interview

Bruno Pozzi, UN Environment: "Les ambitions de l'Europe doivent augmenter"

Bruno Pozzi, le nouveau directeur belge de UN Environment pour l'Europe. ©BELGA

Le nouveau directeur (Carolo) de l'agence de l'ONU pour l'Environment appelle l'Europe à relever ses ambitions en matière climatique. Il espère aussi un accord clé pour la biodiversité l'an prochain et lance un appel à la mobilisation générale du secteur privé.

Il y a quelques semaines encore, il défendait les intérêts de l'Union européenne comme diplomate au Service d'action extérieure (SEAE). Le voici à présent qui jauge son (manque) d'action environnementale. Le Carolo Bruno Pozzi est le nouveau directeur européen de l'agence des Nations Unies pour l’Environnement (UN Environment). En poste depuis six semaines à la tête du bureau de Genève de l'agence, il était de passage à Bruxelles ce mercredi. Rencontre le temps d’un café au Résidence Palace.

"Si l’Union européenne est un leader d’action contre les changements climatiques, les efforts qui sont faits ne sont pas encore suffisants."
Bruno Pozzi
Directeur, UN Environment

Un million d’espèces vivantes sont menacées de disparition en raison des activités humaines, annonçait la semaine dernière le groupe d’experts intergouvernemental IBPES. Le rapport sera-t-il suivi d’actions à l’ONU ?
Ce rapport fera date parce qu’il démontre que de par l’activité humaine, on risque d’avoir une extinction qui n’a jamais été vue sur cette planète. Il y a une pression énorme de la part de l’agriculture, surtout dans les pays en voie de développement, parce que la population augmente et qu’il faut des terres. Est-ce que le rapport est un "game changer", est-ce qu’il va changer les comportements des Nations Unies, je pense que oui. Il y a une prise de conscience énorme au sein du système, non seulement des Nations Unies mais aussi des États, que quelque chose doit être fait. Je pense qu’il sera suivi d’actions. Ce qu’on vise, c’est le sommet sur la biodiversité de 2020 en Chine où l’on espère que les 196 pays qui font partie de la convention prendront des décisions importantes.

Pourrait-il déboucher sur un équivalent de l’Accord de Paris pour la biodiversité ?
On pourrait le comparer à cela en effet, on attend en tout cas un accord clé.

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L’agriculture et l’utilisation des terres ont un impact déterminant sur la diversité biologique, qu’attendez-vous des négociations européennes de réforme de la Politique agricole commune?
On est attentifs à cette discussion, mais c’est à l’Union européenne de prendre ses décisions.

Antonio Guterres le déplore: la volonté politique semble faiblir dans la lutte contre les changements climatiques. Le message est-il valable pour l’Union européenne, dont l’objectif de réduction officiel reste bloqué à 40% pour 2030?
M. Guterres a très bien fait de tirer la sonnette d’alarme. La mise en œuvre des accords de Paris est un défi majeur – c’est "le" défi des trente ans à venir. Les Nations unies préparent le sommet sur les changements climatiques qui aura lieu en septembre et il faut vraiment augmenter les efforts. Si l’Union européenne est un leader d’action contre les changements climatiques, les efforts qui sont faits ne sont pas encore suffisants. Pour 2030, on estime que pour pouvoir rester dans la trajectoire de 1,5°C, il faudrait qu’on réduise les émissions à 55% sous leur niveau de 1990. Donc les ambitions européennes doivent augmenter, tant en termes de quantité des énergies renouvelables qu’en termes d’efficacité énergétique.

"Si chaque État investissait environ 2% de son PNB (produit national brut) dans l’économie verte, il en ressortirait avec une croissance au moins similaire qu’il connaîtrait sans cet investissement et il améliorerait son outil de production et son avantage comparatif sur le long terme."
Bruno Pozzi
UN Environment

Sur le long terme, l’Union européenne souligne qu’elle a commencé à découpler la croissance économique des émissions. Mais elle ne compte pas les émissions qu’elle importe, de la même manière qu'elle importe des dommages sur la biodiversité. Dans quelle mesure le commerce n’est-il pas un absent du débat?
Je pense qu’il fait partie de la discussion, ce n’est pas un tabou. Nous poussons au niveau des Nations Unies  - et cette discussion est très avancée au niveau de l’Union européenne – au développement d’une économie plus circulaire, qui a un aspect durable à la fois sur la production et la consommation. C’est dans cette optique qu’on veut travailler avec les Etats qui le souhaitent: revoyons l’entièreté de la chaîne économique, investissons. Ce n’est pas une décroissance qu’on cherche, au contraire: on cherche à soutenir la croissance par un investissement dans un autre type d’économie. Avec une économie plus circulaire, on diminue les coûts, on diminue l’utilisation des énergies fossiles, et peut-être qu’effectivement on produit plus localement. Tout ça n’est pas contradictoire avec la croissance: si chaque État investissait environ 2% de son PNB (produit national brut) dans l’économie verte, il en ressortirait avec une croissance au moins similaire qu’il connaîtrait sans cet investissement et il améliorerait son outil de production et son avantage comparatif sur le long terme.

Puisqu’on parle de tabou: 15.000 scientifiques lançaient en 2017 un appel au sursaut pour sauver le système-terre dans lequel ils prônaient notamment la fixation à long terme d’une limite au développement de la population humaine. Peut-on parler démographie à l’ONU?
Evidemment, les Nations Unies, c’est l’ensemble des États et certains souhaitent voir leur population encore grandir. Ce qu’on constate, c’est que la population augmente, or, à utilisation constante, la planète ne pourra pas subvenir aux besoins d’une population qui continue de croître. Donc je renverse le débat: ce que nous envisageons, c’est comment faire face à cet accroissement de la population en changeant nos modes comportementaux et en éduquant mieux les populations à une production et une consommation durable. Malheureusement, la croissance démographique est un fait et elle continuera.

"La mobilisation du secteur privé, du secteur financier, a été un peu absente du débat jusqu’ici."
Bruno Pozzi Directeur Europe UN Environment

C’est donc sur la notion de développement que vous misez. Un tiers seulement des objectifs de développement durable de l’ONU (ODD) sont en passe d’être réalisés…
Si on investit ensemble pour réaliser ces objectifs, alors on aura un développement plus harmonieux, plus durable. Mais on en est effectivement très loin. Une grande mobilisation est nécessaire. Et pas seulement au niveau politique et sociétal. On appelle à une grande mobilisation du secteur privé, du secteur financier, pour que ces objectifs soient remplis. Et ça, ça a été un peu absent du débat jusqu’ici.

Et comment impliquer le privé ?
Il y a des outils de mobilisation, des incitants à l’innovation, à l’investissement vert par exemple qui peuvent être mis en place. Et je ne parle pas nécessairement de subsides, mais aussi d’un cadre réglementaire. La gouvernance environnementale est un des piliers qu’on veut pousser: comment créer le cadre légal qui permet à cette économie circulaire de prendre corps et aux investisseurs privés de s’inscrire dans cette dynamique pro-environnementale.

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Où en est la crise du multilatéralisme déclenchée par le retrait américain de l’Accord de Paris ?
L’engagement reste fort, les États sont conscients de la nécessité d’agir, même s’ils ne sont pas toujours d’accord sur les manières. La conscience que ces questions ne seront réglées que dans un cadre multilatéral est réelle. Le multilatéralisme est-il en danger? Je pense qu’au contraire il est porté, tiré vers le haut, par ces questions.

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