analyse

Sous les pavés, les braises des gilets jaunes couvent encore

Ce week-end, cela fera un an que le mouvement des gilets jaunes a été lancé en France. ©AFP

Un an après son "acte I", le mouvement des gilets jaunes s’est mis en veille. Exutoire d’un mécontentement protéiforme, il aura fait vaciller le macronisme avant de s’essouffler. Mais certains tentent de le ranimer. Les manifestations de ce week-end en France seront-elles plus qu’une commémoration?

"Révolutions". À la lumière de la crise des gilets jaunes, le titre du livre-programme d’Emmanuel Macron aura été ironiquement prémonitoire. Un an après le séisme politique qui l’a vu conquérir le sommet de l’État français, le Président découvrait la réplique populaire. Le 17 novembre 2018, des centaines de milliers de Français enfilent un gilet de sécurité pour manifester à travers le pays contre une taxe annoncée sur le carburant. C’est "l’acte I" d’un mouvement de contestation qui se répétera chaque semaine, marquant la société française par son ampleur et sa durée.

Un mouvement pluriel qui laisse une trace ambiguë dans l’imaginaire collectif français, marqué par le souvenir d’une resocialisation à travers l’occupation paisible de ronds-points comme par le climat quasi-insurrectionnel du saccage des grands boulevards de Paris. Le mouvement des gilets jaunes est largement resté insaisissable, protéiforme, mutant au fil des mois, avant de refluer de semaine en semaine. Jusqu’au cinquante-troisième acte, anniversaire, de ce week-end. 

Le profil des gilets jaunes a-t-il évolué?

On observe que les gilets jaunes "patriotes" ne prennent plus part aux manifestations. Il sera intéressant de voir ce week-end s’ils reviendront.
Magali Della Sudda
Centre Émile Durkheim, sciences Po Bordeaux

En un an, la composition du mouvement a évolué dans sa coloration politique, explique Magali Della Sudda, politologue et historienne à Sciences Po Bordeaux. Cristallisé au départ autour de la question du prix du carburant, il réunissait essentiellement les navetteurs des zones périurbaines et les habitants de la "diagonale du vide", dépendant d’une mobilité bon marché pour se rendre au travail et accéder aux services de base. "Il était alors regardé avec méfiance par les organisations syndicales et politiques, même si une petite fraction de la gauche invitait à suivre le mouvement, y voyant autre chose" qu’une revendication anti-écologiste, rappelle Magali Della Sudda.

À la fin 2018 arrive alors une deuxième vague de gilets jaunes, plus politisés, qui se retrouvent dans les mots d’ordre plus généraux d’un mouvement qui réclame désormais plus fondamentalement un pouvoir d’achat accru, plus de justice sociale et une réforme institutionnelle.

Plutôt d'extrême gauche ou d'extrême droite?

Dans les manifestations, les gilets jaunes restent majoritairement apolitiques. ©EPA

Dans les manifestations, les gilets jaunes restent majoritairement apolitiques – souvent abstentionnistes – mais lorsqu’une préférence politique est exprimée, il y a une surreprésentation des gens très à gauche et une petite fraction seulement à l’extrême droite, poursuit la politologue. "À partir du début du printemps, reprend la chercheuse, on observe que les gilets jaunes ‘patriotes’ (proches de l’extrême droite) ne prennent plus part aux manifestations. Il sera intéressant de voir ce week-end s’ils reviendront." Cette image d’un tropisme d’extrême gauche du mouvement est cependant relativisée par celle donnée par les enquêtes en ligne, qui montrent une fraction plus importante de sympathisant d’extrême droite.

Où sont les gilets jaunes aujourd'hui?

À en juger par la participation sur le terrain ces dernières semaines – des grappes de quelques centaines de manifestants – le mouvement n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut. Il s’est essoufflé au fil des mois, mais sans rompre le rite de la manifestation hebdomadaire. Début novembre, quelque 500 délégués représentant environ 200 assemblées locales ont tenu à Montpellier une "Assemblée des assemblées" pour orienter l’avenir des "GJ""une telle affluence prouve que l’enracinement du mouvement et sa détermination à durer, et se réinventer, sont encore très forts", ont-ils estimé dans un communiqué diffusé sur Facebook, leur réseau de prédilection.

L’essoufflement semblait fatal dès lors que les revendications des gilets jaunes étaient multiples et évolutives.

Pourquoi le mouvement s’est-il essoufflé?

Une mobilisation de longue durée connaît forcément un pic de participation puis une fatigue lorsqu’elle n’obtient pas satisfaction, sauf à obtenir une démission présidentielle, comme des slogans le réclamaient. L’essoufflement semblait fatal dès lors que les revendications des gilets jaunes étaient multiples et évolutives. D’autres facteurs ont pu démobiliser le mouvement. La réaction politique de l’exécutif, d’abord? Sur la forme, le Président qui se revendiquait "jupitérien" est "descendu de l’Olympe" en présentant des excuses publiques et en organisant un grand débat sur les réformes à prendre.

Être contrôlé en possession d’un gilet jaune dans certaines zones peut mener à une amende, ce qui est rédhibitoire pour des manifestants à très bas revenu.

Sur le fond, outre l’abandon de la taxe carbone, qui avait servi de déclencheur au mouvement, il prendra notamment des mesures de rehaussement du pouvoir d’achat. Une partie du mouvement a pu avoir le sentiment d’avoir été écoutée. Mais pour Magali Della Sudda, la réponse politique n’a pas joué de rôle dans le reflux d’un mouvement, alors que l’inflexion de la politique économique de Macron était largement vécue comme un saupoudrage sans effet concret pour la plupart des gilets jaunes – d’après les enquêtes d’opinion, la demande de démission du gouvernement restait prégnante.

Selon le ministère de l’Intérieur, 2.500 manifestants et 1.800 membres des forces de l’ordre ont été blessés lors des manifestations des gilets jaunes. ©AFP

D’autres facteurs ont encore contribué à l’essoufflement. "Beaucoup de gens ne manifestent plus parce qu’ils ont peur d’être verbalisés", dit la chercheuse bordelaise. Être contrôlé en possession d’un gilet jaune dans certaines zones peut mener à une amende, ce qui est rédhibitoire pour des manifestants à très bas revenu. Certains ont exprimé leur exaspération face au manque de structure et de leadership du mouvement; se sont désengagés face aux débordements, ou par crainte des violences policières, aussi documentées qu’impunies à ce jour.

Onze personnes ont perdu la vie en marge des manifestations et actions de blocage routières. Selon le ministère de l’Intérieur, 2.500 manifestants et 1.800 membres des forces de l’ordre ont été blessés.

Les causes du mouvement ont-elles disparu?

Le gouvernement français est rapidement revenu sur son projet de taxation environnementale du carburant, mais c’était éteindre l’allumette alors que les poudres avaient déjà pris feu. À mesure que les revendications du mouvement se multipliaient, les contours de ses causes profondes se précisaient – manque d’accès aux services de base, désocialisation, précarité réelle ou crainte, défiance à l’égard d’un pouvoir jugé trop vertical…

Une contestation étudiante est en train de germer, qui pourrait également être un terrain favorable à la reprise d’un grand mouvement social.

Dans l’ouvrage collectif "Les gilets jaunes, et après?" (Les 1dispensables, 2019), le politologue Brice Teinturier, directeur de l’institut de sondage Ipsos, évoque la bipolarisation du marché du travail, où ceux qui n’ont pas les "bons emplois" se retrouvent enfermés dans un cul-de-sac, sans perspectives. Si des mesures ont bien été prises pour tenter de renforcer le pouvoir d’achat (une quinzaine de milliards d’euros) et, dans une certaine mesure, la participation citoyenne, elles n’ont évidemment pas suffi à adresser toutes les causes réelles ou supposées de la mobilisation.

La flamme des gilets jaunes peut-elle se rallumer?

©EPA

Le mouvement des gilets jaunes a-t-il vécu? Après la flambée de contestation, les braises sont toujours là: des comités toujours actifs à travers l’Hexagone qui espèrent relancer la mobilisation au départ des manifestations anniversaire de ce week-end. L’"Assemblée des assemblées" gilets jaunes a appelé à rejoindre la grève soutenue par plusieurs syndicats et prévue le 5 décembre – un jeudi.

La contestation se concentre cette fois sur la réforme des retraites. Magali Della Sudda souligne que parallèlement à ce geste de "convergence" lancé vers les syndicats, une contestation étudiante est en train de germer, qui pourrait également être un terrain favorable à la reprise d’un grand mouvement social. La conduite des affaires par le gouvernement, sa réponse sur la question des retraites – qui touche les Français de manière plus universelle que celle du carburant – pourra-t-elle prévenir un nouvel embrasement? 

La mobilisation continue en Belgique 

Ce vendredi, un rendez-vous est fixé sur l'autoroute E42 à hauteur de Strépy-Thieu avec pour objectif de bloquer la circulation des camions, selon une information des quotidiens du groupe Sud Presse. 

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