interview

"Le fusible du ‘c'est combien, trop?' a clairement sauté dans la finance!"

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Ethique et finance ne font pas bon ménage, dit-on. Rémunérations extravagantes, rendements survitaminés, explosion des inégalités, dégradation de l’environnement, scandales financiers et autres manipulations de marché… La récente crise financière a révélé une cascade de comportements et procédés déplorables de la part des acteurs financiers. Un spectacle affligeant qui inquiète Paul Dembinski. Directeur de l’Observatoire de la finance à Genève, professeur d’économie à l’université de Fribourg (Suisse), il plaide non pas pour une "définanciarisation", mais un retour à la prudence, "à la réalité des choses", en insistant notamment sur la nécessité impérieuse, pour les acteurs de la finance, de s’interroger tout simplement sur ce qu’ils font…

 

Quel rôle faut-il donner à l’éthique dans le fonctionnement de la finance?
Depuis pratiquement huit ans que la crise dure, il apparaît que le développement de la finance s’est fait essentiellement sur des bases techniques, l’éthique ayant été renvoyée au placard.

En raison de la transnationalisation de ces activités financières, les réglementations, mais aussi la régulation mise en place, ont, dans les faits, peu de prise sur ces activités. À tout le moins, elles n’ont pas l’emprise qu’espèrent ceux qui édictent ces règles. Autrement dit, il y a un "gap" entre la technicité de la profession et des produits, la taille des institutions et les ambitions de la réglementation qui est, dans une certaine mesure, impuissante.

Je crains que, sans un appel au sens de l’activité, sans un questionnement de la part des acteurs en se demandant "à quoi sert ce que je suis occupé à faire?", on va aller droit dans le mur. Chaque jour qui passe nous en rapproche.

Cette crise a révélé énormément de scandales et de manipulations. Et pourtant, il n’est toujours pas commode de relier éthique et finance…
Comme dans une chaîne de montagnes, on ne voit souvent que les sommets qui sont ces affaires, ces scandales qui émaillent l’actualité. Ce qui me préoccupe en réalité davantage, c’est la toile de fond. Des exceptions et des accidents de parcours, il y en a partout dans toutes les activités. Mais ce qui pose problème, c’est que le niveau général de questionnement éthique, dans le domaine de la finance, s’est très sensiblement abaissé en l’espace de deux générations. C’est dû en bonne partie à la technicité des raisonnements, des produits, etc. On se détache en quelque sorte de plus en plus de la réalité.

Jusqu’à l’utilisateur final des services financiers ou le détenteur de l’épargne qui oublient, eux aussi, de se poser des questions éthiques fondamentales sur ces activités.

On oublie ou on ne veut pas se les poser?
Je crois qu’on a malheureusement pris l’habitude de ne pas se les poser. Il ne faut pas oublier que ce que j’appelle les 30 euphoriques de la finance, qui ont débuté dans les années 80, ont commencé grâce à un paradigme scientifique de la finance de marché; un paradigme selon lequel on allait résoudre tous les problèmes grâce à la technique, qui nous libérerait, en quelque sorte, des vieilles chimères de l’éthique et de la morale, car désormais ce serait la discipline de marché, c’est-à-dire l’intérêt bien compris de chacun, qui permettrait d’aboutir au bien commun.

On a, du coup, vertement renvoyé au vestiaire l’interrogation éthique qui, jusque dans les années 60, 70, était quand même présente dans l’activité financière.

Est-il légitime de s’enrichir en finance?
Dans l’interrogation éthique, il y a toujours cette question: "combien c’est, trop?", le fameux "how much is too much?" Ce verrou, ce fusible a clairement sauté dans la finance! Et donc la réponse à cette question aujourd’hui est: "The sky is the limit."

On assiste à un creusement inquiétant des inégalités qui deviennent un véritable problème sociopolitique. Mais avant qu’elles ne deviennent un problème sociopolitique, elles témoignent d’abord d’une absence d’un questionnement éthique.

Je ne cherche pas à stigmatiser les métiers de la finance ni même certains individus qui ne se sont pas comportés de manière exemplaire dans l’exercice de leur fonction, mais ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que, derrière eux, la toile de fond n’est vraiment pas rose…

Qu’est ce qui est éthiquement acceptable ou condamnable?
La finance a pour cadre des grandes institutions. Autrement dit, il y a peu de situations où un décideur se retrouve seul à agir. Il y a toujours des groupes, des conseils, des procédures qui l’encadrent, etc.

Avant de sanctionner, la question idéale à se poser serait: "Comment prendre l’habitude de s’interroger?" Ce qui est en soi déjà un premier pas vers un inconfort puisque, ce faisant, on va abandonner ses certitudes. Problème: dans les organisations, on a précisément très fort mis l’accent sur l’absence de questionnement car on a imposé des objectifs unidimensionnels en indiquant que c’était tel ou tel indicateur qu’il fallait suivre ou maximiser. La réponse venait donc toujours de l’indicateur.

Pourtant, à la suite de la crise financière, il y eut une volonté manifeste de mieux réguler la finance…
Oui, mais j’ai aussi l’impression que les régulateurs commencent à se rendre compte qu’on ne parviendra pas à tout réguler. Qu’est ce qui manque? Il manque une culture d’entreprise, une sorte de software qui n’est écrit nulle part, mais qui fait "vivre" les grands groupes. C’est à ce niveau que les questions éthiques se logent, parfois de manière explicite mais souvent de manière implicite.

La spéculation est-elle contraire à l’éthique?
Il faut bien reconnaître d’abord que la spéculation est très difficile à définir. D’un point de vue classique, cela revient à acheter quelque chose pour le revendre en espérant un meilleur prix, sans altérer la chose en question. Acheter un vieux vélo, le repeindre et le revendre n’est pas spéculer. L’acheter et le garder en espérant qu’il vaudra davantage dans 10 ans, là, c’est spéculer. Mais on pourrait également prétendre, dans ce cas de figure, qu’il pourrait s’agir de quelqu’un d’avisé qui verrait la valeur là où les autres ne la voient pas…

Ce qui pose problème, en réalité, c’est une spéculation qui joue sur les variations de prix instantanés en ajoutant sciemment à la volatilité, en essayant effectivement d’accentuer des mouvements. À la marge, tout le monde le fait, mais quand on le fait sciemment, on sort de la spéculation "classique". Et, de fait, on est alors plus proche de la manipulation de marché.

Tous les pays n’ont pas la même définition de l’éthique…
Non, c’est vrai. Mais, sur le fond, l’idée que je défends serait d’apprendre à se poser la question. Ce questionnement, qui est finalement la porte d’entrée de la sagesse, est, lui, en effet, universel. Après, c’est évidemment à chacun de trouver les réponses. Ce qu’il faut c’est sortir de la logique du "je n’ai pas le choix".

Il y a donc, d’un côté, un travail, de la part des collaborateurs, à reconnaître l’importance de s’interroger sur ce qu’on fait.

De l’autre, la bonne vieille méthode d’analyse de cas en prenant des situations vécues, en prenant une heure ou deux par trimestre ou par an, en désarticulant un peu ce qui a été fait, permettrait d’alimenter une réflexion salutaire et d’apporter des améliorations.

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On parle ici d’éthique qui n’est pas la même chose que la morale?
La différence est fondamentale. Une règle morale, c’est une règle générale. Mais, à un moment donné, on se retrouve confronté à une situation où la règle n’embrasse pas la situation, qui a sa propre complexité, son caractère unique. Et c’est l’acteur qui doit dire en dernière analyse s’il choisit l’option A, B ou C. L’aide morale peut éclairer mais l’éthique, elle, va résoudre le questionnement. L’éthique intervient directement au niveau de la décision.

Par Paul H. Dembinski

RB éditions, 128 p., 20,50 EUR

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