interview

"Quelles valeurs sociales défendons-nous encore?"

©EPA

La 4e révolution industrielle change les rapports entre employeurs et employés, dans ce contexte quels dispositifs sociaux veut-on, peut-on encore garder ? La commissaire belge Marianne Thyssen veut une "grande consultation" pour redéfinir les valeurs sociales que les Européens veulent défendre.

L’Union européenne se débat avec ses crises – l’asile, le terrorisme pour ne pas citer la stagnation économique et le climat. Et d’autres tensions se profilent – le Royaume-Uni et les Pays-Bas préparent chacun un référendum qui pourrait être lourd de conséquences pour l’Union. Et chaque réplique de cette "polycrise" menace les fondements de l’Union européenne – ses valeurs fondamentales sont mises à mal de Budapest à Copenhague. Dans cette cacophonie, la voix de la commissaire belge Marianne Thyssen (CD & V), en charge de l’Emploi, porte peu. Pourtant, son portefeuille, et la volonté de la commission Juncker de défendre un "triple A social", génère beaucoup d’attentes. En Belgique, notamment, où le secteur de la construction accuse le détachement des travailleurs de provoquer des hécatombes sociales.

Vous deviez présenter en décembre votre premier grand projet: un paquet sur la mobilité des travailleurs. Ça a été reporté. C’est le "Brexit" qui vous freine?
Dans la négociation avec le Royaume-Uni, un des piliers concerne la coordination des systèmes de sécurité sociale au niveau européen. Cela interfère directement avec une partie de mon paquet mobilité, oui. Il était plus sage de reporter nos propositions. Mais pas parce qu’on compterait s’adapter aux demandes britanniques.

Brexit, asile, terrorisme… L’Europe cumule les crises. Est-ce que le momentum pour des politiques sociales ambitieuses est passé, reporté à plus tard?
Non, cette Commission agit sur tous les fronts en même temps. Ce n’est pas parce qu’on a un problème à l’international qu’on n’a pas le temps de travailler sur le reste: chaque commissaire fait son boulot.

Le tram de Liège sera-t-il mis sur les rails? En l’état, la structure de financement du partenariat public privé n’est pas compatible avec les règles Eurostat: la charge du risque est portée par les pouvoirs publics, elle doit donc être inscrite dans leurs comptes. La semaine dernière, l’échevin liégeois des Finances Michel Firket (cdH) avait plaidé pour lancer le chantier quitte à ce que la Belgique se fasse ensuite épingler par l’Europe. "D’une manière générale, je réalise qu’il y a des soucis d’interprétation des règles. On va créer un groupe de travail chez Eurostat pour aider les instituts nationaux des statistiques à y voir plus clair", indique la commissaire, qui a la tutelle d’Eurostat. "Ce que je fais, c’est mettre les gens ensemble pour clarifier les règles. Mais on doit savoir qu’il y a des règles – le système de comptabilité européen a été modernisé en 2013 avec l’accord de tous les États membres. Ce n’est pas un petit jeu, on ne peut pas dire qu’on se fiche de ces règles: il y a un contrôle qui est prévu."

Hier, le gouvernement wallon a fait savoir qu’il entendait donner son feu vert au projet avant la fin février, quitte à poursuivre ensuite le dialogue avec Eurostat…

Le détachement des travailleurs pèse très lourd sur l’emploi en Belgique. Vous avez dit qu’il vous fallait avoir une image globale du problème pour agir, est-ce que vous y voyez clair aujourd’hui?
Mon paquet mobilité (qui comprendra un volet détachement des travailleurs, NDLR) est prêt, il doit encore être discuté et approuvé par le Collège des commissaires. On va travailler sur plusieurs plans, avec une communication générale qui définira ce que représente la mobilité du travail en Europe aujourd’hui. On veut continuer à faciliter la mobilité des travailleurs parce que c’est fondamental pour l’économie, pour l’emploi. Sur le détachement des travailleurs, il faut avant tout que tous les États membres exécutent pleinement la dernière directive. Nous allons modifier les règles en matière de sécurité sociale, notamment pour codifier des arrêts de la Cour européenne de Justice. Et puis les inspecteurs des différents États membres seront obligés de travailler ensemble, quand la directive sur la mise en œuvre renforcée sur le détachement sera transposée, d’ici mi 2016.

Aujourd’hui, le détachement permet de mettre en concurrence des travailleurs qui ont des compétences semblables, mais dont les cotisations sociales sont différentes. Ça ne changera pas?
La sécurité sociale est attachée au pays d’origine des gens. Il faut renforcer ce système, le rendre plus clair, mieux l’organiser, mieux contrôler son fonctionnement.

Vous voulez lancer une consultation sur le "pilier social" de l’UE…
Oui, pendant qu’on prépare des propositions législatives concrètes sur la sécurité et la santé au travail, sur la mobilité, on veut lancer une grande consultation pour aboutir à la définition d’un cadre de référence: quelles sont les valeurs sociales, les règles que l’on défend?

"Il y a des valeurs sociales que l’on veut préserver, mais le monde est en train de changer, alors que fait-on?"
Marianne Thyssen
Commissaire européen À l’Emploi

L’État providence n’est plus une évidence en Europe?
Je pense qu’il ne faut pas juger ce qu’il se passe dans l’un ou l’autre État. Mais les temps changent, la façon de travailler change, la réalité sociale change. Nous le savons: nous allons vers la 4e révolution industrielle et cela va changer, change déjà, les rapports entre les hommes, et notamment entre employeurs et employés. Avant, on travaillait dans un bureau, une usine, maintenant de plus en plus de gens font du télétravail, se lancent comme indépendants… Il faut réfléchir à qui l’on doit protéger et comment. Clarifier ce que l’on veut: quelles sont les protections que l’on veut – la protection de la santé, peut-être un revenu minimum… Il faut pouvoir développer un nouveau pilier de référence. Et l’on doit pouvoir évaluer la législation existante, voir si elle est encore capable de répondre à nos objectifs.

Vu les divisions qui la traversent, pensez-vous que l’Union soit capable de se mettre d’accord sur le socle que vous décrivez?
Le point de départ, c’est qu’on est dans une union économique et monétaire. On doit travailler ensemble, s’intégrer. C’est un projet politique et social, on l’a dit aux gens. Il faut agir vers plus de convergence.

Marianne Thyssen était au Parlement flamand, mercredi. ©BELGA

Vous avez parlé du travail des indépendants: pouvez-vous en dire plus sur la manière dont vous aimeriez voir leur couverture sociale évoluer?
Je ne veux pas préjuger de la consultation qu’on va lancer. On veut une économie qui soit concurrentielle, qui puisse créer des emplois, et qui apporte une sécurité. Ce que l’on va faire, c’est écouter les gens. Il y a des valeurs sociales que l’on veut préserver, mais le monde est en train de changer, alors que fait-on?

Jean-Claude Juncker, a parlé d’une "Commission de la dernière chance", qui devait convaincre les Européens, notamment en défendant un "triple A social". Vous croyez que cette consultation va convaincre le citoyen?
Est-ce que les gens sont ouverts à cela, à ce "reset des valeurs"? Je pense que oui!

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