"Trump, c'est le contrecoup de ceux qui n'ont pas accepté l'arrivée d'un Noir à la Maison Blanche"

©Antoine Doyen

Barbara Hendricks est la présidente du Prix du livre européen qui sera remis le 4 décembre. Au-delà du chant, la soprano a également mené une vie de combats. Et ce, depuis le jour où ses pieds de petite fille ont foulé la terre de l’Arkansas.

Little Rock, Arkansas, le 4 septembre 1957. Neuf étudiants noirs, trois garçons, six filles, se présentent devant l’enceinte du Central High School de la ville, l’un des lycées les plus prestigieux des Etats-Unis. L’atmosphère est lourde. L’établissement a choisi de participer à la "déségrégation" progressive, forgée dans une loi de 1954, et d’intégrer ces adolescents dits de couleur au milieu des Blancs. Mais les choses ne tournent pas comme prévu. Le gouverneur Orval Faubus, opposé à cette initiative, a envoyé la garde nationale. Empêchés de rentrer, les étudiants ne peuvent pas non plus s’échapper. Une foule est là pour les insulter, les humilier, on leur crache dessus.

Le soir, de l’autre côté de l’Arkansas River, une petite fille noire de huit ans regarde, hagarde, la confrontation à la télévision. Et son enfance bascule. "C’est le moment où j’ai vraiment réalisé que quelque chose n’allait pas, nous raconte aujourd’hui Barbara Hendricks. J’ai été choquée. J’adorais aller à l’école. Et de voir cette réaction vis-à-vis de jeunes filles et garçons juste un peu plus âgés que moi, qui voulaient juste aller à l’école, ça a été un grand choc. Là, j’ai compris certaines choses que mes parents tentaient de me cacher."

Les prix du livre européen cuvée 2019

Depuis 2007, le Prix du livre européen, remis ce mercredi 4 décembre, récompense un roman et un essai. Le cahier de charge: exprimer "une vision positive de l’Europe", indique son site internet. Une vision qui ne se veut pas naïve, et qui n’esquive pas l’ironie, même poignante, comme en témoigne le choix des deux lauréats cette année.

Dans la section roman, le "Middle England" ("Le cœur de l’Angleterre", dans sa traduction française) de Jonathan Coe est bien cela: drolatique, dans son analyse au scalpel d’une société écartelée entre ses extrêmes. Cette société, l’auteur la mène par le bout du nez depuis l’élection de David Cameron, en 2010, jusqu’au billot du Brexit. Le tout enrobé en filigranes d’une juteuse question: "Comment en est-on arrivé là?"

"Nous, l’Europe — Banquet des peuples" de Laurent Gaudé remporte le prix dans la section "essai". Un essai qu’il tourne en prouesse puisque l’auteur français l’écrit en vers libres. Une ode à la jeunesse, qu’il harangue en invoquant son "sursaut" face à cette Europe qui "semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie"

Nous rencontrons la cantatrice à Paris, où elle préside le jury du Prix du livre européen (voir ci-contre). Tout au long de notre heure d’entretien, une multitude d’expressions défilent sur son visage, au gré de ses souvenirs: d’un sourire énorme – une vague frémissante qui roule à vos pieds – au grondement sourd lorsqu’elle évoque la gravité des jours qu’elle a connus durant son enfance. Certains remontent régulièrement à la surface, comme cette trace indélébile dans l’histoire des Etats-Unis: en 1955, Emmett Till, appelé "Bobo", 14 ans, a été sauvagement torturé et assassiné à Money, Mississippi, parce qu’il aurait manqué de respect à une Blanche. À ses funérailles, malgré le refus des pompes funèbres, sa mère exige qu’on ouvre le cercueil. L’Amérique entière voit alors circuler les photographies du jeune corps mutilé, le visage défoncé, les yeux arrachés. Ce meurtre cabre l’Amérique, et plane comme une épée de Damoclès sur la communauté noire. "J’ai appris cette histoire quelques années plus tard. Ça m’a évidemment bouleversée." En 1959, le père de Barbara, pasteur, se voit confier le ministère d’une grande église à Chattanooga, Tennessee. La famille prend la route, et traverse, par le nord, le Mississipi, État où l’horreur était désormais possible. "J’avais vraiment peur parce que mes frères étaient plus petits, j’espérais surtout qu’ils n’allaient pas demander d’arrêter la voiture pour aller faire pipi."

"J’étais davantage Malcolm X"

"Les pieds enracinés dans la terre de l’Arkansas", la jeune fille grandit. Son rapport au monde aussi. "Quand on a cette possibilité d’agir, c’est très important." Elle suit avec avidité l’évolution de la société autour d’elle. Et ses turpitudes. En 1954, la Cour suprême avait déclaré inconstitutionnelle toute forme de ségrégation dans les institutions scolaires. Il a pourtant fallu attendre deux ans, après le refus de Rosa Parks de s’asseoir à l’arrière d’un bus à Montgomery, parmi les places réservées aux Noirs, pour que cette même cour étende la loi… aux bus d’Alabama.

Un jeune pasteur s’était distingué à l’occasion, en organisant un boycott généralisé des bus: un certain Martin Luther King. La lutte pour les droits civiques était en marche. "Quand ce mouvement a commencé, avec Martin Luther King, mais aussi avec beaucoup de femmes peu connues, je commençais à entrevoir l’espoir d’une lutte juste, qui avait un sens. On connaît le nom de Rosa Parks, mais il y avait aussi Dorothy Height, Diane Nash, Daisy Bates qui avaient aidé les Neufs de Little Rock, mes parents les connaissaient." Et ce sont ces noms de femme qui servaient alors de modèle à la jeune adolescente. "Je trouvais que Martin Luther King était un peu trop comme mon père. Il était vieux jeu, pas moderne, j’étais plus Malcolm X, le Black power."

Les luttes se généralisent. Et Barbara Hendricks, ayant hissé sa jeunesse sur les marches de l’université où elle étudie les mathématiques et la chimie, commence à y participer. Manifestations contre la guerre au Vietnam, pour le droit des femmes, les combats ne manquent pas. Mais la condition des Noirs, encore loin d’être résolue, continue de bousculer sa communauté. "Tout le monde disait ‘drop out’ (allusion à la consommation de drogue, mantra de la contre-révolution, NDLR), une amie m’en proposait. Mais moi, je disais, on doit ‘drop in first’. Nous, nous n’étions pas dedans, on ne pouvait pas ‘drop out’! " Et la vague frémissante de jeter à nouveau son rire à nos pieds.

Le mouvement est lancé. En août 1963, la marche à Washington rassemble des centaines de milliers de personnes. Martin Luther King y déclame son fameux "I have a dream". Le président John Fitzgerald Kennedy prépare son Civil Rights Act. "Pour moi, c’était le début des combats, c’était ma responsabilité, désormais comme citoyenne. Je n’avais plus d’excuse. C’est à ce moment-là que, dans ma tête, je suis devenue activiste."

"Trump, c’est le contrecoup de ceux qui n’ont pas accepté l’arrivée d’un Noir à la Maison Blanche."


Puis c’est le choc. JFK est assassiné à Dallas. Les multiples enquêtes le prouvent: la cause noire n’y est pour rien, mais l’action du président n’en est pas moins restée en friche, le chef suprême, devenu champion d’une communauté, apôtre des droits civiques, n’est plus. Son successeur n’y fera pas défaut: il apposera sa signature sur le projet de Kennedy avec, dans son dos, Martin Luther King lui-même, qui sera assassiné 4 ans plus tard. "Lyndon Johnson savait qu’il allait perdre les démocrates du Sud pour toujours, et il avait raison. Les républicains, le parti de Lincoln, ont utilisé les démocrates du Sud pour devenir le parti qui utilise, depuis Nixon, ce clivage entre Noirs et Blancs, pour rester au pouvoir, pour essayer de convaincre les pauvres Blancs en leur disant: certes, on ne va pas réduire cette inégalité de richesse, qui existe encore plus aujourd’hui entre les riches et les pauvres, mais on vous laisse cette supériorité vis-à-vis des Noirs en vous laissant venir dans nos hôpitaux, nos écoles. Le résultat aujourd’hui, c’est Trump."

"J’ai décidé de devenir Européenne"

Vu à travers ce prisme militant, le début de la carrière musicale de Barbara Hendricks apparaît presque comme une parenthèse. Elle débarque à New York durant l’été 1969, pour suivre des cours à la Julliard School auprès de la soprano Jennie Tourel. "New York était une ville très diversifiée, surtout sur le plan économique: aujourd’hui, il n’est plus possible d’y habiter si on n’est pas riche. J’ai adoré mes années passées là-bas." Pas besoin, non plus, de s’imposer en tant que Noire sur une scène d’opéra. D’autres l’avaient fait avant elle. Marion Anderson qui fut la première à chanter au Metropolitan Opera de New York en 1955, et qui chanta l’hymne national devant Kennedy en 1961. Et bien sûr Leontyne Price, devenue l’une des plus grandes voix de soprano au monde. "J’avais la chance que toute cette génération, surtout de femmes, avait fait le travail avant moi, je ne devais pas supporter la charge de représenter ma race."

Barbara Hendricks quitte New York pour l’Europe, et elle y restera, dès 1977. Elle y a rencontré à Paris son futur mari, un Suédois, et fondera avec lui une famille. Est-ce la fin d’un combat? La petite fille de l’Arkansas a-t-elle laissé son militantisme derrière elle? Certes, Barbara Hendricks ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans sa carrière musicale. Une carrière chronophage qui l’emmène sur les plus grandes scènes du monde, et lui fait rencontrer les plus grands chefs (dont un certain Herbert von Karajan) et les plus grands chanteurs, (dont un certain José Van Dam). Entre-temps, elle aura deux enfants, nés respectivement en 1981 et en 1984, et ira s’installer en Suisse. Mais, jamais la "cause" ne sera loin. "J’ai décidé de devenir Suédoise et Européenne parce que je trouvais que quelque chose d’intéressant commençait ici, né de l’envie de vivre en paix, d’être ensemble, et qui m’a beaucoup touchée. C’est venu un peu par hasard. J’étais invitée par Jack Lang pour un meeting de François Mitterrand qui parlait de Maastricht. Je lui ai répondu que je n’étais pas Européenne. Finalement, j’ai accepté d’y aller parce que cela concernait mes enfants: ils sont nés à Paris, ils habitaient en Suisse, leur père est Suédois. Et entre les tournées, ma vie était surtout à la maison, avec ma famille. Après ce meeting, je me suis dit: ah, c’est ça, être Européen. Et je trouvais ça beau."

"C’est quoi, le HCR"

C’est en 1986 que, auréolée de sa notoriété, elle est approchée par le porte-parole du Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). L’idée est de monter une équipe d’ambassadeurs, à l’aide de personnalités célèbres, pour propager la cause des réfugiés et le travail de l’équipe onusienne. La rencontre est programmée dans un café, à Montreux. Au départ, une simple curiosité. Et cet échange surréel, que la cantatrice raconte dans sa biographie*:

"Excusez-moi, le HCR, j’en ai déjà entendu parler, mais quelle est sa fonction exacte?

- Voilà justement pourquoi nous avons besoin d’ambassadeurs!"

Une fonction qu’elle ne quittera plus.

"Ma voie — Mémoires" de Barbara Hendricks Éditions Les Arènes, 2010 472 pages, 24,80 euros ©doc

Au départ, les membres du HCR ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée de ces divas internationales dans le monde cruel des guerres et des exils. Parmi eux, un certain Sergio Vieira de Mello, qui deviendra l’un des amis les plus proches de Barbara Hendricks. Ces concerts de chanteurs parés d’aura et de bijoux surfant sur la vague d’indignation causée par les images d’enfants affamés en provenance d’Éthiopie en avaient écœuré plus d’un. Le rôle devait être défini, le métier créé de toutes pièces. La cantatrice bénéficiera des conseils éclairés de deux acteurs, rompus à ces fonctions délicates: Audrey Hepburn et Peter Ustinov, tous deux ambassadeurs pour l’Unicef, et par ailleurs voisins en Suisse.

"Cette cause m’a prise, depuis le premier jour où je suis allée dans un camp de réfugiés." Ce sera en Zambie, auprès des réfugiés namibiens qui avaient fui leur pays mis sous la tutelle répressive de l’Afrique du Sud. Puis ce fut la Malaisie, dans le camp de Pulau Bidong qui se vidait des derniers réfugiés vietnamiens, ces fameux "boat people" qui avaient fui le conflit dans leur pays. De nombreuses autres missions suivront, avec chaque fois, la même volonté: montrer au monde ces visages d’enfants, de femmes et d’hommes que le destin a jetés sur la route et dans les camps. "Je ne vois plus 60 millions de réfugiés, je ne vois qu’une famille. Je ne vois pas de solution, mais je suis obligée de continuer à lutter."

"Cette cause m’a prise, depuis le premier jour où je suis allée dans un camp de réfugiés."


Parfois ces missions l’emmènent au beau milieu des conflits. Comme ce 31 décembre 1991, jour de réveillon à Dubrovnik, alors que la ville ployait sous les bombardements. Parfois, ce sont des amis proches qui perdent la vie. Le 19 août 2003, alors que la campagne militaire américaine en Irak venait de commencer, une voiture piégée explosait devant le siège des Nations Unies, tuant 22 personnes, dont le proche Sergio Vieira de Mello, représentant de l’ONU sur place. "Ces gens tués à Bagdad étaient les meilleurs de l’ONU. Même s’ils étaient contre la guerre, même s’ils savaient qu’ils étaient utilisés par Bush pour essayer de réparer la merde des Américains, ils ont accepté parce qu’ils étaient dévoués!"

Aujourd’hui, la cantatrice intègre plus que jamais ces combats dans les airs qu’elle chante. En témoigne son dernier enregistrement paru l’année dernière, "The road to freedom", où elle redevient, si l’on peut dire, la petite fille de l’Arkansas. Elle y chante du blues et des gospels, mais c’est l’ombre d’un pasteur noir qui s’étend sur tout le disque. "J’ai redécouvert Martin Luther King récemment. Aujourd’hui, je trouve cela fantastique, ça résonne en moi."

(*) "Ma voie — Mémoires" de Barbara Hendricks Éditions Les Arènes, 2010 472 pages, 24,80 euros


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