" Il faut bannir la financiarisation des Bourses agroalimentaires ", Jean Ziegler

Six ans après "L’empire de la honte", Jean Ziegler pointe, dans un nouvel essai, les "ennemis du droit à l’alimentation". Un plaidoyer contre les spéculateurs qui ont détourné les Bourses des matières premières de leur objectif et confisqué les terres fertiles du Sud pour produire des biocarburants.

Si l’agriculture mondiale peut nourrir 12 milliards d’hommes, comment expliquer qu’un milliard d’entre nous soit encore en manque de nourriture? Nous posons la question à celui qui a été rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation à l’Onu, avant Olivier De Schutter. Jean Ziegler est aujourd’hui membre du comité consultatif du conseil des droits de l’homme des Nations unies.

- Jean Ziegler: Avant de répondre, je veux rappeler la situation actuelle: le massacre annuel de dizaines de millions d’être humains par la faim est le scandale de notre siècle. Toutes les cinq secondes, un enfant âgé de moins de dix ans meurt de faim, 37.000 personnes meurent de faim tous les jours et 1 milliard – sur les 7 milliards que nous sommes – sont mutilés par la sous-alimentation permanente… Et cela sur une planète qui déborde de richesses!

C’est le même rapport sur l’insécurité alimentaire dans le monde de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation) qui donne les chiffres des victimes et qui estime que l’agriculture mondiale, au niveau actuel de ses forces de production, pourrait nourrir 12 milliards d’êtres humains. Presque le double de l’humanité actuelle.

Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’existe, par conséquent, aucune fatalité, aucun manque objectif. Un enfant qui meurt de faim est assassiné.

D’où le titre "Destruction massive"?

- Pendant huit ans, j’ai été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Ce livre est le récit de mes combats, de mes échecs, de mes occasionnelles et fragiles victoires, de mes trahisons aussi.

Brûler de la nourriture pour produire des agrocarburants relève du crime contre l’humanité.

Les raisons de ce meurtre collectif par la faim sont nombreuses. La toute première est la spéculation boursière sur les aliments de base. Les fonds spéculatifs (hedge funds) et les grandes banques ont migré après 2008, délaissant des marchés financiers pour s’orienter vers les marchés des matières premières, notamment celui des matières premières agricoles. Si l’on regarde les trois aliments de base (le maïs, le riz et le blé), qui couvrent 75% de la consommation mondiale, leur prix a explosé. En 18 mois, le prix du maïs a augmenté de 93%, la tonne de riz est passée de 105 à 1.010 dollars et la tonne de blé meunier a doublé depuis septembre 2010, passant à 271 euros. Cette explosion des prix dégage des profits astronomiques pour les spéculateurs, mais elle tue dans les bidonvilles des centaines de milliers de gens. De plus, la spéculation provoque une autre catastrophe. En Afrique, le Programme alimentaire mondial (PAM) ne peut plus acheter suffisamment de nourriture pour l’aide d’urgence en cas de famine: comme aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. Il faudrait transférer ces spéculateurs, dont les actions aboutissent maintenant au meurtre collectif, devant un tribunal de Nuremberg et les juger pour crime contre l’humanité.

Quelles solutions pour faire cesser la spéculation sur les matières premières?

- La solution est simple: toutes les Bourses du monde fonctionnent sous l’empire d’une loi nationale. Il suffirait que chaque Parlement révise cette loi et exclue du marché boursier tout acteur qui n’est ni un producteur ni un utilisateur d’un bien alimentaire. Pour bannir la financiarisation des Bourses agroalimentaires, la Cnuced a élaboré un modèle opératoire. Ce qui manque pour l’instant c’est la volonté des États.

Vous dites que "les vrais responsables, ce sont les spéculateurs qui, par obsession du profit, ont ruiné le système financier mondial". Ce ne serait donc pas uniquement ceux qui spéculent sur les matières premières?

- C’est toute la question de l’influence de la crise boursière sur la lutte mondiale contre la faim. Le lien entre dette souveraine, en Europe, et meurtre collectif par la faim de millions de personnes dans l’hémisphère sud est évident: les États européens ont dû verser des dizaines de milliards d’euros à leurs banquiers défaillants et ont biffé, par contre, une grande partie de leurs contributions au PAM, en charge de l’aide alimentaire d’urgence. En raison de la flambée des prix, celui-ci ne peut acheter suffisamment de nourriture. Et il a perdu la moitié de son budget annuel qui n’est, aujourd’hui, plus que de 3,2 milliards de dollars contre 6 milliards en 2008.

Il faut exclure du marché boursier tout acteur qui n’est ni un producteur ni un utilisateur d’un bien alimentaire.

Dans les 5 pays de la Corne de l’Afrique – Érythrée, Éthiopie, Djibouti, Somalie, Kenya (du nord) – 12 millions d’êtres humains sont actuellement au bord de la destruction par la faim. Une sécheresse durable ravage la région. Depuis avril 2011, des dizaines de milliers d’enfants, d’hommes et de femmes sont morts de faim. Les 17 camps d’accueil d’urgence ouverts par l’Onu doivent refuser chaque jour des centaines de familles affamées qui sortent le matin de la brume après, souvent, des jours et des nuits de marche.

Vous n’en êtes pas à votre premier appel face au problème de la faim. Les populations occidentales restent-elles motivées face à ce drame?

- Il est difficile de déterminer avec certitude la motivation actuelle des populations occidentales. Mais une chose est certaine: il n’y a pas d’impuissance en démocratie. La Belgique ou la France sont de grandes, de vivantes démocraties. II existe des mesures concrètes que nous, citoyens des États démocratiques d’Europe, pouvons imposer immédiatement: interdire la spéculation boursière sur les produits alimentaires; faire cesser le vol de terres arables par les sociétés multinationales; empêcher le dumping agricole; obtenir l’annulation de la dette extérieure des pays les plus pauvres pour qu’ils puissent investir dans leur agriculture vivrière; en finir avec les agrocarburants… Tout cela peut être obtenu si nos peuples se mobilisent. J’ai écrit "Destruction massive, géopolitique de la faim" pour fortifier la conscience des citoyens. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. De plus, de formidables insurrections paysannes – totalement ignorées par la grande presse en Occident – ont lieu actuellement dans nombre de pays du Sud: aux Philippines, en Indonésie, au Honduras, au nord du Brésil. Les paysans envahissent les terres volées par les sociétés multinationales, se battent, meurent souvent, mais sont aussi parfois victorieux.

Georges Bernanos a écrit: "Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres." L’ordre cannibale du monde peut être détruit et le bonheur matériel assuré pour tous. Je suis confiant: en Europe, l’insurrection des consciences est proche.

Depuis votre précédent message dans le livre "L’Empire de la honte", avez-vous le sentiment que les choses ont changé positivement dans la manière de traiter le problème de la sous-alimentation d’une partie de l’humanité?

- Une dizaine de sociétés transcontinentales privées dominent presque complètement le marché alimentaire. Elles fixent les prix, contrôlent les stocks et condamnent les pauvres puisque seuls ceux qui ont de l’argent ont accès à la nourriture. L’année dernière, par exemple, Cargill a contrôlé plus de 26% de tout le blé commercialisé dans le monde.

Ensuite, ces trusts disposent d’organisations mercenaires: l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ce sont les trois cavaliers de l’Apocalypse. S’ils reconnaissent que la faim est terrible, ils estiment que toute intervention dans le marché est un péché. À leurs yeux, réclamer, par exemple, une réforme agraire, un salaire minimum ou le subventionnement des aliments de base pour sauver des vies est une hérésie. Selon les grands trusts qui, ensemble, contrôlent 85% du marché alimentaire mondial, la faim ne sera vaincue qu’avec la libéralisation totale du marché et la privatisation de tous les secteurs publics.

Cette théorie néolibérale est meurtrière et obscurantiste. L’Union soviétique a heureusement implosé en 1991. Jusque-là, un homme sur trois vivait sous un régime communiste et le mode de production capitaliste était limité régionalement. Mais en vingt ans, le capitalisme financier s’est répandu comme un feu de brousse à travers le monde. Il a engendré une instance unique de régulation: le marché mondial, la soi-disant main invisible. Les États ont perdu de leur souveraineté et la pyramide des martyrs a augmenté. Si les néolibéraux avaient raison, la libéralisation et la privatisation auraient dû résorber la faim. Or c’est le contraire qui s’est produit. Le meurtre collectif par la faim devient chaque jour plus effrayant. L’Onu devrait soumettre à un contrôle social étroit les pieuvres transcontinentales du commerce agroalimentaire.

Vous dénoncez aussi les carences de la FAO à agir. Que lui reprochez-vous exactement?

- A elle rien, ce n’est pas sa faute si elle ne peut plus agir. Elle subit deux problèmes: au niveau des rapports Nord-Sud, elle a perdu toute influence. Aujourd’hui, c’est la Banque mondiale, le FMI et l’OMC qui déterminent les situations des paysans dans les pays du Sud. La FAO est totalement hors jeu. On l’a vu lors de la dernière conférence sur l’alimentation à Rome, l’an dernier. Si les chefs d’Etat des grands pays émergents avaient fait le déplacement, les dirigeants occidentaux étaient tous absents. À part Silvio Berlusconi, mais la rencontre se tenait à Rome. Deuxième problème: son budget qui est lamentable. 351 millions d’euros de budget de fonctionnement, quand on injecte des dizaines de milliards pour sauver les banques… Il y a vraiment une mise à l’écart volontaire de la FAO.

Est-ce qu’on peut dire que les causes de la faim ont changé?

- Les anciennes causes – le surendettement des pays pauvres, etc. – sont toujours là. Mais – hélas – de nouveaux fléaux se sont abattus sur les peuples de l’hémisphère Sud. Je ne prends que deux exemples. Il y a d’abord les agrocarburants. La théorie généralement diffusée est la suivante: le climat se détériore et la principale raison en est l’utilisation de l’énergie fossile. Il faut donc diminuer sa consommation. Mais je le dis avec force, les agrocarburants ne sont pas la solution. Pour réduire la consommation d’énergie fossile, il faut drastiquement économiser l’énergie, favoriser les transports publics, développer les énergies solaires, éoliennes, géothermiques. L’année dernière, les États-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé, pour produire des agrocarburants. En Suède, près de la moitié des voitures roulent au bioéthanol. Le réservoir moyen d’une voiture est de 50 litres. Il faut brûler 352 kilos de maïs pour produire 50 litres de ce carburant. Or ces 352 kilos de maïs permettraient à un enfant en Zambie ou au Mexique, où le maïs est la nourriture de base, de manger et de vivre pendant un an! Brûler de la nourriture pour fabriquer des agrocarburants relève du crime contre l’humanité.

Vous parliez d’un deuxième fléau…

- Un autre mal qui frappe les paysans depuis peu est l’accaparement des terres arables dans les pays du Sud – surtout en Afrique – par les sociétés transcontinentales privées. Selon la Banque mondiale, l’année dernière, 41 millions d’hectares de terres arables ont été accaparés par des fonds d’investissements et des multinationales uniquement en Afrique. Avec pour résultat, l’expulsion des petits paysans. Ce qu’il faut dénoncer, c’est le rôle de la Banque mondiale, mais aussi celui de la Banque africaine de développement, qui financent ces vols de terre. Pour se justifier, elles ont une théorie pernicieuse qui est de dire que la productivité agricole est très basse en Afrique. Ce qui est vrai. Mais ce n’est pas parce que les paysans africains sont moins compétents ou moins travailleurs que les paysans français. C’est parce que ces pays sont étranglés par leur dette extérieure. Ils n’ont donc pas d’argent pour constituer des réserves en cas de catastrophes ni pour investir dans l’agriculture de subsistance. Il est faux de dire que la solution viendra de la cession des terres aux multinationales.

On a souvent dit que les causes sont politiques (guerres, corruption…). Ca reste une vision correcte du problème?

- Vous avez raison. La corruption de certains gouvernements autochtones – pensez à l’effroyable régime de Joseph Kabila au Congo! – est responsable d’une grande partie de l’épouvantable souffrance de tant de peuples. En chiffres absolus, c’est l’Asie qui compte le plus grand nombre d’affamés: 578 millions en 2011. La moitié de tous les enfants indiens, par exemple, sont gravement et en permanence sous-alimentés. Mais, proportionnellement à la population, c’est l’Afrique qui est frappée le plus durement: 35% des Africains sont mutilés par la faim.

La corruption explique en partie la faim. Sans la complicité active du président Paul Biya, Bolloré et Vilgrain n’auraient jamais pu s’approprier des centaines de milliers d’hectares de terres fertiles, au Cameroun, dont les paysans ont été expulsés et où les cultures vivrières ont été remplacées par de la canne à sucre destinée à la production de biocarburants. Mais, même si c’est horrible à dire, il faut admettre aussi que la corruption est secondaire. À supposer qu’on l’élimine, les structures cannibales de l’oppression planétaire resteraient les mêmes.

Le grand paradoxe, c’est que ce sont des producteurs alimentaires du Sud qui sont parmi les premières victimes de la faim…

- Vous avez parfaitement raison. Il existe un paradoxe: ce sont les populations rurales – 2,7 milliards de personnes – chargées de produire la nourriture sur Terre qui sont le plus durement frappées. A plusieurs titres d’ailleurs: du fait du manque d’entrants suffisants (engrais minéraux ou animaux, semences sélectionnées, fongicides, etc.), leur productivité est souvent très basse.

Un fait mérite une mention spéciale: 43% des familles rurales du monde subissent des soudures longues. C’est-à-dire que la récolte précédente ne suffit pas pour nourrir la famille jusqu’à la récolte prochaine. Le père de famille doit donc se rendre sur le marché et acheter les aliments nécessaires pour la survie des siens.

Or, à cause de la spéculation boursière, les prix des aliments de base explosent. Les paysans n’ont pas les moyens suffisants pour payer ces prix. Ils ne peuvent acheter la quantité suffisante de nourriture. Conséquence: des millions d’hommes, d’enfants et de femmes supplémentaires périssent par la sous-alimentation, le Noma, la faim.

Qui, selon vous, doit régler le problème de la faim? Les États, les citoyens par leurs dons, les ONG…?

- Une responsabilité première incombe évidemment aux États. Prenons les États membres de l’OCDE. L’année dernière, les pays de l’OCDE ont versé à leurs paysans 349 milliards de dollars à titre de subsides à la production et à l’exportation. Résultat: sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des fruits, des poulets et des légumes français, grecs, portugais, allemands, etc., au tiers ou à la moitié du prix du produit africain équivalent. Face au dumping agricole, le paysan africain qui cultive son lopin de terre n’a pas la moindre chance de vendre ses fruits ou ses légumes à des prix compétitifs. Or, parmi 54 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles.

L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est abyssale: d’une part, ils organisent la faim en Afrique et, d’autre part, ils rejettent à la mer, par des moyens militaires, des milliers de réfugiés de la faim qui, chaque semaine, tentent d’atteindre la frontière sud de la forteresse Europe.

 

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