interview

Gazprom, une arme géopolitique à la puissance limitée?

Des installations Gazprom à Nadym, dans le nord de la Russie. ©epa

La Russie tient-elle entre ses mains l'avenir de l'Europe? Rien n'est sûr. Si le plus grand pays du monde est le principal fournisseur de gaz de l'Europe, il en est par la sorte très dépendant économiquement. Quels sont les enjeux, à la fois pour la Russie et pour l'Europe?

Gazprom a annoncé début février réduire sensiblement ses exportations via le gazoduc Opal. Une réduction représentant environ 5% de l'ensemble des exportations vers l'UE. Celle-ci devrait favoriser, selon certains analystes, une hausse sensible du prix du gaz.

L’intérêt du gazoduc Opal, situé à l’est de l’Allemagne, est qu’il permet de contourner à la fois l’Ukraine et la Pologne et permet à l’Allemagne de s’approvisionner directement via le gazoduc Nord Stream. Un contournement qui a suscité quelques remous, particulièrement en Pologne, qui perd ainsi le contrôle du transit du gaz via le gazoduc Yamal-Europe.

©Opal Gastransport Gmbh

Maîtrisant plus de 80% de la production russe en gaz, Gazprom est quant à elle incontournable dans la politique et l’économie russe. Privatisée depuis 1992, l’entreprise reste toutefois contrôlée par l’État, qui en est son actionnaire majoritaire. À partir de là, il est légitime de se poser la question suivante : Gazprom est-elle une arme géopolitique efficace pour la Russie ? Pour y répondre, nous avons posé nos questions à Tanguy Struye de Swielande, docteur en sciences politiques, professeur à l’UCL et chercheur au Centre d’ Étude des Crises et des Conflits (CECRI).

Quels moyens de pression a la Russie avec le gaz?
D'une manière générale, il faut bien se rendre compte que l'arme énergétique est utilisée comme une arme géopolitique. Mais il faut bien réaliser parallèlement que la Russie a du mal à l'utiliser comme arme économique. L’Europe dépend certes à près de 30% du gaz venant de la Russie, mais il s’agit là d’une interdépendance. Les Russes n'ont pas beaucoup d'alternatives actuellement pour exporter leur gaz. Or, c'est une économie qui s'appuie principalement sur les matières premières, dont le pétrole et le gaz.

C’est une arme à double tranchant donc?

Tanguy Struye de Swielande. ©Thierry du Bois

Exactement. D'ailleurs, si on prend les sanctions qui ont été apposées par les Européens à l'égard de la Russie mais aussi des Russes vis-à-vis des Européens, la question du gaz n'était pas vraiment dedans, car l'enjeu pour les Russes est très important, sachant aussi qu'il y a eu une baisse générale des prix ces dernières années. Les Russes sont donc dans une situation économique précaire car ils dépendent beaucoup des matières premières. De plus, il ne faut pas oublier que le gaz de schiste américain représente un concurrent important.

La Russie est donc très dépendante du marché européen?
La Russie est dépendante économiquement. Et, en termes d’approvisionnement, ce sont surtout les anciens pays du bloc de l'Est qui sont dépendants du gaz russe. Les pays comme l'Italie et la France vont plus se fournir via l'Algérie par exemple. Le gaz russe est donc une arme géopolitique difficilement utilisable actuellement, mais elle l'est en tout cas par rapport à l'Europe de l'Est.

Europe de l’Est que la Russie tente de contourner d’ailleurs pour atteindre l’Ouest…
Les Russes font tout pour contourner l'Europe de l'Est à travers des pipelines. Il y a le fameux Nord Stream qui part vers l'Allemagne. A l'origine, le gaz venait via la Biélorussie, la Pologne et l'Ukraine. Mais comme la Pologne et l'Ukraine sont considérées par les Russes comme des Etats pro américains, ils s'en méfient de plus en plus. Ils ont peur que ces pays ferment les manivelles, comme l'Ukraine l'avait déjà fait (et non seulement la Russie). L'enjeu est là aussi.

Fiche technique: Gazprom
  • Capitalisation boursière: 59 802 millions de dollars (chiffres d’octobre 2016)
  • Bénéfice net: 13 840 millions de dollars en 2016 (chiffres d’octobre 2016)
  • Activités hors énergie: banques (Gazprombank), médias (Gazprom Media), construction, agriculture…
  • Nombre d’employés: plus de 400 000
  • Actionnaire majoritaire: La Russie. 49,34% des actions au 6 février 2017.

De plus, il est extrêmement important pour les Russes qu'ils soient considérés comme des fournisseurs fiables pour le reste de l’Europe. Et donc tous les pipelines à construire ont comme objectif d'éviter l'Europe de l'Est. 

Mais Nord Stream 2 et South Stream ont été abandonnés. Ça n’avance plus?
Ça, c'était l'objectif géopolitique: éviter l'Europe de l'Est. Mais le problème qui s'est posé, pour le South Stream, ce sont les relations tendues avec la Turquie par exemple. 

Gazprom a d’ailleurs une politique très géoéconomique et très peu économique. Elle est clairement une arme de Moscou, c'est une évidence. C'est une multinationale qui est surtout au service d'intérêts géopolitiques plutôt qu'une entreprise purement liée à des intérêts économiques.

La Belgique quant à elle n’importe pas de gaz russe…
Non, si ma mémoire est bonne vous avez raison. On a beaucoup de gaz qui vient de la Norvège, qui est un fournisseur très important et qui, lui, a l'avantage d'être en Europe (même si hors UE), dans l’Otan, etc.

Malgré les limites, la Russie arrive à peser sur la politique internationale grâce au gaz.
Oui mais ils ne peuvent pas utiliser cette arme économique jusqu’au bout, car à ce moment-là ils perdraient un client énorme et donc l'économie russe s'effondrerait en partie. Ils peuvent utiliser l'arme énergétique mais de manière limitée. On risque plus un jeu de bluff qu’autre chose.

D'ailleurs il y a d'autres alternatives pour l'Europe, dont le Qatar, qui est un grand producteur de GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Et on peut se poser aussi la question de savoir si les Américains ne seraient pas ravis de nous fournir en gaz de schiste. Mais ça sous-entend que les Russes n'auraient plus de rentrées. Donc comment Poutine, qui, lui, veut rétablir la "grande Russie", va faire s'il n'a plus de financements pour ses militaires, mais aussi pour ses entreprises, pour la construction de nouveaux pipelines, entre autres vers la Chine, voire même avec le Japon ?

Un partenariat avec les États-Unis serait-il compliqué à mettre en place?

Oui, ce serait une logique qui mettrait du temps à s'instaurer. Pour dire les choses d'une manière simple: si les Américains veulent exporter du gaz vers l'Europe, ça doit se faire via un accord de libre-échange. C'est là que le fameux TTIP est impliqué, car il y a une loi aux USA qui limite pour l'instant les exportations de gaz vers d'autres pays s'il n'y a pas un accord de libre-échange. 

Les enjeux sont donc importants…

J'entends souvent dire par les économistes que tout est un enjeu purement économique, mais dans ce cas-ci, on ne peut pas négliger les enjeux géopolitiques.

A l’inverse d’autres entreprises, Gazprom ne semble pas avoir beaucoup diversifié ses activités dans le domaine de l’énergie (via le renouvelable ou autre). Par contre, la Russie établit des accords avec la Chine pour des exportations de gaz. Lorsque ceux-ci seront pleinement opérationnels, la Russie aura des alternatives au marché européen.

C’est un moyen de pression futur sur l'Europe?
À mon sens, c'est ce qu'elle va essayer de faire. Il faudra voir d'ici deux ou trois ans où en est l'accord avec les Chinois. Mais une fois que les Russes pourront exporter facilement et de manière régulière du gaz et éventuellement du pétrole ailleurs qu'en Europe, la donne pourrait clairement changer.

©EPA

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