interview

Stiglitz: "L'inégalité est un choix politique"

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L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph E. Stiglitz recommence, dans sa dernière livraison, son combat pour combler le fossé croissant entre les plus riches et les plus pauvres.

La formule a fait le tour du monde, mais elle est de lui: "Si l’on mettait 85 multimilliardaires dans un autobus, il contiendrait une fortune équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de la population planétaire." Un an plus tard, l’autobus a rétréci: il n’a plus que 80 places. Prix Nobel d’économie, pourfendeur des excès inégalitaires du système économique dominant aux États-Unis et dans le monde, l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale recommence, dans sa dernière livraison, son combat pour combler le fossé croissant entre les plus riches et les plus pauvres. Contre les inégalités, il faudrait limiter le pouvoir de la finance et redonner une capacité de négociation aux syndicats. Et revoir un système fiscal qui encourage la spéculation, explique-t-il.

"Aux États-Unis, la plupart des hommes d’affaires gagnent 300 fois, jusqu’à 1.000 fois le salaire moyen de leurs employés."

Qui sont les "1%" que vous évoquez?
La plupart des ultra-riches sont des héritiers. Comme la famille Walton, qui a hérité de l’empire Walmart. Aux États-Unis, huit personnes au total regroupent autant de richesses que 44% des citoyens américains de base. Dans ce cercle restreint, on retrouve aussi de nombreux CEO. Aux États-Unis, la plupart des hommes d’affaires gagnent 300 fois, jusqu’à 1.000 fois le salaire moyen de leurs employés. Le troisième pilier des "1%" est composé des banquiers et des financiers. Enfin, à leurs côtés, on retrouve aussi des "monopolistes". Aujourd’hui, cette oligarchie est consciente des risques de laisser croître exagérément l’inégalité. Elle a peur de tomber de son perchoir. Mais, de manière plus cynique, ses membres comprennent que la croissance économique durable, dont dépend leur prospérité, est impossible quand les citoyens ont des revenus stagnants.

Malgré ces inégalités, les Américains bénéficient pourtant d’une croissance plus importante. Pourquoi ne profite-t-elle pas à tout le monde?
Parce que la prospérité n’est plus redistribuée. De 2009 à 2012, 91% de la hausse des revenus sont allés dans la poche de 1% des Américains. 99% des gens n’ont pas vu la couleur de cette croissance. Le revenu médian est aujourd’hui inférieur à son niveau d’il y a vingt-cinq ans. En bas de l’échelle, les salaires sont à peu près identiques à leur niveau d’il y a cinquante ans! Voilà pourquoi, quand je porte un jugement sur la santé de l’économie américaine, je dis qu’elle est vraiment malade, que c’est un échec.

" De 2009 à 2012, 91% de la hausse des revenus sont allés dans la poche de 1% des Américains."

La hausse du PIB, la croissance, ne nous dit rien du bien-être de l’immense majorité des citoyens. L’économie doit être au service de la société, elle ne doit pas tourner au profit d’une oligarchie. On voit les conséquences de cette situation quand on se penche sur la réalité de la vie de l’immense majorité. L’insécurité est en forte hausse, les gens ont peur de perdre leur maison, leur emploi… Alors, bien sûr, toute société qui fonctionne génère de l’inégalité. Si, dans une société, tout le monde est au même niveau, il n’y a pas de motivation. Mais l’inégalité, c’est surtout un choix politique.

Vous soulignez le rôle de la finance dans la montée des inégalités. Quel est-il?
Le secteur financier est passé de 2,5% à 8% du PIB aux États-Unis. Sans apporter aucune amélioration à l’économie. Payer pour un meilleur moteur, cela peut être intéressant. Mais payer toujours plus pour un système financier qui est de moins en moins efficace, voilà qui pose question. Un exemple: pour une épicerie de quartier, les seules commissions sur cartes bancaires représentent la moitié du bénéfice de l’épicier! On comprend pourquoi les esprits les plus brillants se tournent vers les banques.

Ancien conseiller de Bill Clinton, Joseph E. Stiglitz pointe du doigt le responsable de la crise économique et du marasme mondial: l’austérité. ©AFP

Un des arguments clés du livre, c’est que le rêve américain est mort. Comment en est-on arrivé là?
Il y a 30 ans, Reagan a dérégulé le secteur financier, ce qui a été une erreur majeure. Depuis, on a diminué les impôts, on a été plus favorable au capital, on a durci les règles pour les syndicats… Cette dérégulation a été étendue à toutes les entreprises, qui sont tombées sous la dictature du court terme. Les banques sont censées prendre de l’argent aux particuliers pour les reverser aux entreprises. Aujourd’hui, l’argent part des entreprises vers les riches particuliers.

Vous avancez l’argument que la démocratie contemporaine est plus proche d’un système "un dollar, une voix" que "d’une personne, une voix". Les patrons qui financent les campagnes électorales n’ont-ils pas une influence prépondérante?
C’est vrai, mais le problème est plus vaste. Pour les dernières élections aux États-Unis, chacun des candidats a dépensé plus d’un milliard de dollars pour sa campagne. La Cour suprême, quant à elle, permet aux corporations de financer les campagnes présidentielles sans aucune limite. Résultat: il y a deux cercles vicieux. Le premier, c’est que davantage d’inégalité économique conduit à encore plus d’inégalité politique. Et le tout renforce encore plus les inégalités économiques. Le deuxième effet, c’est qu’au plus les gens sont déçus par le système politique, au moins ils vont voter. Et au moins ils votent, au plus ils facilitent le terrain aux ultra-riches pour qu’ils puissent exercer leur influence. Ces deux cerclent vicieux minent durablement l’efficacité de la démocratie.

"J'aime beaucoup l'idée d'une Europe unie, mais vous avez introduit la monnaie unique beaucoup trop tôt."

Les Européens, aussi, votent peu… Quel regard dressez-vous sur l’UE?
J’aime beaucoup l’idée d’une Europe unie, mais vous avez introduit la monnaie unique beaucoup trop tôt. L’euro était censé rapprocher les peuples, créer de la cohésion et mieux répartir la prospérité. Selon moi, il a produit exactement le contraire. Au risque de détruire non seulement l’économie européenne, mais aussi la démocratie. L’euro est en fait un projet avorté. C’était un projet politique qui devait embrasser l’économie. Mais l’Europe a échoué à créer une union bancaire, des obligations européennes communes à tous les pays membres… Il y a donc un conflit entre, d’une part, la rigidité de l’euro, et d’autre part, l’incapacité des institutions à faire travailler l’Eurozone de concert. Or, pour que l’Europe soit puissante, il ne faut pas qu’elle ait une monnaie forte, il faut qu’elle investisse dans l’humain et l’avenir.

N’est-ce pas ce que font les pays européens?
En Europe, l’idée dominante est qu’il faut diminuer les impôts tout en réduisant les déficits. Cela implique qu’on baisse aussi les investissements dans l’avenir, dans l’éducation, dans les infrastructures, dans la technologie. Mon espoir, c’était qu’en 2010, au moment de l’éclatement de la crise grecque, il y aurait un sursaut de solidarité suffisamment fort pour fédérer les pays et finaliser le projet européen. En contrepartie, il y a d’abord eu un déni à reconnaître les problèmes. Ensuite, l’Allemagne a fini par imposer sa vision de l’austérité… Aujourd’hui, elle s’avère non seulement contre-productive, mais encore plus appauvrissante, faible et inégale. Votre ersatz de capitalisme socialise les pertes et privatise les profits.

Vous avez écrit récemment que la Grèce est "l’agneau sacrificiel" de l’Europe. Tsipras a-t-il eu raison d’accepter la proposition de Merkel?
Je comprends sa décision. Les Grecs veulent absolument rester au centre de l’Europe. Mais ils se trompent… car faire partie de l’Eurozone n’est pas l’unique condition du projet européen. La Suède, le Danemark font aussi partie de l’Europe sans partager la même monnaie. Par contre, je m’insurge contre les conditions de ce programme: non seulement, il accentue la pression, mais il la prolonge dans le temps. La troïka se trompe de modèle… Même le FMI a dit qu’avec ce plan, la récession serait pire. L’objectif d’excédent budgétaire à 3,8% en 2018 est dangereux. Le plan prévoit aussi d’obtenir 50 milliards de dollars suite à des privatisations. Mais très sérieusement, il n’y a aucune chance qu’ils atteignent une telle somme. Ils disent aussi qu’ils vont stimuler la croissance, en faisant payer aux PME des impôts anticipés? Alors qu’elles ne peuvent pas emprunter? Si le programme de la troïka était mis en œuvre, il tuerait la Grèce.

"La Grèce peut très bien créer un nouveau système financier."

Alors que faudrait-il pour la sauver?
Il faudrait taxer les investisseurs étrangers. Mais la troïka l’a refusé. On pourrait aussi taxer les propriétaires terriens, les riches qui achètent des îles. Surtout, le pays doit se focaliser sur l’influence de l’oligarchie qui contrôle les banques. Enfin, la Grèce est un petit pays. Une sortie de la zone euro n’est pas dramatique: elle peut être tout à fait bien gérée. Et une telle issue est sûrement plus souhaitable. La Grèce peut très bien créer un nouveau système financier… Aujourd’hui, tous les Argentins vous diraient que cela a été une bonne idée.

La grande fracture, Joseph E. Stiglitz, éd. les Liens qui Libèrent, 479 p., 25 €.

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