"Profitons des demandes de Cameron"

©Thierry du Bois

Désigné comme candidat des Libéraux européens pour la succession de José Manuel Barroso, Guy Verhofstadt défend son idée d’un approfondissement de l’Union européenne.

Pour Guy Verhofstadt, les thèses nationalistes ne tiennent pas la route. Le candidat désigné par les Libéraux européens pour la succession de José Manuel Barroso défend son projet d’un approfondissement de l’Union européenne. Il propose de "profiter" des nouvelles demandes britanniques pour simplifier les structures actuelles et en finir avec l’Europe à géométrie variable. Entretien.

Après l’annonce par Herman Van Rompuy de la tenue d’un sommet juste après les élections, on a l’impression que l’on s’achemine vers une opposition entre le Conseil européen et le Parlement…

L’un ou l’autre ne peut décider seul, le traité est très clair: il faut une majorité qualifiée au Conseil et un candidat qui a une majorité du côté des parlementaires. Le poids de l’électeur a grandi. C’est une évolution positive. Il y a quelques mois, on pensait que le plus grand parti (le PPE, ndlr) n’allait pas participer à ce jeu-là. Et pourtant, maintenant, ils sont en train d’élire leur candidat.

Les élections européennes s’annoncent comme des élections qui se concentrent sur l’Europe, ce qui n’a jamais été le cas dans le passé, car ces élections étaient d’abord un test de popularité pour le gouvernement national. Aujourd’hui, il y a un débat entre les grandes forces politiques sur le profil de celui qui doit diriger l’exécutif européen. Cela, on ne l’a jamais vu dans le passé. Ce genre de décision se prenait dans les antichambres du pouvoir, en ne tenant pas compte du citoyen. Je vois plutôt un aspect positif dans le fait qu’il y ait une certaine tension entre les deux instances. Ce sera le début d’une négociation. Cela devient un système démocratique adulte.

On a un peu de mal à saisir comment les rôles sont répartis entre Olli Rehn et vous, sachant que les libéraux, troisième groupe au Parlement, ont peu de chances d’avoir la présidence de la Commission…

Le plus important pour le moment, c’est d’avoir des sièges et des voix. Le reste ce sont des hypothèses. Toute la stratégie du groupe libéral, c’est d’élargir le groupe pour sortir des élections avec un groupe aussi grand, sinon plus, que ces cinq dernières années. Un groupe qui aura du poids et qui aura une position telle au sein du parlement qu’une majorité ne sera pas possible sans nous. Déjà ces cinq dernières années, il n’y a quasi aucune majorité au parlement qui s’est faite sans nous. Le but, avec de nouvelles listes dans presque la moitié des pays de l’Union, est de créer une force encore plus importante.

 

Vous n’avez pas peur que les deux grands groupes (PPE et socialistes) puissent se passer de vous?

On sait que les deux extrêmes, les eurosceptiques de gauche et de droite, vont monter en puissance. Il sera d’autant plus nécessaire de nous avoir à bord pour former une majorité pro-européenne stable. Il ne faut pas une majorité mathématique, il faut un peu plus, justement parce qu’il y a beaucoup de décisions qui se prennent à la majorité absolue. Ces décisions ne peuvent pas dépendre de l’une ou l’autre délégation qui peut tout saboter.

Quels sont les nouveaux scénarios envisagés pour l’Europe: une Convention, une réforme des traités, une réforme interne?

Je ne vois pas comment il n’y aurait pas de changements des traités dans les années à venir. Nous y serons confrontés, puisque les Britanniques veulent faire revenir certains pouvoirs vers Londres. Or, on ne va pas faire une négociation uniquement sur les demandes britanniques. Les demandes de Cameron sont en fait déjà une ouverture, un tremplin. Plutôt que de dire "non", clarifions la position britannique, mais profitons de l’occasion pour résoudre nos problèmes. 

Et des problèmes, il y a en a. Cette crise a été mal gérée et a surtout démontré que nous avions besoin d’une union économique, fiscale, bancaire et politique. La crise ne démontre pas la nécessité de se retrancher derrière nos frontières nationales. Cela ne va rien résoudre. Ce que disent les eurosceptiques et les nationalistes, cela n’a aucun sens. 

N’empêche que la crise n’en finit pas…

La première chose que les Américains ont faite, c’est de recapitaliser leurs banques et de fermer celles qui n’étaient plus viables. Dans les années 90, quand la Suède était confrontée à une crise immobilière, la première chose qu’on fait les Suédois, c’est résoudre leur problème bancaire. Voilà deux exemples de ce qu’il faudrait faire. L’exemple à ne pas suivre, c’est le Japon qui, pendant 13 ans, n’a pas recapitalisé ses banques et a subi une période prolongée de stagnation. L’union bancaire est un exemple qui démontre que c’est "plus d’Europe" qu’il faut faire. Si on écoutait les eurosceptiques, il ne faudrait pas faire l’Union bancaire. Et donc, quoi? Il faut continuer la crise bancaire? Continuer la stagnation? Allez!

L’exemple de l’union bancaire est clair. Les citoyens voient que l’argent qui est dans les banques n’est plus transféré vers l’économie réelle pour financer les investissements. Pour résoudre ce problème, il faut l’union bancaire, pour que la confiance revienne.

Et au-delà de l’union bancaire?

Ni le nationalisme ni le populisme ne vont résoudre quoi que ce soit. Il est peut-être compréhensible qu’en temps de crise, les gens qui ont peur disent qu’ils vont voter pour des thèses nationalistes qui promettent que tous les problèmes disparaîtront si l’on se retranche derrière les frontières nationales. Plus de migrations, plus de chômage, plus de problèmes financiers… C’est ça qu’ils disent. Qui peut croire ça? Au contraire, il y a des tas de domaines où l’Europe peut jouer un rôle: l’énergie, le changement climatique, la régulation financière -où on a déjà avancé-, la défense, l’immigration…

La position de la Grande-Bretagne donne donc raison à vos thèses fédéralistes?

C’est déjà le cas depuis l’introduction de l’euro et des accords de Schengen. Il faut essayer de simplifier les choses à l’avenir, pour ne garder que deux types de partenariat: soit on est membre de toutes les politiques de l’union, soit on est une sorte de membre associé qui ne participe qu’au marché intérieur ou à la politique étrangère. Il faut en finir avec les coopérations à géométrie variable dans l’UE. Cela ne peut pas fonctionner, personne ne peut comprendre ça.

Il n’y a pas que la Grande-Bretagne qui pose problème. La France semble pour sa part dans une position de fragilité.

Pas seulement la France. La liste des partis eurosceptiques et populistes est longue. Les gens pensent qu’il y a une crise partout mais ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de crise en Inde, en Chine, aux Etats-Unis, même plus au Japon. Il y a même de la croissance en Afrique. Le seul continent où il n’y en a pas, c’est l’Europe! Comment est-ce possible? La réponse est que nous n’avons pas de marché financier unique, pas de gouvernance économique, pas d’union bancaire. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le FMI et le Trésor américain, dans leurs rapports. La crise doit nous obliger à avancer.

Mais pourquoi est-ce si difficile?

Mais parce qu’on parle de transferts de pouvoir évidemment… En politique, vous avez déjà vu que cela se fait spontanément? La crise en Europe a des conséquences économiques mais en fait, elle est éminemment politique. Y compris en ce qui concerne la défense de nos intérêts envers les grandes puissances économiques mondiales. C’est cela qui nous manque, cette unité d’action, de vue, de vision. Et la conséquence, c’est par exemple qu’avec beaucoup moins de dette que les USA ou le Japon, les taux sont plus élevés en Europe.

Les transferts de souveraineté restent mal vus. En Belgique, le PS a critiqué les injonctions de la Commission sur le budget.

J’ai aussi des réticences. Moi non plus je ne veux pas cela. Une autre chose sur laquelle je suis critique, ce sont les arrangements contractuels. Il faut une gouvernance économique solide. Là, on est d’accord. Mais obliger les mauvais élèves à signer des contrats qui détaillent leur politique des pensions, de l’emploi ou salariale, je suis complètement contre. Si on veut tuer l’Europe, c’est exactement ce qu’il faut faire.

Il faut une autre approche. On dit de moi que je suis un européen qui veut tout centraliser et bureaucratiser. Mais je pense que l’Europe doit juste définir le cadre de convergence, les Etats se chargeant de répondre à ces paramètres. Avec certes la possibilité de contrôler, et donc de sanctionner l’Etat qui ne répond pas à ces paramètres.

Les arrangements contractuels étaient donc une fausse bonne idée?

Selon moi, ce n’est déjà plus sur la table. Je pense qu’il n’y a plus de majorité pour aller dans ce sens. Ce n’est pas la gouvernance de demain. C’était une mauvaise piste. Une très mauvaise piste.

Quel bilan faites-vous de la Commission?

Elle n’utilise pas assez son droit d’initiative. Or, elle a le monopole en la matière, c’est capital pour l’Europe. Je m’en suis déjà plaint auprès de Barroso en séance plénière. Pourquoi ne traduisez-vous pas toutes ces idées, vos plans, en propositions législatives? Pourquoi laissez-vous cela aux chefs d’Etat et de gouvernement, qui cherchent en vain ce que doit être la gouvernance économique?

Est-ce qu’on s’achemine vers des ressources propres pour le budget ?

Il y a un groupe de haut niveau qui a été créé sous l’égide de Monti, avec une participation de parlementaires. J’en fais partie, avec notamment Alain Lamassoure. On doit débuter les travaux dans les prochaines semaines et produire un nouveau système de financement pour l’UE pour 2015. L’objectif est de revenir au système initial des ressources propres comme au début de la CEE, et en finir avec les contributions nationales.

Dans la Défense, pourrait-on aller de l’avant sans réforme des traités ?

Ma thèse, c’est que la défense est un domaine où il y a à l’évidence une plus value européenne.  Nos budgets représentent 40% du budget US, et nous ne sommes capables que de faire 10% des opérations qui sont menées par les Américains. Nous sommes 4 fois moins efficaces qu’eux. On peut le constater tous les jours. On intervient en Libye, et après quelques jours, il faut appeler les Américains pour faire ceci ou cela…

Dans quels domaines faut-il aussi avancer ?

L’énergie est  un autre bon  exemple. Ce sont des marchés qui restent toujours cloisonnés. Il n’y a pas assez d’infrastructures communes pour le transport. Il y a des régions complètement à l’écart. On n’utilise pas non plus notre demande de consommation, qui est énorme et qui peut peser au niveau mondial… Sans même parler des divergences d’approche sur les sources d’approvisionnent.  Il y a aussi Le changement climatique, la régulation financière -où on a déjà avancé-, l’immigration. On n’arrive pas à se mettre d’accord sur une immigration économique légale, comme les Américains, les Australiens, les Canadiens. Ce serait une façon de combattre l’immigration illégale et la traite des êtres humains. Il y a des tas de domaines où l’Europe peut jouer un rôle. Des tas exemples qui démontrent que la thèse nationaliste est complètement erronée. 

L’Europe se protège-t-elle assez des concurrents déloyaux ? Ses instruments sont-ils suffisants ?

Il y a certainement de la marge pour les améliorer. C’est d’ailleurs ce qu’on est en train de faire. Mais si l’on prend le récent exemple des panneaux solaires chinois, le problème n’était pas du côté de la Commission, mais bien des Etats membres, dont certains ne voulaient pas aller à l’affrontement.

 

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