reportage

Au Soudan, face à une junte inflexible "la résistance continue"

Au moins 13 protestataires ont été tués le 3 juin à Khartoum au Soudan. ©Getty Images

Traumatisés par la répression féroce de leur insurrection pacifiste, les Soudanais vivent aujourd’hui coupés du monde, à la merci de la violence d’un conseil militaire de transition. À Khartoum, la population continue à résister pour obtenir un régime civil.

Sur l’écran d’un smartphone défilent les images tremblantes d’une esplanade où des gens apeurés s’enfuient dans tous les sens, des véhicules d’assaut les prenant en tenaille. La bande-son: des rafales de mitraillettes et des cris d’effroi. À Khartoum, ville sous occupation militaire depuis deux semaines, Ali* et Omar restent le plus souvent cloîtrés et regardent en boucle des vidéos du 3 juin dernier, lorsque leurs propres forces armées ont mis un terme sanglant à la plus belle expérience de leur vie. "C’était la première fois que je me sentais vivre comme un être humain", résume Omar, publiciste de 28 ans issu de la classe moyenne de Khartoum, à propos des manifestations qui ont débuté en décembre 2018 dans plusieurs villes du Soudan et ont abouti à la chute d’Omar el-Bachir le 11 avril 2019. Il était sur la place du sit-in à l’aurore du 3 juin, quand la tuerie a débuté sans sommation. Le comité des médecins soudanais, proche des manifestants, a documenté pas moins de 118 morts, dont certains noyés dans le Nil adjacent, 70 cas de viols et des centaines de blessés. Un massacre.

"La chose la plus effrayante de ma vie"

"La résistance continue. Les proches des victimes se sont engagées à leur tour."
moustapha amin membre du mouvement "changement maintenant"

Malgré la chute du dictateur arrivé au pouvoir par un putsch en 1989, les manifestants avaient décidé de ne pas bouger de la place de la "Qiyadah" ("Commandement", située face au quartier général de l’armée, NDLR), persuadés que les militaires ne remettraient pas le pouvoir aux civils sans la pression populaire. L’armée s’était bien ralliée à leur soulèvement en détenant Omar el-Bachir et en promettant de participer à une transition vers des élections libres, mais les Soudanais connaissent leur histoire. "En 63 ans d’indépendance, nous en avons passé 52 sous régime militaire", soupire Omar. En 1964 et en 1985, ses aïeuls avaient déjà renversé pacifiquement une dictature militaire, mais à chaque fois, un nouveau coup d’État est venu avorter la courte expérience démocratique soudanaise.

Sceptique au début, Ali s’est rallié aux manifestants quand il a découvert en janvier la vidéo du meurtre du docteur Babikeur, tué par balles à bout portant tandis qu’il soignait des protestataires. Quittant le sit-in aux premières lueurs de l’aube du 3 juin, le trentenaire aperçoit alors "la chose la plus effrayante de [sa] vie: un convoi d’au moins deux cents véhicules des Forces de soutien rapide. Je n’imaginais pas qu’ils se dirigeraient vers la place pour attaquer des civils désarmés!"

Derrière ce nom de Forces de soutien rapide se cachent les redoutés "Janjaweed", une milice soutenue par l’armée qui commet des crimes de guerre et contre l’humanité depuis 2003 au Darfour. Cette semaine encore, 17 personnes ont été tuées et cent maisons brûlées dans le village de Deleij au Darfour central, dans une attaque menée par les Janjaweed, toujours selon le comité des médecins soudanais.

Formés par les services de renseignement soudanais, le NISS, ils s’étaient déjà illustrés à Khartoum en réprimant dans le sang une manifestation en 2013, tuant au moins 170 personnes. Leur leader Mohamed Hamdan Doglo, dit "Hemeti", s’est d’abord dit proche des révolutionnaires, avant d’envoyer ses troupes brûler leurs tentes et briser leurs vies.

Parmi leurs victimes, Mohammad Mattar. "La personne la plus douce que tu puisses rencontrer", dit Omar, qui a vu ce jeune apprécié de tous deux heures avant sa mort, scandant ces mots: "patrie, patrie!" Malgré le black-out d’internet appliqué huit heures après le massacre, les rares Soudanais encore connectés affichaient presque tous une image de profil bleue sur les réseaux sociaux. "C’était sa couleur préférée", explique Omar, les yeux rouges.

Refus d’une enquête internationale

Depuis la dispersion sanglante du sit-in, le Conseil militaire transitionnel, l’organe qui a pris les rênes du pouvoir le 11 avril et dont Hemeti est le numéro deux, n’a eu de cesse de relativiser la mise à mort d’un mouvement révolutionnaire pourtant inconditionnellement pacifiste.

Jeudi 13 juin, le porte-parole du Conseil militaire, Chamseddine Kabbachi, a convié la presse au sein du colossal palais présidentiel. Pendant une heure, il a distribué les blâmes d’un regard sévère.

Les Forces pour le changement et la liberté, alliance de partis de l’opposition et d’organisations de la société civile représentants les manifestants, sont accusés d’avoir voulu trop obtenir au cours des négociations avec le Conseil. Militaires et civils s’étaient accordés sur une période de transition de trois ans et la composition d’un parlement de 300 sièges dont les deux tiers seraient occupés par cette alliance. Restait à se décider sur la composition du conseil souverain, organe chargé de superviser la transition. Le Conseil militaire veut garder la main sur cette autorité, dont les civils souhaitent aussi prendre la tête. Un dialogue de sourd les a divisés jusqu’au 3 juin. Depuis cette date, la ligne est coupée.

Sous son béret, le général ne cille pas en prétendant que ce jour-là, une opération visant à "nettoyer" le quartier surnommé "Colombia" pour son trafic de drogue a dérapé. Plusieurs "éléments isolés" de l’armée chargé de mettre fin à cette "menace sécuritaire" ont attaqué le sit-in des manifestants, situé à proximité de Colombia. Refusant l’idée d’une enquête internationale, M. Kabbachi a assuré que les résultats d’une enquête menée par le Conseil militaire seraient livrés ce samedi 15 juin, tout en déclarant que le chiffre des victimes annoncé par le comité des médecins soudanais était exagéré.

Éléments à charge

Omar n’en croit pas ses oreilles: "L’alliance pour le changement demande l’antenne depuis deux semaines pour éviter une telle désinformation!" Dès qu’il le peut, il rend visite à Ali qui dispose de l’ADSL Sudani, dernier accès à internet du pays, pour vérifier les informations en ligne et les diffuser dans son entourage. "À cause de la coupure d’internet, beaucoup de vidéos du massacre ne sont pas encore en ligne. Or chacune apporte de nouveaux éléments à charge. Regarde ce véhicule, ce sont les Forces de soutien rapide, ils sont présents. C’était planifié", martèle Ali en pointant son écran.

Le Conseil militaire a reconnu être responsable de la coupure du réseau, prétextant qu’internet constituait une "menace sécuritaire". Mais à entendre Moustapha Amin, membre du mouvement politique "Changement Maintenant" qui fait partie de l’alliance, l’insécurité a une autre source. "Depuis le massacre, la situation dans les rues est effrayante avec la présence en masse des Forces de soutien rapide. Jusqu’à aujourd’hui des personnes restent disparues, nous cherchons toujours leurs traces", dit le militant. Malgré tout, "la résistance continue. Les proches des victimes se sont engagées à leur tour, décidés à se battre pour que le rêve d’un Soudan démocratique porté par les martyrs devienne réalité", poursuit-il.

Pendant trois jours, les grandes villes du Soudan ont été paralysées, toutes les boutiques fermées. La désobéissance civile annoncée par les Forces du changement a été largement suivie. Puis le 13 juin, le médiateur éthiopien a déclaré que les négociations entre civils et militaires allaient reprendre, bien que de façon indirecte. Peu à peu, la vie reprend son cours à Khartoum. Mais pour Omar, il n’y a plus de retour en arrière possible: "Ils ont délogé la Qiyadah, mais désormais la Qiyadah est en nous. Nous la portons chacun dans nos quartiers, au sein des comités de résistance où nous préparons la suite de la révolution."

*Prénoms modifiés pour des raisons de sécurité

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