles ou les murs de Brégançon, le dialogue diplomatique entre l’Europe et la Russie reste dans sa formule la plus minimaliste depuis l’URSS, considère encore la spécialiste à l’UCLouvain. Et la montée en puissance en Europe de partis d’extrême droite très sensibles à la rhétorique et aux financements russes a encore épaissi le brouillard de la relation. À l’échelle européenne, on tente de maintenir en vie ce qui peut l’être, en réintégrant par exemple les députés russes à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe – "On essaye de restaurer ou de maintenir en état des petits fils, sachant que toutes les grandes cordes sont rompues, résume Laetitia Spetschinsky, On n’a pas beaucoup de choses à dire aux Russes et ils n’ont pas grand-chose à nous dire."

La situation est d’autant plus figée que malgré les sanctions européennes, "la Russie n’a jamais été autant en position de force qu’aujourd’hui depuis 1991", constate Laetitia Spetschinsky: elle est forte de succès diplomatico-militaires cinglants et soutenue économiquement par des investissements chinois. Voire français, comme lorsque le groupe français Total investit massivement dans l’exploitation du gaz dans l’Arctique russe – profitant du dégel, au propre comme au figuré.

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