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interview

Sofia Ventura, politologue à l’université de Bologne: "Les politiques créent d’immenses attentes sans savoir comment y répondre"

Pour Sofia Ventura, "un vide pathologique s’est créé au sein de l’univers politique traditionnel". ©Tania/contrasto

Professeur de science politique à l’université de Bologne, Sofia Ventura, a longtemps analysé les processus de fédéralisation nationaux. Observatrice attentive des limites d’un univers politique bouleversé par la pandémie, elle condamne la " politique de l’autruche " adoptée par la plupart des dirigeants européens.

Le désenchantement vis-à-vis du politique est de plus en plus criant un peu partout en Europe. Que faire face à ce divorce entre le pouvoir et les électeurs?

Ce désenchantement est d’autant plus grave qu’il peut conduire à une délégitimation de la démocratie. Un contexte à même de consolider les formations populistes qui ne proposent pas de solutions, mais instrumentalisent les peurs des électeurs en leur offrant l’illusion d’être pour le moins compris. Enrayer cette dérive suppose un effort titanesque. C'est un peu simple à dire, mais nos dirigeants devraient essayer, avant toute chose, de s’attaquer aux problèmes et de partager avec les citoyens, de façon transparente, leurs objectifs au lieu de poursuivre fébrilement un éphémère consensus en manipulant leurs perceptions et sentiments.

"Trump est la démonstration même que, dans le vide, tout peut arriver."

Quels projets pourraient redonner de la légitimité au politique?

Il faudrait que nos dirigeants démontrent leur volonté réelle de faire du politique un effort collectif, avec une vision claire et de meilleures stratégies. Cela signifie ne pas changer continuellement de réponses pour essayer de satisfaire les humeurs de la majorité, comme cela s’est souvent produit pendant la pandémie. Nos leaders politiques sont appelés à être compétents et rassurants, non à créer d’immenses attentes chez la population sans même savoir comment y répondre.

Vous avez déclaré que l’ancien président américain, Donald Trump, était un "leader qui représente notre temps". Que vouliez-vous dire?

Il représente le produit pathologique du vide qui s’est créé au sein de l’univers politique traditionnel, de plus en plus incapable de prendre le pouls de la société et de légitimer ses choix. Trump est la démonstration même que, dans ce vide, tout peut arriver.

"Nous avons, d’un côté, des élites qui ne se considèrent plus responsables de la poursuite du bien commun. De l’autre, des citoyens ne croyant plus en aucune forme d’autorité. Et au milieu, des habiles démagogues qui profitent des manquements des uns et des revendications des autres."

L’assaut du Congrès a effectivement démontré que même une grande démocratie comme celle des Etats-Unis était sensible à la démagogie d’un leader populiste…

Cette attaque s’inscrit dans un processus de dégénération narcissique de nos sociétés. Nous avons, d’un côté, des élites qui s’abritent derrière leurs privilèges et qui ne se considèrent plus responsables de la poursuite du bien commun. Et, de l’autre, des citoyens, ne croyant plus en aucune forme d’autorité, qui prétendent obtenir ce qu’ils considèrent leur être légitimement destiné. Et au milieu, des habiles démagogues qui profitent des manquements des uns et des revendications des autres. Il sera très difficile de changer de cap.

Des grands leaders politiques contemporains, il y en a encore?

En Europe, la chancelière Angela Merkel. En Italie, nous avons un «outsider», l’ancien président de la BCE, Mario Draghi. Nous ne savons toujours pas s’il représentera une simple parenthèse ou s’il aura un impact sur le mode de fonctionnement du gouvernement, voire sur la façon même de concevoir la politique.  

Draghi, à la tête d’un exécutif "politico-technique", est un économiste. Est-ce la défaite du politique?

C’est la défaite de la politique d’aujourd’hui. Nous avons affaire à des partis éclatés, qui survivent bien qu’ils ne sachent pas gouverner, à une personnalisation exaspérée du jeu et des enjeux politiques et à un discours public insensé, partisan, souvent mensonger et détaché des réalités. Dans ce contexte, la chute du gouvernement Conte n’était qu’un accident de parcours, facilité par les performances décevantes d’un exécutif qui semblait plus préoccupé de se maintenir au pouvoir que de répondre à la crise actuelle.

Comment expliquer l’instabilité politique italienne?

Il faudrait un livre entier pour l'expliquer... La crise des partis a en fait commencé il y a une trentaine d’années sous le poids des enquêtes judiciaires et de l’apparition, dans l’opinion publique, d’un sentiment antipolitique contre la « caste » qui persiste aujourd’hui. Il faut y ajouter la fragilité historique de nos institutions politiques et administratives, nos systèmes électoraux continuellement modifiés, la politisation de nos médias mais aussi les ingérences des magistrats qui ont toujours prétendu exercer un rôle de suppléance face au politique. Le résultat? Une classe dirigeante médiocre, à la tête d’institutions faibles et d’un système politique multipolaire où la politique traditionnelle et les populismes s’affrontent et s’entremêlent dans un climat de confusion.

"Dans la gestion de la crise sanitaire, les représentants politiques ont souvent eu peur de prendre leurs responsabilités ou d’adopter des décisions impopulaires."

Vous avez souvent critiqué la gestion politique de la crise sanitaire. Pourquoi les gouvernements européens sont-ils autant à la peine?

Les représentants politiques vivent dans le temps présent. Malgré les avertissements de l’OMS, reçus dès 2005, ils ont été incapables de se préparer pour faire face à un événement tout sauf imprévisible. Et ils ont eu souvent peur de prendre leurs responsabilités ou d’adopter des décisions impopulaires.

Vous avez déploré la surutilisation de l’état d’urgence. Faut-il craindre une dérive autoritaire au nom de la sauvegarde de la santé publique?

Pour l’instant, je ne pense pas qu’il faille s’en inquiéter, mais l’utilisation désinvolte et inadéquate des instruments de gouvernement, ainsi que la sous-évaluation de l’importance de l’équilibre entre les pouvoirs représentent un poison qui, dose après dose, peut fragiliser le corps démocratique pour, in fine, l’intoxiquer.  

En cette année de pandémie, vous avez analysé les stratégies de communication de l’ancien Premier ministre italien, Giuseppe Conte, mais aussi du président français, Emmanuel Macron. Quelles erreurs ont-ils commises?

Les différences entre ces deux dirigeants sont significatives. Mais tous deux se sont surtout attachés, de façon quasi obsessionnelle, à démontrer l’excellence de leur action ainsi que celle de leur exécutif, niant systématiquement avoir sous-évalué la situation ou commis d’erreurs. De même, en Italie comme en France, la faible cohérence des choix et la tendance à ajourner certaines décisions ont accouché d’une communication confuse et contradictoire.

"Les médias sont prisonniers de leur propension à transformer la crise sanitaire en une sorte de « soap opera » qui mélange, confusément, faits et personnages pour provoquer la curiosité de l’opinion publique et non pour l’informer."

Selon vous, les médias aussi ont une part de responsabilité dans cette communication imprécise du drame sanitaire….

Les médias ont une grande part de responsabilité dans la crise de la politique. Ils sont prisonniers de leur propension à la transformer en une sorte de « soap opera » qui mélange, confusément, faits et personnages pour provoquer la curiosité de l’opinion publique et non pour l’informer. Ces mêmes erreurs ont été commises tout au long de la crise pandémique.

Mario Draghi, connu pour son langage austère, n’est pas présent sur les réseaux sociaux...

C’est une excellente nouvelle justement parce que ça libère l’action du gouvernement des dynamiques de « soap opera » que je viens d’évoquer. Il sera, toutefois, difficile de maintenir ce style de communication et de le faire respecter par les membres du gouvernement.  

Le plan de relance européen réussira-t-il à étouffer l’euroscepticisme de certains populistes?

Il offre à l’Union européenne l’opportunité de prendre un nouveau visage vis-à-vis de ses citoyens, alors que la pandémie a pu déjouer les schémas de la rhétorique populiste, clairement décalée par rapport à la tragédie que nous sommes en train de vivre. Mais rien n’est joué et un échec de l’Europe dans la gestion économique et sanitaire de la crise pourrait redonner élan et vigueur aux forces antisystème.

"La Belgique demeure un pays habité par des forces centrifuges et des difficultés de coordination."

Avec l’introduction de l’instrument de la dette commune européenne, assistons-nous à un tournant fédéral de l’UE?

Il s’agit d’un pas en avant concret significatif, et d’un message important lancé à l’opinion publique européenne. Mais nous sommes bien loin, en Europe, d'une entité fédérale dotée, par exemple, d'une politique étrangère et de défense communes.

Pour vous, la Belgique est un extraordinaire laboratoire du vivre ensemble. Que pourrions-nous apprendre de ce pays?

En étudiant le processus de fédéralisation belge, j’ai vu à l’œuvre l’art exquisément raffiné du compromis. Or, ce travail d’équilibrisme s’est parfois soldé par un report de la recherche de solutions aux problèmes nationaux mais aussi, à cause de l’adoption de décisions destinées à satisfaire le nationaliste du moment, par une aggravation des controverses. Ceci n’a pas empêché à la Belgique de remporter d’importants succès. Mais elle demeure un pays habité par des forces centrifuges et des difficultés de coordination. Ce modèle nous pousse à réfléchir aux coûts et bénéfices du compromis et à l’opportunité de l’atteindre ou de le prévenir.  

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