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reportage

Rome, la Ville éternelle, croule sous les ordures

A Rome, le système de ramassage des ordures présente des défaillances que les autorités semblent incapables de corriger. ©BELGAIMAGE

Le scrutin dans la capitale italienne, à la fois délabrée et majestueuse, représente la mère de toutes les batailles politiques nationales.

Il est minuit passé à Prati, l’un des plus élégants quartiers résidentiels de Rome. Les derniers passants, qui, malgré les premiers froids de l’automne, arpentent les avenues bordées de platanes, assistent à une scène devenue presque familière. Un gros sanglier, accompagné par une joyeuse fratrie de marcassins, fouille tranquillement dans les immondices qui encombrent le trottoir, à la recherche de nourriture. Ces sangliers, ayant élu domicile dans la capitale, sont désormais si nombreux qu’ils ont même réussi à faire irruption dans les dernières élections municipales. Et, à la veille du second tour, qui ont lieu ces 17 et 18 octobre, les Romains, en les évoquant, se distinguent par la force de leur fatalisme et de leur ironie: "S’il existait un parti des sangliers, il aurait raflé les élections dès le premier tour!", lancent-ils.

"S’il existait un parti des sangliers, il aurait raflé les élections dès le premier tour!"
Des habitants de Rome

L’omniprésence de la faune sauvage dans le cœur de la capitale - sangliers mais aussi goélands géants, rats et renards, attirés par les poubelles débordantes - est en effet devenue l’un des symboles les plus emblématiques des échecs de la maire sortante, Virginia Raggi. La jeune égérie du Mouvement 5 étoiles (M5S), avait pourtant remporté les élections de 2016, avec 67% des suffrages, en promettant de "nettoyer la ville en un mois".

Dettes et corruption

Les deux candidats qui se disputent aujourd’hui le Capitole, Enrico Michetti (droite radicale) et Roberto Gualtieri (Parti démocrate, centre-gauche), parfaitement conscients du lourd héritage qui pèsera sur l’un d’eux, ont appris à formuler des promesses bien plus modestes. "Rome est une métropole extrêmement compliquée, siège de ministères et d’ambassades, théâtre de manifestations continues, devant composer avec la présence du Vatican et d’un patrimoine artistique unique au monde. Ce n’est pas une capitale qui peut être gérée comme une quelconque autre ville", explique Umberta Cantù, architecte.

Etouffée par les dettes et d’innombrables affaires de corruption, Rome offre des services communaux fortement dégradés, des rues congestionnées et un système de ramassage des ordures présentant des défaillances que les autorités locales semblent incapables de corriger. La Ville éternelle est aussi une capitale en feu, au sens propre comme au figuré. À la veille du premier tour des dernières élections municipales, un incendie s’est déclaré sous le Pont de l’Industrie, construit par une société belge dans la seconde moitié du 19e siècle. Le jour après, un autre incendie, peut-être d’origine criminelle, a ravagé un entrepôt d’autobus de l’Atac, la déjà vacillante société municipale de transports.

"Nous savons qu’il n’y a pas suffisamment de centres de traitement des ordures dans la région mais nous ne comprenons pas pourquoi il est si difficile de résoudre, une bonne fois pour toutes, la question!"
Saverio Galazzo
Un géomètre-expert

Capitale à la beauté majestueuse, mais aussi métropole indocile, ingouvernable, elle est une ville complexe, plurielle, protéiforme, affichant deux âmes apparemment inconciliables. D’un côté, l’élégance du centre-ville, de ses boutiques prisées et des toujours plus nombreux hôtels de luxe, prêts à accueillir un nombre croissant de touristes, de l’autre des banlieues délabrées, où de nombreux Romains, se sentant abandonnés par la politique, ont, lors du dernier scrutin, succombé à la tentation de l’abstention. Face à cette "schizophrénie urbaine", Michetti et Gualtieri ont tous deux relevé le défi de redonner dignité à cette grande capitale et à ses habitants désenchantés.

L'échec du Mouvement 5 étoiles

"Raggi estime avoir fait de son mieux pour résoudre les problèmes de la ville, mais notre quotidien reste malheureusement le même. À commencer par la mauvaise gestion des déchets. Nous savons qu’il n’y a pas suffisamment de centres de traitement des ordures dans la région mais nous ne comprenons pas pourquoi il est si difficile de résoudre, une bonne fois pour toutes, la question!", explique Saverio Galazzo, un géomètre-expert. "Le M5S représentait, à nos yeux, une grande promesse de changement, un véritable espoir, mais ce parti, tombé lui aussi dans le piège des compromis et des calculs politiques, ne nous laisse finalement rien de bon en héritage…"

Pour trouver une solution aux manquements d'Ama, la société chargée de la gestion des déchets, aux incinérateurs saturés et au transfert de tonnes d’ordures vers d’autres régions italiennes, voire à l’étranger, Gualtieri a présenté un plan ambitieux et détaillé, fondé sur les principes du recyclage et de l’économie circulaire. Selon le candidat de la gauche, 18 mois suffiront pour sortir la capitale de cette situation d’urgence. La carte maîtresse de Michetti est au contraire la grande réputation d’un seul homme, Guido Bertolaso, l’ancien directeur de la Protection civile nationale, que le candidat de la droite nommerait, en cas de victoire, "Commissaire extraordinaire pour le décor urbain".

"À Rome, des dizaines de familles attendent depuis des mois la sépulture ou la crémation de leurs proches"
Enrico Michetti
Candidat de la droite radicale à la mairie de Rome

"C’est une grande satisfaction que d’avoir pu renvoyer à la maison la maire la plus inadéquate qui soit! Je serais heureux d’aider cette ville que j’aime tant, et je suis prêt à travailler gratuitement, jour et nuit!", a lancé Bertolaso à la presse.

Chaos-cimetières et transports bondés

Or, au "chaos-ordures" vient de s’ajouter le "chaos-cimetières", une ancienne problématique que les vagues meurtrières de la pandémie ont considérablement aggravée. "A Rome, des dizaines de familles attendent depuis des mois la sépulture ou la crémation de leurs proches. Les conditions dans lesquelles se trouvent les cimetières romains sont inacceptables", a récemment écrit le candidat de la droite, Enrico Michetti, sur les réseaux sociaux.

Dans ce domaine, une bureaucratie excessive ainsi que le chevauchement des compétences entre les bureaux responsables de la mairie et la société Ama, chargée de la gestion technique des cimetières, sont les principaux responsables des lourdeurs administratives incriminées. Le repos éternel devient ainsi parfois compliqué à Rome, comme l’est également le vécu au quotidien de ses habitants…

"Aux heures de pointe, les autobus sont bondés, il faut souvent attendre longtemps avant de réussir à en attraper un… Et ils sont dans un état parfois navrant. L’autre jour, le bouton du bus pour signaler l’arrêt de descente au conducteur était cassé. Résultat: il fallait crier pour pouvoir sortir. Hier, les portes d’un autre autobus ne s’ouvraient pas, des usagers n’ont ainsi pas pu monter ou descendre…", raconte Chrishani Fernando, une jeune sri-lankaise qui vit dans la capitale.

Pendant la campagne électorale, Gualtieri, interpellé sur la question des transports locaux, n’a pas mâché ses mots. "Il faut que cette grande capitale européenne puisse fonctionner à nouveau! Il y a trop de bus trop vieux pour rouler, d’autres ont pris feu. Il faut complètement rénover les moyens de transport ainsi que le réseau et les connexions…", a-t-il expliqué. Une régénération urbaine qui, selon les deux candidats, passe par moins de trafic, de véhicules privés et de pollution automobile grâce, notamment, à de nouvelles lignes du métro.

"Il faut que cette grande capitale européenne puisse fonctionner à nouveau!"
Roberto Gualtieri
Candidat à la mairie de Rome du Parti Démocrate

"Dans cette ville, dès que l’on creuse, des vestiges de la Rome préhistorique, impériale ou médiévale, apparaissent dans toute leur splendeur", rappelle Umberta Cantù. Un passé à la fois admirable et encombrant qui fait la force et la faiblesse d’une métropole qui rêve de modernité mais qui, dans le bien comme dans le mal, ne peut faire abstraction de tout ce qui préexistait.

"Difficile de faire des pronostics pour le second tour… À mon avis, Virginia Raggi, qui en raison de l’alliance stratégique du M5S avec le Parti démocrate, devrait encourager ses électeurs à voter pour Gualtieri, soutient secrètement Michetti. Pour ma part, indépendamment du résultat, j’espère juste que cette ville pourra enfin s’éveiller et se redresser comme elle le mérite", ajoute Saverio.

La course électorale pour le Capitole est aujourd’hui considérée en Italie comme la mère de toutes les batailles politiques mais aussi la dernière chance pour freiner l’agonie de la capitale. Le candidat qui remportera le scrutin sait qu’il devra jongler avec un dédale de prescriptions, de règlementations désuètes, de codes officieux, et une bureaucratie asphyxiante. Il sait, surtout, que la campagne électorale qui s’achève a représenté un épuisant marathon, mais que gouverner relèvera d’une entreprise titanesque.

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