carte blanche

Comme un pendule, le monde oscille entre le "moi" et le "nous"

Il existerait une alternance temporelle entre le cycle du " moi " caractérisé par une demande de liberté d’expression, un certain individualisme et le cycle du " nous " qui prétend créer un monde meilleur par de petites actions en développant la notion de responsabilité. Ces deux cycles tirent évidemment chacun la société dans des sens opposés...

Dans nos sociétés, tout est prétexte à victimisation (de soi) et culpabilisation (de l’autre). On ne peut plus parler, écrire, dessiner, filmer, photographier sans s’être entouré de conseillers de la bien-pensance, dont le champ d’action et les règles se renforcent de jour en jour.

Michel Judkiewicz ©RV DOC

Même entre vieux amis, il faut commencer à se méfier des sujets qui fâchent et on a plus vite fait de dresser la liste des banalités qui devraient en principe éviter l’anathème que celle des débats qui génèrent les condamnations de tout ordre. Car autrement, nous voici étiquetés de x-istes ou x-phobes où «x» peut toucher au genre, à la religion, aux origines ethniques, aux croyances politiques, etc.

Donc, parlons du temps, de recettes de cuisine, de méditation, et peut-être de quelques autres sujets non encore ciblés par les moralisateurs et les donneurs de leçons dont l’ignorance, l’inculture, l’ambition de pouvoir et la jalousie nourrissent la virulence. Bref, on n’ose plus rien dire et la démocratie, le libre-examen et le débat d’idées sont en si grand péril que l’on borde au quotidien le lit de tous les totalitarismes, lesquels sont aujourd’hui en développement rapide et global.

"On n’ose plus rien dire et la démocratie, le libre-examen et le débat d’idées sont en si grand péril que l’on borde au quotidien le lit de tous les totalitarismes."
D. Michel Judkiewicz
Ingénieur civil et membre de l’Académie Royale de Belgique

Voyons-nous une lueur d’espoir que cela change ? Il faut du courage pour se frotter à la vindicte de la ligue de la bien-pensance et en braver les critiques, mais peut-être le temps peut-il jouer.

En 2012 parut un livre américain qui eut peu de retentissement chez nous : « Pendulum »(1).

Les auteurs, en analysant les événements professionnels, culturels, politiques, sociaux, technologiques, littéraires, musicaux, sur des générations, en déduisent un motif qui se répète périodiquement, une sorte d’invariant qui permettrait de prévoir, certes macroscopiquement, certaines évolutions de nos sociétés.

Ainsi, les auteurs identifient une alternance temporelle entre le cycle du « moi » et le cycle du « nous ». Ces deux cycles tirent chacun la société dans des sens opposés.

Individu vs équipe

La période du « moi » se caractérise essentiellement par la demande de liberté d’expression, un certain individualisme, la confiance personnelle, la capacité de décision individuelle et les grands rêves et projets. Mais elle se termine généralement dans l’excès : culte de la personnalité, vanité, superficialité. C’est le monde de l’individu.

Celle du « nous » prétend créer un monde meilleur par de petites actions, encense les humbles et la notion de responsabilité mais, à l’extrême du cycle développe le légalisme, la bureaucratie et la suffisance :  on y est jugé  sommairement sur tout. C’est le monde de l’équipe, de la tribu, du groupe et de leurs règles.

Le cycle est de 20 ans de croissance de la période du «moi», suivi de 20 ans de décroissance et du passage au cycle du «nous», qui va se développer pendant 20 ans et décroître ensuite pendant une autre vingtaine d’années. Chaque fin de cycle se matérialise généralement par l’excès de ce qui était utile au départ.

Ainsi, le pendule oscille et met 80 ans pour, partant d’un maximum (« nous » ou « moi »), revenir à sa position de départ mais l’on constate que les grands changements s’opèrent sur une période de 40 ans, correspondant environ à la durée d’une carrière professionnelle. Il semble que de nouvelles valeurs prennent la préséance environ tous les 40 ans au point de basculement (point le plus bas du mouvement du pendule entre « nous » et « moi ».

Ainsi, selon les positions dans les cycles, les mêmes questions n’appellent pas les mêmes réponses.

Du sommet au déclin du "nous"

L’analyse des auteurs marque la période 2003 à 2023 comme celle allant vers le sommet de la période du «nous» avec ses qualités mais aussi ses excès que nous avons décrits.

Certes, il ne s’agit pas d’une théorie scientifique répondant systématiquement à une équation mais d’une analyse statistique d’événements divers sur de multiples générations, remontant à environ 1000 ans avant J-C. Et si la régularité empirique observée se confirme, nous devrions entrer dans quelques années dans le déclin du « nous » pour, en passant par zéro en 2043, remonter vers le « moi » de 2043 à 2063.

Rendez-vous, donc,  dans 20 ans et en attendant, tentons de préserver la flamme de la raison, du dialogue respectueux et ouvert, d’un peu de modestie et d’autodérision et du bonheur de partager pacifiquement des points de vue et d’en débattre.

D. Michel Judkiewicz
Ingénieur civil et membre de l’Académie Royale de Belgique

(1) Pendulum : Roy H. William, Michaël R. Drew, Vanguard Press, 2012.

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