interview

Rachid Benzine, islamologue: "Sans critique, le religieux risque de devenir liberticide et meurtrier"

Les salafistes, explique Rachid Benzine, ont fait "une OPA sur quatorze siècles d’Islam. Avec leurs règles, la vie devient invivable". ©Anthony Dehez

L'islamologue Rachid Benzine, qui vient de publier un roman*, réagit au meurtre de Samuel Paty, ce professeur assassiné pour avoir enseigné la liberté d'expression.

Pensez-vous que ce nouveau crime terroriste va entrainer une réaction salutaire de l’ensemble de la société ? Va-t-il incarner un tournant ?

Je l’espère. Idéalement, il devrait y avoir le temps de l’émotion et du deuil, le temps de l’analyse et le temps de l’action politique. Hélas, ces trois temporalités ne sont pas du tout respectées aujourd’hui. L’émotion actuelle, qui doit s’exprimer, est utilisée par certains pour régler des comptes. Certains sont déjà en train de faire une chasse aux sorcières en désignant les coupables. Cette chasse aux sorcières va se traduire par ce que j’appelle le «divorce français». On risque d’assister à une «Trumpisation» de la société française. Et si ça arrive en France, ça pourrait très bien arriver en Belgique. Les ruptures à l’intérieur de la société française pourraient s’aggraver, notamment entre musulmans et non-musulmans. On observe aujourd’hui une archipélisation des imaginaires, qui deviennent exclusifs. Chacun est dans sa bulle, face à ses représentations, et n’a plus la capacité de rentrer en contact avec l’autre. Il n’y a plus de monde commun, que des mondes clos. La multi-appartenance est totalement étouffée par la guerre des récits et la concurrence victimaire.

C’est la liberté d’enseigner qui est en jeu dans un milieu scolaire où les sensibilités et les croyances ont tendance à se manifester de plus en plus. Comment l’enseignement peut-il reprendre sa juste place dans notre société ?

Je ne pense pas qu’on puisse mettre de côté les croyances et les imaginaires des élèves. Les croyances, qu'elles soient politiques ou religieuses, construisent une représentation de soi et du monde. Elles ont des implications psychologiques et politiques. En revanche, on peut travailler à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il faut donner aux élèves et aux professeurs la capacité de construire une approche profane de la croyance religieuse. Deuxièmement, il faut apprendre aux élèves ce qu'est une satire ou une caricature et pour quelles raisons elles sont si importantes au sein de la civilisation occidentale. Enfin, de manière générale, il faut apprendre aux élèves ce qu’est une représentation. Une représentation n’est pas la vérité. C’est l’idolâtrie qui conduit à la violence. Il faut cesser de sacraliser les représentations.

"C’est l’idolâtrie qui conduit à la violence. Il faut cesser de sacraliser les représentations."

Que répondez-vous à ceux qui estiment que l’Islam n’est tout simplement pas compatible avec les valeurs démocratiques ?

En disant cela, ils font une lecture fondamentaliste et essentialiste de l’Islam. Une religion est toujours incarnée. L’Islam, ce sont d’abord des musulmans. Au sein de l’Islam, il y a des hommes et des femmes qui acceptent la démocratie, d’autres pas. En soi, aucune religion n’est compatible avec la démocratie. Pendant très longtemps, l’Église n’a pas accepté la République, par exemple. C’est grâce à des batailles intellectuelles, à un travail de sécularisation et de modernisation, que nous pouvons vivre en paix dans une démocratie.

"En soi, aucune religion n’est compatible avec la démocratie."

L'environnement autour de l'école a aussi joué un rôle clé dans cette tragédie...

On a pu voir en effet le rôle des parents et des réseaux sociaux dans cette histoire. Le travail de déconstruction du religieux doit être fait partout. Il y a aujourd’hui une mondialisation de l’imaginaire islamiste. Selon moi, la solution consiste à réintroduire de la théologie. La théologie peut critiquer le langage religieux, montrer sa fausseté ou sa justesse relative, et maintenir la bonne distance par rapport à Dieu. Seul ce travail critique à l'intérieur du religieux et contre le religieux lui-même dans ses prétentions toujours menaçantes de réifier Dieu permet de se prémunir contre la charge potentiellement blasphématoire d'un dessin. La critique sauve les religions du risque qui toujours les menace, celui de l'idolâtrie.

La crainte de l’islamophobie a-t-elle, selon vous, généré un déni de l’islamisme ?

Je ne pense pas qu’il y ait un déni de l’islamisme. Mais comment lutter contre cette idéologie ? Voilà la question. Nous sommes coincés entre l'ignorance et l'inculture. Il faut à la fois déconstruire l’imaginaire du libertinage européen et l’imaginaire de la violence islamique.

Dans quelle mesure les inégalités économiques et sociales au sein de nos sociétés participent-elles, selon vous, au développement du fanatisme religieux et de la radicalisation ?

L’être humain doit être compris dans sa globalité. Il n’est pas qu’un être religieux, mais aussi un être social, politique et économique. Nous ne devons pas procéder par réductionnisme. Il faut désarmer les religions et les discours religieux car ils ont des effets dans le réel. Mais on ne peut pas se contenter de dire que c’est uniquement un problème religieux. Comment en sommes-nous arrivés là ? Les fractures sont multiples dans la société. Aujourd’hui, on est soit dans le déni du religieux, soit dans l’excès du religieux. Il faut arrêter de penser que le religieux est la valeur explicative à tout. D’un autre côté, il faut aussi reconnaître qu’on ne parvient pas à approcher correctement le phénomène religieux et qu’il existe parfois un rapport maladif à la laïcité.

" Il faut désarmer les religions et les discours religieux car ils ont des effets dans le réel. Mais on ne peut pas se contenter de dire que c’est uniquement un problème religieux."

Que voulez-vous dire par là ?

Chez certains, il existe un laïcisme nationaliste français anti-musulman, une espèce de religion identitaire. La laïcité convoque des imaginaires d’exclusion réciproque. Chacun projette ses désirs et ses représentations. Chacun lui fait dire ce qu’il veut.

Quelle est votre définition de la laïcité ?

C’est un espace vide au sein de l’espace public qui ne peut être occupé par aucune idéologie ou aucune religion.La laïcité est une bénédiction. Elle incarne la possibilité de la coexistence des croyants et non-croyants. C’est une posture critique face à toute connaissance. Contrairement à ce que l’on pense parfois, la laïcité ne s’est pas faite contre les religions, mais contre un certain catholicisme. C’est également une théologie critique qui a rendu la pluralité et la laïcité possible. La société ne se divise pas entre croyants et non-croyants, mais entre ceux qui défendent la démocratie et ceux qui la sapent.

"La société ne se divise pas entre croyants et non-croyants, mais entre ceux qui défendent la démocratie et ceux qui la sapent."

Croyez-vous à la possibilité de créer un Islam "européen" ?

Historiquement, l’Islam s’est toujours adapté. La grande difficulté est qu’il y a aujourd’hui une guerre à l’intérieur de l’Islam. Le monde musulman dans son ensemble est pris au piège de grands courants obscurantistes qui ont pu se développer grâce à l’argent du pétrole. L’Islam est coincé entre le salafisme wahhabite et le salafisme des frères musulmans. En France et en Belgique, nous sommes victimes de ces idéologies religieuses désormais partout dominantes. La majorité des grandes mosquées ont un lien avec ces courants. La Turquie d’Erdogan cherche aussi maintenant à imposer sa marque. Cet Islam "européen"  doit passer par cette théologie qui prend en compte l’histoire de la civilisation occidentale. La théologie, c'est l’instance critique du religieux. Sans critique, le religieux risque de devenir liberticide et meurtrier.

"L’Islam est coincé entre le salafisme wahhabite et le salafisme des frères musulmans. En France et en Belgique, nous sommes victimes de ces idéologies religieuses désormais partout dominantes. La majorité des grandes mosquées ont un lien avec ces courants."

Mais ces voix modérées et critiques ne devraient-elles pas plus se faire entendre ? Sont-elles en nombre suffisant ?

Il y’a beaucoup de voix critiques au sein de l’islam, mais elles ont du mal à être entendues, et ce pour plusieurs raisons. Ces courants ne sont pas suffisamment organisés et n’ont pas assez de moyens. À l’inverse, les frères musulmans et les salafistes sont mieux organisés, et ils ont beaucoup de moyens... Il faut développer partout des cercles de lecture critique autour des textes religieux. Il faut apprendre aux gens comment lire un texte religieux et ne pas se contenter de leur asséner nos interprétations. D’autre part, la très grande majorité des musulmans vivent leur foi de façon paisible et n’ont pas l’impression que tout ceci les concerne. Ils ne voient pas la nécessité de faire ce travail-là, qui va prendre beaucoup de temps.

Avez-vous l’impression que les mouvements radicaux sont de plus en plus ingérables ?

Le religieux repose sur trois pôles : éthique, cognitif, identitaire. Aujourd’hui, il est évident que l’Islam traverse une crise identitaire d’une ampleur considérable, qui se traduit notamment à travers l’alimentaire et le vestimentaire. Les salafistes en profitent pour imposer leur vision qu’ils présentent comme orthodoxe. Ils ont fait une OPA sur quatorze siècles d’Islam. Avec leurs règles, la vie devient invivable. Ils arrivent à faire culpabiliser les croyants en leur disant "vous vous êtes éloignés de Dieu" et les introduisent dans une surenchère de règles qui rendent la vie en société difficile.

"Les salafistes ont fait une OPA sur quatorze siècles d’Islam. Avec leurs règles, la vie devient invivable."

Le contexte actuel, particulièrement anxiogène, pourrait-il accroitre ce phénomène d’isolation et de radicalisation ?

La crise du covid-19 fragilise l’ensemble de notre société. Il y a de plus en plus d’incertitudes et les gens les tolèrent de moins en moins. Face à ces incertitudes, les fondamentalistes et les populistes  prétendent avoir le remède miracle : la certitude. Les certitudes peuvent tuer. 

*Dans les yeux du ciel, Rachid Benzine, Seuil, 176 p., 17 €

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