50 millions d'hectares de forêts arrachés pour l'agribusiness

©© Ulet Ifansasti / Greenpeace

La production de denrées alimentaire a causé en dix ans la déforestation d’une surface équivalente à l’Espagne alors que les géants du secteur visaient zéro déforestation à l’horizon 2020, dénonce l’ONG Greenpeace International dans un rapport. Qui appelle les grandes marques à "reprendre le contrôle de leurs fournisseurs".

Que reste-t-il des promesses des grands acteurs mondiaux de la production alimentaire contre la déforestation? Pas grand-chose, à lire le dernier rapport de l’ONG environnementale Greenpeace. En 2010, le Consumer Goods Forum, qui rassemble des géants de la production comme Nestlé, Unilever et Mondelez, mais aussi des distributeurs comme Ahold Delhaize, s’était engagé à "mobiliser ses ressources collectives pour contribuer à atteindre zéro déforestation nette pour 2020". À 200 jours de cet horizon, Greenpeace International dresse son bilan: "Au moins 50 millions d’hectares de forêts — une surface de la taille de l’Espagne — auront été détruits pour la production de denrées" au cours de ces dix années.

24,8
millions
Selon Global Forest Watch, 24,8 millions d’hectares de forêts ont disparu rien qu’en 2018 - l'équivalent de huit fois la superficie de la Belgique -, dont environ la moitié de forêts tropicales.

L’estimation est conservatrice, souligne l’ONG: elle est basée sur une extrapolation des chiffres de 2010 à 2015 basés sur les observations de la Nasa. Comme la perte de couverture forestière globale a augmenté dans les années suivantes, "le chiffre réel pourrait être bien plus élevé". Selon Global Forest Watch, 24,8 millions d’hectares de forêts ont disparu rien qu’en 2018 — huit fois la superficie de la Belgique -, dont environ la moitié de forêts tropicales.

Dans le rapport qu’elle publie ce mardi, "Countdown to extinction — what will it take to get companies to act?", l’ONG environnementale constate "la faillite" des poids lourds du secteur agroalimentaire à respecter leur engagement de s’assurer que leurs fournisseurs ne détruisent pas les forêts primaires. "Elles ont perdu une décennie en demi-mesures", tranche Anna Jones, responsable de projet pour les forêts. Pendant ce temps, la production mondiale de denrées alimentaires liées à la déforestation — bétail, soja, huile de palme et cacao — n’a cessé de croître. Or, souligne l’ONG, 80% de la déforestation est directement liée à la production agricole.

Réformer la production

Comme une tenaille environnementale, cette destruction à grande échelle alimente les deux grandes urgences environnementales auxquelles l’humanité est confrontée: le réchauffement climatique et l’effondrement de la diversité du vivant.

La destruction des poumons verts de la planète que sont ses forêts primaires émet autant d’émissions de gaz à effet de serre que le Japon, l’Allemagne et le Royaume-Uni réunis.

La destruction des poumons verts de la planète que sont ses forêts primaires émet autant d’émissions de gaz à effet de serre que le Japon, l’Allemagne et le Royaume-Uni réunis — le Groupe d’experts de l’ONU sur l’évolution du climat (Giec) souligne que la réforme des systèmes de production alimentaire est une partie essentielle de la lutte contre le réchauffement.

Elle contribue aussi au déclin accéléré du vivant. Dans un rapport d’une ampleur inédite publié en mai, la plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES) a souligné que l’étendue du déclin de la nature à l’échelle du globe est sans précédent et estime à un million le nombre d’espèces menacées d’extinction. L’IPBES appelait elle aussi à réformer en profondeur les systèmes de production.

La charge de la preuve

Ces appels n’ont pas — ou pas suffisamment — été entendus, estime Greenpeace. Au début de l’année, l’ONG a demandé à 50 multinationales de démontrer les progrès accomplis dans la lutte contre la déforestation en révélant l’identité de leurs fournisseurs. "Sur la poignée qui a dévoilé l’information, toutes les sources de vendeurs ou producteurs étaient liées à des destructions de forêts, et aucune entreprise n’a pu démontrer des efforts significatifs pour couper les liens à la déforestation", rapporte Greenpeace International.

Nestlé semble avoir choisi les données qui l’arrangeaient pour donner l’impression de progrès.
Greenpeace

L’ONG souligne encore que certaines s’octroient un satisfecit en matière de lutte contre la déforestation en se fondant sur une image partielle des effets de leurs activités. Ainsi quand Nestlé annonce en avril que trois quarts de ses denrées agricoles sont "garanties sans déforestation", Greenpeace demande des détails, et finit par conclure que l’entreprise "semble avoir choisi les données qui l’arrangeaient pour donner l’impression de progrès sans les preuves pour étayer ces affirmations".

"Les marques mondiales doivent reprendre contrôle de leurs producteurs", conclut le rapport. Et grâce à des avancées technologiques comme le contrôle satellite et la blockchain, "il n’a jamais été aussi facile pour les entreprises de savoir qui produit leurs denrées et si ces fournisseurs détruisent les forêts", souligne l’ONG. Qui publie son rapport précisément le jour de l’ouverture à Vancouver du sommet mondial du Consumer Goods Forum, qui réunit un millier de patrons et hauts responsables du secteur.

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