reportage

Rome étouffe sous les ordures

©Photo News

Elue triomphalement, il y a un an, à la mairie de Rome, Virginia Raggi, alors fierté du Mouvement 5 Etoiles (M5S), affiche un bilan décevant, qui plombe le mouvement populiste de Beppe Grillo. La crise des ordures en est l’illutration la plus visible.

Le quartier Prati, au centre-ville de Rome, est étonnamment silencieux, dans la chaleur d’un été précoce. La parfaite géométrie de ses rues amples et régulières, bordées d’élégants immeubles bourgeois et de petites maisons Art Nouveau, serait inaltérée si les trottoirs n’étaient pas occupés par des poubelles vomissant, sur l’asphalte, les ordures qu’elles n’arrivent plus à contenir. Un spectacle désormais habituel pour les habitants de la capitale, presque résignés au visage difforme de leur ville éternelle.

Depuis un an exactement, le maire Virginia Raggi, jeune égérie du Mouvement 5 étoiles (M5S), gère cette ancienne cité impériale. Après son élection, avec 67% des suffrages, fidèle aux accents populistes de son parti, elle avait promis de "nettoyer la ville en un mois". Au sens propre comme figuré. "La situation ne fait qu’empirer! Et le problème des ordures n’est pas le seul! Les chaussées sont usées et attendre un transport en commun, c’est comme attendre Godot… Un bus sur trois ne roule pas, parce que trop délabré", se plaint Valeria B., une habitante du quartier Prati. Raggi, malgré ses promesses électorales, n’aurait pas pu accomplir de miracle. Sa tâche s’annonçait titanesque. Mais, grisée par la victoire, elle semblait ne pas s’en apercevoir. Aujourd’hui, pour se défendre d’attaques de plus en plus véhémentes, elle ne cesse de répéter qu’elle a hérité d’une ville étouffée par 13 milliards d’euros de dettes et par une histoire jalonnée de scandales et corruption. Ainsi, alors que de célèbres monuments – tels que le Colisée ou la Fontaine de Trevi – sont restaurés grâce aux donations de quelques entrepreneurs illuminés, en attirant de plus en plus de touristes, le cri de protestation des Romains contre les défaillances de la gestion publique de la capitale est devenu unanime. L’exaspération semble avoir atteint son apogée.

Choisir entre l’incompétent et le bandit

"Le vrai problème, depuis au moins trente ans, est lié au manque d’éthique publique et de formation de nos représentants. Aujourd’hui, l’électeur italien semble contraint de choisir entre l’incompétent et le bandit. Et ceci, comme le montre l’actuel visage de Rome, engendre corruption et dégradation", explique Vittorio A., un jeune écrivain romain. La capitale ressemble, en effet, à une vieille dame abandonnée à elle-même qui se souvient de son ancienne beauté. Or les Romains, connus pour leur mélange séculaire de fatalisme et d’individualisme, ont appris, depuis peu, à s’indigner collectivement pour protester avec plus d’efficacité. Des centaines d’hôteliers, propriétaires de restaurants et de commerces de la célèbre Via Veneto, ont, par exemple, envoyé une lettre au maire, demandant une intervention immédiate pour sauver cet emblème de la "dolce vita". Et de nombreuses associations, comme "Roma fa schifo" (littéralement "Rome est répugnante"), ont été créées pour dénoncer, chaque jour, les dérives de la gestion publique.

"La situation est scandaleuse mais nous avons hérité d’un système boiteux et corrompu."
Virginia Raggi
maire de Rome

Les défaillances du système de ramassage des ordures, considéré comme le principal problème de la capitale, semblent pourtant sans solution. Raggi, tout en condamnant la mauvaise gestion d’Ama, la société chargée de la gestion des déchets, accuse les représentants de la Région de ne pas avoir prévu suffisamment de centres de traitement des ordures. "Les habitants de Rome ont raison! La situation est scandaleuse, mais nous avons hérité d’un système boiteux et corrompu. Nous travaillons sans répit, mais les incinérateurs sont saturés, certains représentent même un problème de santé publique et devraient être fermés", a expliqué le maire au cours d’un programme télévisé.

140 euros par tonne d’ordures

Or, alors que la Région retourne les accusations à l’expéditeur, au cours d’une bataille politique rythmée de tweets envenimés, toutes les semaines, trois trains remplis de 700 tonnes de déchets produits à Rome partent pour l’Autriche. Depuis le mois de décembre dernier, la société Ama paie 140 euros par tonne d’ordures, afin qu’elles soient transformées en énergie électrique, destinée aux ménages autrichiens…

Face à ces remèdes coûteux et parfois kafkaïens et à l’impuissance affichée par le maire, les Romains s’organisent. Spontanément, râteau et balai à la main, des habitants de certains quartiers du centre se transforment en éboueurs occasionnels. Parmi eux figurent aussi des artistes connus, comme le compositeur Francesco De Gregori, qui chante: "Nous vivons dans un monde politique sans responsable, où le courage n’est plus à la mode et la sagesse se décompose sur le trottoir..."

De plus, avec l’approche des élections législatives, le nettoyage de la capitale est devenu un enjeu politique. Le Parti démocrate de l’ancien Premier ministre Matteo Renzi a récemment organisé la journée des "T-shirt jaunes": des citoyens du centre-gauche ont nettoyé 42 sites de la ville, alors que Raggi, via les réseaux sociaux, dénonçait l’initiative en raison de son caractère purement conjoncturel et politisé.

"J’ai un nouvel ami! C’est un immense goéland qui vient fouiller, tous les après-midi, dans les poubelles devant l’agence. Rome est envahie par ces oiseaux qui sont devenus très audacieux et monstrueusement grands", nous raconte Leonardo S., employé d’une banque du centre-ville.

Laisser-aller généralisé

Les goélands ne sont pourtant pas les seuls à profiter du laisser-aller généralisé. Récemment, un enfant a été mordu par un rat dans un jardin public de la banlieue et, la nuit, il arrive que des sangliers rivalisent en vitesse avec les derniers motocyclistes. Il y a quelques mois, l’un de ces animaux s’est dirigé, à toute haleine, vers la Cité du Vatican, en quête peut-être d’une bénédiction nocturne, en perturbant dangereusement la circulation.

Fidèle à son habitude de se décharger des responsabilités, Raggi a ironisé: "Les sangliers? C’est la Région qui devrait s’occuper de la faune sauvage. Je vais devoir peut-être le rappeler au gouverneur…"

Mais, face à ces incursions inédites, les Romains répliquent que ce sont les poubelles débordantes qui attirent les animaux des réserves naturelles voisines. "La saleté qui attire les animaux est aussi de la faute des Romains! Les restaurateurs, par exemple, laissent des sacs de nourriture, la nuit, dans la rue. Le matin après, ces sacs sont encore là, déchirés par les animaux", explique Marco T., un retraité qui habite tout près de la magnifique place Campo de’Fiori.

Or cette sensation généralisée d’abandon et de décadence influence aussi les touristes. A Rome, où tout semble désormais possible, une Française a gravé son nom sur la colonne d’un amphithéâtre, une Danoise a pris un bain dans la Fontaine de Trevi ou encore deux jeunes Brésiliens ont enjambé les grilles du Colisée, pour y passer illégalement la nuit.

Débâcle électorale

Alors que Raggi déplore, à juste titre, le manque d’agents de police pour surveiller le centre historique, les Romains commencent à ébaucher de douloureux mea-culpa.

"C’est l’avilissement général qui me frappe, la déchéance d’une capitale qui ressemble désormais à une cité du Bas-Empire romain, bouleversée par des hordes barbares…", affirme Vittorio A.

Élue, avant tout, parce que se disant imperméable aux logiques du pouvoir local, Raggi semble avoir été dévorée par cette ville monstre qu’elle croyait pouvoir dompter. Au cours de son année au Capitole, l’agonie de la capitale semble s’être accélérée. Or le mauvais exemple romain explique certainement l’inattendue débâcle du M5S, au premier tour des élections municipales ayant eu lieu, dans un grand nombre de villes de la péninsule, la semaine dernière. "On a l’impression que la gestion du M5S ne relève pas d’un pouvoir romain, mais d’acteurs lointains, mystérieux… Bon sang, est-ce que ces gens connaissent et comprennent Rome?", s’écrie Marco T.

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