interview

Vladimir Fédorovski: "La Russie et l'Occident ont tout intérêt à s'entendre"

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Il est plus connu à l’étranger que dans son propre pays. Ancien diplomate de carrière reconverti dans l’écriture, Vladimir Fédorovski incarne à merveille la Russie cultivée et cosmopolite que l’on apprécie en Europe, aux antipodes du nationalisme cultivé par l’autre Vladimir, l’actuel maître du Kremlin.

Membre de la garde rapprochée de Gorbatchev dans les années 1980, Fédorovski continue de militer pour la démocratie dans son pays. Son nouveau livre – le 41e – traite des intrigues multiples au Kremlin depuis 1945. A l’approche des élections en Russie qui se tiendront dimanche prochain, il lève un coin du voile sur la succession de Vladimir Poutine.

Vous étiez l’ambassadeur de la Perestroïka en France de 1985 à 1990. Vous saviez que ça pouvait mener à l’implosion du système?

Les Russes aujourd’hui détestent cette période, parce qu’ils ont l’impression de s’être fait rouler par l’Occident. Au lieu de renvoyer l’ascenseur, l’Occident, et les Américains en particulier, ont humilié la Russie en repoussant les frontières de l’Otan et en manipulant le scrutin de 1996. Gorbatchev était ambigu quant à savoir s’il fallait réformer le régime ou le supprimer. Quant à l’idéologue de la Perestroïka, Alexandre Jakovlev, avec qui je travaillais en lien direct, il était conscient que le régime était criminel. Rétrospectivement, nous sommes fiers de ce que nous avons réalisé. Tout s’est fait sans guerre civile dans un pays doté de 10.000 têtes nucléaires. Ce que nous avons accompli relève du miracle.

CV express
  • Né à Moscou en 1950
  • Diplomate de 1972 à 1990
  • Il fut une des chevilles ouvrières de la Perestroïka sous l’ère Gorbatchev
  • Porte-parole du mouvement démocratique pendant la résistance au putsch manqué de 1991
  • Il vit aujourd’hui à Paris
  • Il est l’auteur russe le plus lu en langue française

Dans quelle mesure Vladimir Poutine prépare-t-il sa succession?

Il prépare sa succession depuis début 2016, lorsqu’il a nommé une nouvelle génération de trentenaires au gouvernorat des provinces. Au niveau de son entourage, il a poussé en première ligne un personnage jusque-là peu connu du grand public, Alexeï Dioumine, passé du statut de garde du corps personnel à celui d’éminence grise. Il réunit les deux critères fixés par Poutine: il est jeune – 45 ans – et animé par la fibre patriotique. Son heure de gloire se situe en 2014, lorsqu’il a géré de main de maître la nuit fatidique où Poutine avait décidé de sauver le président ukrainien Viktor Ianoukovitch et de rattacher la Crimée à la Russie. Depuis février 2016, il est gouverneur de la région de Toula, au sud de Moscou, qui concentre le complexe militaro-industriel russe.

Quand voyez-vous Poutine passer la main à son protégé?

Rien n’interdit de songer qu’une fois réélu, Poutine ne décide de démissionner, de céder la place à son protégé et de prendre la présidence de la Fédération russe de judo. Ce n’est pas une boutade. En Chine, en 1989, Deng Xiaoping a laissé la gestion quotidienne à son poulain Jiang Zemin pour se limiter officiellement à la présidence de la Fédération chinoise des joueurs de bridge, tout en continuant à exercer son autorité en coulisses. La succession de Poutine risque toutefois de buter sur deux problèmes.

Quels sont ces problèmes?

Le premier, c’est le système qui repose sur une seule personne. Le système politique est verrouillé, basé sur l’autorité et fermé à tout débat d’idées. La Russie n’a pas la tradition chinoise de préparer la succession. Le second problème, c’est la forte dépendance de l’économie russe par rapport au gaz et au pétrole.

"Au cœur du Kremlin, des tsars rouges à Poutine", Vladimir Fedorovski, éd. Stock, 320 pages, 20 euros ©Stock

Le centre de gravité du pouvoir en Russie, ce sont les oligarques ou les services secrets?

Les services secrets assurément. Les Américains pensent que grâce aux sanctions économiques, les oligarques pousseront Poutine à infléchir sa politique. Ils se trompent lourdement. Les Russes sont ravis de voir les oligarques punis par les sanctions, car ils sont jugés responsables d’avoir bradé les ressources du pays sous l’ère Eltsine. Quand la Russie est poussée dans un coin, elle fait bloc derrière son chef. Il en a toujours été ainsi.

Les Russes ont-ils fait élire Trump?

J’observe beaucoup d’hypocrisie sur cette question. Les Russes n’ont jamais cru que Trump serait élu. Par contre, ils ont volé les mails d’Hillary Clinton. Mais aujourd’hui, tout le monde vole les mails de tout le monde. Ceci étant, je doute fort que Trump soit un agent de Poutine: les rapports entre Washington et Moscou sont au plus bas. Si les Russes ont joué un rôle dans la campagne, c’est sans commune mesure avec l’opération montée par les Américains en 1996 lorsqu’ils ont débarqué une équipe d’experts à Moscou pour remettre en selle Boris Eltsine, malmené dans les sondages.

D’où vient cet antagonisme latent entre la Russie et l’Occident?

Pour des observateurs avisés comme Hubert Védrine ou Henry Kissinger, diaboliser les Russes permet de retrouver l’ennemi d’antan. C’est un moyen de faire fonctionner le complexe militaro-industriel. Mais la confrontation est une posture dangereuse. Le véritable adversaire de l’Occident, ce n’est pas la Russie mais l’islamisme. Et on ne réglera pas le problème de l’islamisme en se mettant les Russes à dos. Je ne vois d’ailleurs pas de contradiction majeure entre les intérêts russes et occidentaux. Les deux ont tout intérêt à s’entendre. Prenez le dossier ukrainien: au lieu de jouer la confrontation, on pourrait faire de l’Ukraine un trait d’union entre l’Occident et la Russie.

"Le véritable adversaire de l’Occident, ce n’est pas la Russie mais l’islamisme."
Vladimir Fédorovski

Pourquoi la construction européenne indispose-t-elle autant le Kremlin?

Il existe en Russie une tendance fondamentaliste qui vise à promouvoir des valeurs conservatrices en Europe. Je m’oppose à ce courant de pensée. Je pense au contraire qu’il existe de grandes affinités entre les civilisations européenne et russe.

"Au cœur du Kremlin, des tsars rouges à Poutine", Vladimir Fedorovski, éd. Stock, 320 pages, 20 euros

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