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Ursula von der Leyen: "A Bruxelles, j'ai le sentiment profond de revenir à la maison"

Ursula von der Leyen a accordé sa première interview post-investiture à L’Echo et d’autres titres de presse européens. ©Getty

La nouvelle Commission européenne entre en fonction le 1er décembre. Sa présidente, Ursula von der Leyen, s’est donné la mission d’une transformation profonde de l’Europe, en misant sur le climat et le numérique. Elle nous accorde sa première interview.

Vingt-quatre heures après le vote d’investiture du Parlement européen, Ursula von der Leyen, la première femme de l’histoire à accéder à la présidence de la Commission, un des postes les plus influents d’Europe, nous reçoit dans un bureau à Strasbourg. Décontractée. Tout sourire. Derrière ce sourire, une coriace.

Poussée en juillet par Paris et Berlin à se porter candidate à la présidence, en pleine crise du Brexit et dans une Europe minée par les populismes, l’ancienne ministre allemande de la Défense a fait tourner le vent en sa faveur. À la force du poignet. Ralliant des eurodéputés coriaces, elle a atteint, mercredi lors du vote, deux tiers des suffrages en faveur de son équipe de commissaires, parmi lesquels Didier Reynders. La tâche sera complexe, mais l’aventure semble décupler la volonté de cette européenne dans l’âme qui a passé une partie de son enfance à Bruxelles.

Elle donne sa première interview après investiture à L’Echo et quelques autres journaux européens.

Avez-vous été surprise par le résultat du vote d’investiture de la Commission par le Parlement?

Je suis incroyablement touchée. Ils nous ont envoyé un message fort, que nous sommes proeuropéens, constructifs et que nous avons un agenda positif. Et c’est formidable.

Une de vos tâches sera de contrer la vague ultranationaliste qui a freiné l’Europe ces dernières années. Comment comptez-vous faire?
Nous allons montrer aux gens que l’Europe tient ses promesses. Que l’Europe fait la différence. Que l’Europe signifie que nous rassemblons les forces de vingt-huit États et qu’en faisant cela, nous pouvons atteindre des objectifs qu’aucun État seul ne pourrait réaliser.

"Le Green Deal européen est notre stratégie de croissance."

La négociation du budget 2021-2027 est dans l’impasse à cause des divisions entre États. Quand se terminera-t-elle?
Il est crucial que ce budget soit prêt le plus vite possible. Nous avons besoin de démarrer nos projets. Le budget actuel, qui prend fin, a été élaboré pour les sept dernières années. À cette époque, la Russie n’avait pas annexé la Crimée, nous ne connaissions pas le mot Daesh, la déstabilisation de l’Afrique n’était pas aussi forte, la question du climat n’était pas si haute dans l’agenda, nous commencions à peine à comprendre ce que la numérisation voulait dire.

Le budget 2021-2027 devra avoir une structure différente, parce que le monde a changé. Et c’est dans notre intérêt commun que nous permettions à l’Union européenne d’investir dans des grandes orientations, comme le Green Deal européen ou la numérisation.

La tension monte entre la France et l’Allemagne. Cela vous pose-t-il problème?
Je vois ça comme une saine concurrence entre deux pays pour une meilleure Europe. Je connais la relation franco-allemande depuis 15 ans et c’est une belle relation, nécessaire pour énergiser nos débats. Pour moi, en tant que présidente de la Commission, il est important d’écouter les deux. L’art de réussir l’Union européenne réside dans notre capacité à rassembler les énergies et les idéaux en un seul chemin.

"La Chine nous défie chaque jour."

Quelle relation allez-vous avoir avec Donald Trump?
C’est vrai que nous avons des choses à régler entre nous, mais nous n’oublions jamais que nous sommes assis du même côté de la table. Nous avons une amitié fondée sur la confiance. Et nous n’oublions jamais le long chemin fait ensemble depuis la Seconde Guerre mondiale, ni que c’est sous la protection des Etats-Unis que nous avons construit une économie aussi stable. Mais maintenant, nous devons avancer en tant qu’Union européenne.

Son rapport aux femmes n’est pas simple…

Quel que soit le chef d’État ou de gouvernement que je rencontrerai, cela jouera bien sûr un rôle. Je resterai tel que je suis. J’ai un bilan personnel et il est lié à ma personnalité profonde.

J’ai déjà eu la chance de rencontrer le président, et comme avec toute rencontre de ce niveau, je préparerai en profondeur les sujets que nous aborderons, et je pense que c’est bon car l’agenda avec les Etats-Unis est complexe. Mais pour l’instant, aucune rencontre n’est prévue.

"Aucun parti européen ne nous a donné carte blanche."

Quels rapports aurez-vous avec la Chine? Qu’en sera-t-il du dossier Huawei?
La Chine nous défie chaque jour, mais nous devons trouver le bon équilibre sur les questions qui nous opposent, par exemple sur la cybersécurité, les droits humains, la protection des données personnelles ou commerciales. De l’autre côté, nous devons trouver des intérêts communs où nous pouvons travailler ensemble de manière constructive, par exemple sur le combat contre les changements climatiques.

Quant à Huawei, la Commission examine les positions des 28 États membres. D’ici la fin de l’année, nous développerons une approche commune sur Huawei mais aussi sur les normes de sécurité à mettre en place par rapport aux technologies étrangères.

Êtes-vous d’accord de modifier le pacte de stabilité pour soutenir les investissements en faveur du climat?
Non, cela ressemble trop à du greenwashing. Le Green Deal européen est notre stratégie de croissance. Pour bien faire, nous devons investir massivement dans la science et la recherche pour des nouvelles technologies. Nous découvrirons qu’il y a beaucoup de bénéfices dans les investissements verts et beaucoup de possibilités. Mais c’est tout à fait faisable dans le cadre actuel du pacte de stabilité.

"Je considère l’abstention des Verts européens comme un vote de confiance."

Allez-vous intégrer les Verts européens dans la mise en œuvre du Green Deal?
Je considère l’abstention des Verts européens, mercredi au Parlement, comme un vote de confiance et d’ouverture. En juillet, ils ont voté contre moi, maintenant ils ont changé, ce qui veut dire qu’ils sont prêts à travailler avec nous sur différents sujets. Mais aucun parti européen ne nous a donnés de carte blanche. C’est la beauté du Parlement européen, par rapport aux nationaux, de voir les majorités changer en fonction des sujets de telle sorte que cela convienne aux 28 États membres.

L’intitulé de commissaire à "la Protection des valeurs européennes" (au lieu de "Migration") a été rejeté par le Parlement lors des auditions. Vous y attendiez-vous?
C’était un processus nécessaire et positif, il y a cinq mois nous avons commencé sans nous connaître. Je suis très heureuse de la large majorité de vote, de 65%, en faveur de la Commission. Cela montre que nous avons réussi à construire une confiance réciproque. Bien sûr, je sais que dans le futur il y aura des majorités différentes.

Quand la Commission proposera-t-elle son pacte sur l’asile et la migration?
Pour l’instant les commissaires Ylva Johansson et Margaritis Schinas voyagent d’État en État, je leur ai demandé d’écouter les opinions des États. Je suis confiante que nous aboutirons à la fin du premier trimestre de l’année prochaine, ou au début de deuxième.

Les tensions entre alliés au sein de l’Otan vous inquiètent?
L’Otan sera toujours une défense collective. Ceci dit, il y a des domaines où je ne vois pas l’Otan, mais un appel pour l’Union européenne parce qu’elle a un large champ d’instruments pour gérer les questions de voisinage. Cela va de la coopération au développement à des fonds pour le voisinage, de la diplomatie. Il y a trois ans, nous avons commencé à développer une Union européenne qui accroît l’interopérabilité entre les forces armées des 28 États membres. Mais la sécurité militaire ne sera jamais soutenable si elle n’est pas accompagnée de diplomatie et d’instruments parallèles.

"C’est aux gens de nous dire quels sont les sujets les plus importants à l’agenda."

En juillet, vous avez appelé au lancement d’une conférence sur le futur de l’Europe. L’Allemagne et la France vous soutiennent depuis quelques jours. Quelle est votre vision du futur de l’Europe?
Il y a deux pistes. La première touche les questions institutionnelles, comme les listes transnationales. La seconde piste est celle où les gens doivent verbaliser leurs attentes, leurs espoirs, leurs peurs sur le futur de l’Europe. Notre tâche sera d’aller dans toutes les régions et d’y écouter les gens. Comprendre les sujets dominants ressortant de ce processus et quelle pourrait être notre action pour réagir à cette vision, à ces peurs. J’attends que l’Europe ressorte plus forte de ce processus. Mais c’est aux gens de nous dire quels sont les sujets les plus importants à l’agenda.

Comment vivez-vous votre retour à Bruxelles?
À Bruxelles, j’ai le sentiment profond de revenir à la maison, j’adore la multitude de langues qui circule. De tempéraments, de culture, d’attitudes pour approcher les problèmes. Mais cette grande passion de faire avancer l’Union européenne, c’est formidable de le ressentir là où je travaille. Je suis heureuse de revenir dans cette atmosphère.

©REUTERS

Votre relation avec Angela Merkel a-t-elle changé depuis votre désignation?
Ma relation avec Angela Merkel est construite depuis quarante ans. À travers des hauts et des bas, vous apprenez à connaître quelqu’un très bien et il y a une confiance profonde entre elle et moi. Elle sait que depuis de nombreuses années, mon envie était d’aller au niveau européen. Son héritage à l’Europe est exceptionnel. J’ai à mes côtés, comme présidente de la Commission, quelqu’un qui a un désir profond de stabiliser l’Union européenne. C’est une bonne chose.

Comment allez-vous vous assurer que les géants du net, comme Facebook et Google, respectent nos règles?
S’agissant du numérique, c’est intéressant de voir à quel point l’Europe, avec le RGPD, a mis en place un cadre mondial qui protège les droits individuels. Personne d’autre n’aurait pu le faire. C’est un cadeau au monde. C’est centré sur l’humain. Aux Etats-Unis, c’est différent, les choses sont dirigées par le marché, et en Asie par les gouvernements. C’est un excellent message à ceux qui veulent faire des affaires dans le marché européen. Ils sont les bienvenus, c’est un immense marché, mais ils doivent respecter nos règles. Notre but est de faire la même chose avec l’intelligence artificielle, mettre en place des règles qui façonnent la numérisation mondiale.

Dans deux mois, ce sera le Brexit, une échéance importante pour l’Union. Pensez-vous que les élections au Royaume-Uni pourraient changer la situation?
Nous devons respecter les élections au Royaume-Uni et voir ce qu’il en ressort.

Craignez-vous que ce dossier, et ses complications, vous prenne beaucoup de votre temps?
C’est important que nous ayons une très bonne relation avec nos amis britanniques, donc le temps investi dans le Brexit est aussi un investissement dans une relation positive avec notre voisin.

"J’ai eu sept enfants, mais j’ai toujours fait mon travail."

Quand vous serez à Bruxelles, vous allez vivre dans un petit studio installé au Berlaymont. Pourquoi?
Ce studio, de 25 m², me permettra d’économiser mon temps. Il m’évitera de me retrouver dans les embouteillages deux fois par jour et l’avantage que la sécurité n’aura pas de louer un appartement près de ma maison pour leur équipe. Je pourrai aussi travailler tard la nuit, jusqu’à ce que j’aie fini mon travail. Je sais d’expérience, et je suis mère de sept enfants, qu’il est important de pouvoir quitter son bureau. Nous avons une réunion le matin, une autre l’après-midi, après, quoi que fassent mes collaborateurs, c’est leur décision personnelle. C’est important que le signal vienne du sommet: c’est tout à fait ok de rentrer maintenant à la maison. Ce n’est pas une tradition ici, mais c’en est une dans ma vie. J’ai eu sept enfants, mais j’ai toujours fait mon travail. J’ai toujours voulu l’autonomie de décider comment et quand j’allais le réaliser. C’est moi qui décide quand je travaille sur mon PC. Mon patron décide ce que je fais, pas comment je le fais.

Vous ne vous y sentirez pas seule?
Je serais tout aussi seule dans un autre appartement (rire).

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