Publicité
Publicité
reportage

Un Big Bang aérien à Istanbul?

©AFP

Le plus grand, le plus beau et le plus fréquenté du monde… Le nouvel aéroport inauguré lundi à Istanbul doit répondre à tous les superlatifs. Tiendra-t-il ses promesses? Il est trop tôt pour le dire.

Le prochain Big Bang aérien aura-t-il lieu en Turquie? C’est ce que promet le CEO du nouvel aéroport d’Istanbul, le Turc Kadri Samsunlu. "The biggest and the best", le plus grand et le meilleur, c’est le motto de ce méga projet de 7.600 hectares, soit trois fois plus que l’aéroport d’Atatürk qu’il doit remplacer. Lundi, le président Erdogan en personne sera le maître de cérémonie de l’inauguration en grande pompe de ce "super-connecteur", à 4 heures de vol de Londres et 9 heures de Pékin, censé concurrencer les hubs aériens de Dubaï, Doha et Abu Dhabi.

©AFP

La date du 29 octobre 2018 a été choisie pour coïncider avec le 95e anniversaire de la République turque. Tant pis si les travaux ne sont pas terminés, si les ouvriers en gilet fluorescent s’affairent toujours sur les échafaudages, si les grues tournoient encore dans le ciel et qu’un effondrement de terrain a eu lieu récemment sur le site. L’aéroport, dont le nom officiel a été gardé secret, au grand dam des professionnels du tourisme, ouvrira symboliquement sa piste la semaine prochaine à cinq vols par jour, trois vols domestiques et deux vols internationaux. "C’est une phase de test avant la mise en service définitive du 31 décembre 2018", a précisé Kadri Samsunlu, le PDG d’IGA, le constructeur et exploitant du nouvel aéroport, lors d’une conférence de presse à quatre jours de la pré-ouverture.

Encore en chantier

Les journalistes n’ont eu accès qu’à une seule aile du bâtiment, celle des embarquements des vols domestiques. Le terminal, pièce maîtresse de l’édifice, qui mesure "5 fois la surface de l’Empire State building", selon le communiqué, n’était pas visible "à cause des préparatifs pour la cérémonie de lundi", nous souffle l’attachée de presse. La visite prévue à la tour de contrôle a été annulée "pour raison de sécurité sur le chantier".

©AFP

La première phase (sur quatre) du "plus grand aéroport du monde" a été construite à une vitesse d’enfer, en moins de quatre ans. Cette phase initiale comporte un terminal pouvant accueillir 90 millions de passagers par an, et deux pistes d’atterrissage. D’ici 18 mois, une troisième piste sera ajoutée, ce qui fera d’Istanbul un carrefour aérien incontournable pour la région. Le but d’IGA est de construire trois pistes supplémentaires et d’accueillir entre 150 et 200 millions de passagers par an à partir de 2028. Du jamais vu. "L’objectif est de nous hisser à la deuxième place des aéroports les plus fréquentés d’ici deux à quatre ans, et de remplacer Atlanta dans sa position de leader quand toutes les phases seront achevées", affirme Kadri Samsunlu.

L’opération consistant à déménager l’aéroport d’Atatürk, en surcapacité, se fera en 48 heures, les 29 et 30 décembre, promettent les responsables. Atatürk ne conservera que les activités de fret, et devrait fermer complètement ses portes dans un futur proche. Le nouvel aéroport est une aubaine pour la compagnie aérienne nationale Turkish Airlines, qui va profiter de l’espace supplémentaire pour augmenter sa flotte de 330 à 500 appareils d’ici 2023.

Soutien étatique

Lieu de transit entre l’est et l’ouest, le futur carrefour aérien d’Istanbul, évalué à 30 milliards de dollars à terme, n’aurait pas été possible sans la volonté et le soutien de l’Etat turc. IGA, le consortium qui a remporté l’appel d’offres pour la construction et la gestion du nouvel aéroport, est formé de cinq groupes turcs (Gengiz, Mapa, Limak, Kolin, Kalyon) réputés proches du gouvernement. Ce consortium est financé à 70% par des banques publiques turques, le reste venant de banques locales privées. "IGA une entreprise 100% turque" se félicite son patron.

"Il y a dans ce projet un mélange de rhétorique libérale et de péri-étatisme qui caractérise l’économie politique de l’AKP."
Jean-François Pérouse
Géographe, auteur de "Istanbul planète. La ville-monde du XXIe siècle".

Ce partenariat public-privé repose sur un contrat de type Bot (Build-Operate-Transfer) sur une durée de 25 ans, au bout de laquelle IGA transférera l’exploitation de l’aéroport à l’Etat turc. Ce genre de montage financier serait inconcevable en Europe de l’Ouest, souligne Jean-François Pérouse, géographe et auteur de "Istanbul planète. La ville-monde du XXIe siècle". "Il y a dans ce projet un mélange de rhétorique libérale et de péri-étatisme qui caractérise l’économie politique de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement fondé par Recep Tayyip Erdogan, majoritaire en Turquie). L’implication de l’Etat va très très loin et constitue une prise de risque pour le contribuable turc. La construction de cet aéroport géant s’inscrit dans l’imaginaire du repositionnement de la Turquie au centre de l’économie de circulation à l’échelle mondiale. C’est une entreprise d’auto-persuasion qui est menée assez efficacement avec des campagnes de communication impressionnantes en Turquie et à l’international", poursuit Jean-François Pérouse.

Peu d’expérience du secteur

Le pari n’est pas gagné. En termes de trafic d’abord: les deux aéroports actuels d’Istanbul, Atatürk et Sabiha Gökçen, sur la rive asiatique, combinaient à eux deux 95,1 millions de passagers en 2017, avec une croissance de 5,5% et 5,8% respectivement. Or le nouvel aéroport table sur 90 millions de passagers dès la première année d’exploitation, une gageure. Défi en termes techniques ensuite. "Le plus important aéroport du monde, celui Hartsfield-Jackson d’Atlanta, voit passer 104 millions de passagers annuellement. Je pense qu’au-delà de 150 millions de passagers par an, nous sommes dans des projections irréalistes", commente David Bentley, analyste de l’aérien pour la société de consulting Capa- Center for aviation.

Les critiques regrettent que l’opérateur traditionnel des aéroports turcs, TAV Airports (détenu à 46,1% par le français ADP), ait été écarté lors de l’appel d’offres, au profit de sociétés qui ont peu d’expérience du secteur aérien. Le décès de 30 ouvriers depuis le début des travaux (chiffre officiel, plus selon les syndicats), et des mouvements de protestation sur le chantier contre les conditions de travail, et l’arrestation de 24 employés en octobre, écornent l’image du plus important ouvrage d’art de l’histoire de la République turque.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés