interview

"S'il y a Brexit, il ne sera pas définitif"

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Interview du philosophe et écrivain Anthony C. Grayling.

Le Britannique Anthony C. Grayling – dites AC Grayling – est un philosophe hyperactif. Cet ancien professeur à Oxford et à la London University a créé sa propre université, le New College of Humanities, à Londres, où il enseigne la philosophie.

À côté de cela, il enchaîne les ouvrages. Il vient d’ailleurs de terminer un livre sur comment l’évolution technologique impacte les guerres qui, elles-mêmes, changent nos sociétés (War, an inquiry) et il s’apprête à publier cet automne un livre sur la crise que traversent nos démocraties représentatives (Democracy and its crisis).

C’est aussi un commentateur engagé qui met régulièrement sa plume au service des journaux britanniques, comme The Independent par exemple. "Écrire, c’est ma façon de me relaxer", répond-il quand on lui demande où il trouve le temps de faire tout ça.

Pour l’instant, son énergie, Grayling la dépense pas mal à défendre la cause de l’Union européenne au Royaume-Uni et celle des Britanniques pro-européens – bien plus nombreux qu’on le croit, dit-il – auprès des institutions européennes.

©© Guillem López

C’est qu’il n’en démord pas: le divorce entre le Royaume-Uni et l’UE ne sera pas définitif. Il ne sera d’ailleurs peut-être même pas prononcé. Fin avril, il était invité par le club bruxellois Full Circle à exprimer ses vues sur le Brexit et l’identité européenne lors d’une conférence à Bozar. L’Echo l’a rencontré à cette occasion.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui par rapport au Brexit: plus inquiet que jamais, prêt à vous battre, résigné?

J’ai été prêt à me battre dès le premier jour. Mais je suis optimiste. Je crois qu’il y a une chance pour que le Brexit puisse être arrêté. Et même s’il se produit, j’espère qu’il s’agira d’un "soft Brexit" et qu’il y aura moyen de revenir dans l’UE au bout de quelques années.

Près de 52% des électeurs britanniques ont voté pour le Brexit. Mais ça ne représente que 37% des Britanniques qui sont en ordre de vote et 26% de la population. À peine un quart de la population britannique a donc voté pour partir. Depuis le référendum, beaucoup de Britanniques se sont rendus comptes qu’ils étaient pro-européens. Je suis persuadé que l’opinion publique va se retourner contre le Brexit et que tout est donc encore possible.

Il faudrait que les partenaires européens soient d’accord de revenir en arrière… Nous avons reçu des assurances au sein de la Commission et du Parlement européen: si nous changeons d’avis, nous pourrons rester. Il y a d’ailleurs une affaire en cours devant la Cour européenne de justice sur l’irréversibilité du Brexit. Je ne pense pas que cela posera problème.

Mais certains Etats-membres auraient peur que cela donne de mauvaises idées à d’autres…

Non, je ne pense pas que cela jouera. Par contre, l’UE doit se montrer très ferme. Elle doit dire clairement que si le Royaume-Uni quitte l’UE il ne pourra pas garder les bénéfices liés au fait d’être membre. Ce genre de posture fera réfléchir les gens au Royaume-Uni et dans les autres pays européens.

Comment un retour en arrière serait-il possible?

À mesure que les gens se rendront compte des difficultés du processus de sortie, des dégâts que cela entraînera, de ce que le Royaume-Uni perdra, ils changeront d’avis. Deux ans, c’est vraiment très long. L’opinion est d’ailleurs déjà en train de changer. Puis, il faut savoir que la majorité des députés et des membres de la chambre des Lords voulaient rester dans l’UE.

Les prochaines élections n’y changeront rien même si Theresa May obtiendra plus de sièges. Sa victoire viendra surtout de l’état désastreux dans lequel se trouve le parti travailliste, pas d’un soutien à ses politiques. Mais si dans 18 mois ou 2 ans, suffisamment de gens se disent que le Brexit est une catastrophe, qu’ils n’en veulent pas, cela permettra aux politiciens pro-européens de se ressaisir du dossier et de revenir en arrière, d’avoir un nouveau référendum ou de tout simplement arrêter le processus.

Vous avez dit dans le passé que vous étiez opposé à l’indépendance de l’Écosse. Avez-vous changé d’avis?

Oui! je crois que les Écossais ont le droit de vouloir rester dans l’UE.

Êtes-vous inquiets pour l’Irlande du Nord?

Oui, très. L’UE est l’une des parties aux accords de paix et cela soulève une question d’ordre juridique. En outre, l’idée d’avoir une frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord est folle. L’Irlande pâtirait grandement du Brexit à cause de ses liens très étroits avec l’économie britannique. Dans un tel contexte, je pense que la meilleure chose qui puisse arriver est une réunification de l’Irlande.

On constate d’ailleurs que pour la première fois, certains unionistes se disent qu’il vaudrait peut-être mieux faire partie de l’Irlande au sein de l’UE que du Royaume-Uni en dehors de l’UE.

Pendant que les tabloïds britanniques diffusaient les messages eurosceptiques du camp pro-Brexit, la presse pro-Remain n’a pas spécialement brillé par sa mobilisation. Comment expliquez-vous cela?

Avant le référendum, personne ne pensait que c’est le Brexit qui l’emporterait. Du coup, beaucoup de personnes n’y ont pas vu un enjeu. C’est maintenant qu’il faut regarder ce que disent les journaux comme The Independent, The Guardian, The New European, le Mail on Sunday. Même le Times, qui appartient à Murdoch et est plutôt Brexit, commence à faire état d’éléments inquiétants.

Vous avez dit qu’il ne faudrait pas organiser de référendum au sujet de questions trop complexes et conséquentes. Pourquoi?

Churchill a dit un jour que la démocratie était le moins mauvais système de toute une série de mauvais systèmes. Mais il a ajouté que l’argument le plus fort plaidant en défaveur de la démocratie est "une conversation de 2 minutes avec n’importe lequel des électeurs".

Cette conversation révèle en effet que les électeurs sont ignorants, mal informés, partiaux, égoïstes et n’ont qu’une vision à court terme. Imaginez donc ce que cela donnerait si tout devait être décidé par référendum!

Cela étant, je pense que les électeurs devraient avoir l’autorité politique finale. C’est ce qui est prévu dans la démocratie représentative. Le peuple y choisit des représentants qui sont chargés d’avoir les informations, d’y réfléchir, d’en discuter, de juger et de décider en son nom.

Si leurs actions sont mauvaises, le peuple peut décider de ne plus les élire. Le problème, c’est que dans nos démocraties modernes, ce système n’est pas correctement appliqué. Il est manipulé. C’est ça qui s’est passé avec le Brexit.

En quoi le système démocratique est-il manipulé?

À cause de la discipline de parti et parce que le parlement se situe en dehors de la juridiction du droit commun anglais, on peut faire chanter des élus, les intimider, leur donner des pots de vin sans être inquiété.

Si vous ne votez pas en faveur de cette loi, on ne vous soutiendra pas à la prochaine élection. Si vous votez pour cette loi, on vous donnera un poste de ministre dans le prochain gouvernement. Voilà ce qui s’est dit dans l’ombre. C’est illégal, mais ça se passe dans des systèmes où la discipline de parti est en vigueur.

Les élus conservateurs et travaillistes ont été obligés de soutenir le déclenchement de l’article 50 (lançant le processus de négociation du Brexit, NDLR) même si une majorité d’entre eux étaient opposés au Brexit. Le Brexit est le résultat de cette corruption du système politique britannique. Comme Donald Trump est le résultat de la corruption du système américain.

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