Publicité
Publicité

Quand le mot "nord" chatouille Moscou

©Thomson Reuters

Dimanche se tient en République de Macédoine le référendum sur l’adoption du nom "Macédoine du Nord". La victoire du "oui" pourrait mettre fin à trois décennies de tensions avec la Grèce et ouvrir la voie à une entrée du pays dans l’Otan et l’Union européenne. Selon les États-Unis et l’Otan, la Russie tente d’interférer dans le scrutin.

Quand le secrétaire américain à la Défense fait le déplacement vers un petit pays de 2 millions d’habitants pour lui lancer des fleurs – l’érigeant en "partenaire de sécurité fiable et contributeur apprécié à la paix et la sécurité globales" – c’est que l’enjeu est de taille. La semaine dernière, Jim Mattis s’est rendu en République de Macédoine – reconnue officiellement comme l’Ancienne république yougoslave de Macédoine (Arym) –, qui organise ce dimanche un référendum sur le nom du pays.

Le peuple validera-t-il l’option retenue par Skopje et le gouvernement grec de renommer le pays "Macédoine du Nord"? Si cela intéresse Jim Mattis, mais aussi l’ensemble de l’Union européenne, c’est qu’une victoire du "oui" ouvrirait la voie à une entrée de ce pays balkanique dans le club occidental, par une adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) et à l’Union européenne.

"Les Balkans ne sont pas un but en soi, mais les Russes veulent nous diviser, nous affaiblir partout où ils le peuvent."
Sven Biscop
Institut Egmont

Or la perspective d’une expansion de l’Otan réveille la Russie, selon les milieux diplomatiques américains relayés notamment par le Washington Post: Moscou ferait de son mieux pour affaiblir l’accord gréco-macédonien et donc bloquer une nouvelle expansion de l’Otan, inondant les médias sociaux de fake news et subsidiant des extrémistes locaux. "Il ne fait aucun doute que [les Russes] ont transféré de l’argent et ils conduisent aussi des campagnes d’influence plus large", a affirmé Mattis à la presse américaine lors de son déplacement. Le procédé décrit est semblable à celui observé pendant la campagne électorale présidentielle américaine, notamment.

Jim Mattis n’est pas le seul à s’être rendu sur place pour défendre la normalisation des relations avec la Grèce, alors que le mot "Macédoine", que revendiquent les deux États, brouille leurs relations diplomatiques depuis 27 ans. La cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini, la Première ministre allemande Angela Merkel ou encore le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg ont également fait le déplacement ce mois-ci. Ce dernier a comme Mattis affirmé que "la Russie essaye d’interférer, de répandre des fausses informations". Nous avons demandé à la Commission européenne si elle partageait le constat, nous n’avons pas eu de réponse.

L’autre match, le "vrai"

La question de la dénomination du pays est étroitement lié à son éventuelle adhésion à l'Union européenne et à l'Otan. ©EPA

De son côté, Vessela Tcherneva, directrice du bureau de l’European center on foreign relations (ECFR) à Sofia, tempère: "L’interférence active est pour le moment limitée", estime-t-elle. Mais alors que les sondages donnent le camp du "oui" vainqueur, l’influence russe pourrait se déployer au moment du "vrai match", poursuit-elle. Car l’interprétation des résultats risque de faire l’objet d’une foire d’empoigne. La participation doit atteindre 50% pour que le référendum soit valide, mais les listes électorales n’ont pas été mises à jour alors que le pays s’est vidé de sa population ces dernières années. "Au moins 900.000 personnes devront faire le déplacement vers les urnes alors qu’au moins 400.000 personnes ont quitté la Macédoine, explique-t-elle. Atteindre les 50% sera donc une gageure. D’autant que l’opposition appelle au boycott." Si le seuil n’est pas atteint, il sera donc très délicat d’interpréter le résultat comme un "oui" clair au changement de nom. "C’est au moment de cette guerre d’interprétation que l’on pourrait véritablement voir l’interventionnisme russe se déployer", poursuit l’observatrice.

Mais l’ancienne république yougoslave n’est qu’une face de la pièce. Car une fois le nouveau nom validé par le peuple de "Macédoine du Nord", il faudra encore que le parlement grec ratifie l’accord conclu par son gouvernement. Pour Vessela Tcherneva, c’est surtout là que Moscou a un bras de levier important. "Les Russes y ont tenté plus nettement d’interférer. Parce qu’ils ont les moyens, des relais". Cet activisme a d’ailleurs déjà grevé les relations, traditionnellement bonnes, entre Athènes et Moscou: en juillet, les autorités grecques ont expulsé deux diplomates russes pour cause d’interférence dans le dossier macédonien.

Pourquoi ces interférences? La perspective d’un élargissement de l’Otan ou de l’UE à la Macédoine n’est pas pour Moscou un problème comparable à celle d’un élargissement vers l’Ukraine, pour laquelle Moscou s’est engagée dans une guerre par procuration contre Kiev. Les Balkans n’ont jamais fait partie de l’Union soviétique, alors que la stratégie russe semble être de regagner son influence dans les ex-pays de l’URSS. "Je pense que l’attitude russe est plus une tactique qu’une stratégie, analyse Sven Biscop, directeur à l’Institut Egmont, le think tank des Affaires étrangères belges. C’est très opportuniste: les Balkans ne sont pas un but en soi, mais les Russes veulent nous diviser, nous affaiblir partout où ils le peuvent, ralentir l’élargissement." Et pendant que les Mattis, Mogherini, Merkel et autre Stoltenberg se préoccupent des Balkans, ils ne s’occupent pas de l’Ukraine.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés