Jim Kim: "Il sera essentiel pour la Banque mondiale de garder sa position centrale"

Jim Yong Kim, candidat à la présidence de la Banque mondiale, sur la place du Grand Sablon, à Bruxelles.

Barack Obama veut qu'il soit le prochain président de la Banque mondiale. En tournée mondiale, Jim Yong Kim est passé à Bruxelles, où il a accordé une interview à L'Echo.

Le Grand Oral commence ce lundi. Les trois candidats à la présidence de la Banque mondiale seront entendus par le conseil d’administration de l’institution. C’est ce dernier qui élira, selon une clé de répartition toujours favorable aux occidentaux, celui ou celle qui remplacera Robert Zoellick au mois de juillet. Depuis la création de la Banque, en 1944, le poste est systématiquement attribué à un économiste ou un diplomate Américain. Cette année, Barack Obama a créé la surprise en proposant Jim Yong Kim, un médecin et anthropologue d’origine Coréenne. Pour la première fois il va être confronté à deux candidats non-américains: l’économiste colombien José Ocampo et la ministre des Finances nigériane Ngozi Okonjo, particulièrement appréciée au sein de la Banque. Jim Yong Kim, qui préside une prestigieuse université, le Dartmouth College, était en tournée mondiale cette semaine pour présenter sa candidature. "L’Echo" l’a rencontré mercredi à Bruxelles, dans un hôtel du Sablon.

Avez-vous été surpris que Barack Obama pense à vous pour ce poste?

C’est à mon sens la fonction la plus importante pour le développement mondial. J’ai consacré ma vie à investir dans l’être humain, à aider à le placer sur le chemin de la croissance économique. L’opportunité de diriger cette grande institution est donc le plus grand honneur que je puisse imaginer.

Christine Lagarde a dit qu’elle pourrait être la dernière européenne à la tête du FMI. Pensez-vous que vous serez le dernier président américain de la Banque?

Je suis extrêmement fier de participer à la première élection d’un président de la Banque mondiale qui soit à la fois ouverte, transparente et basée sur le mérite. La première de l’Histoire. C’est très important. Je suis ici pour me présenter comme candidat à la Banque sur base de mon expérience et de mes qualifications. Nous sommes dans une élection disputée, et je pense que c’est une excellente évolution pour cette institution.

La Banque mondiale est souvent critiquée, en particulier dans les pays émergents et en développement, de défendre les intérêts américains et occidentaux en général. Comprenez-vous ces critiques? Et est-ce que cette élection signifie la fin d’une prérogative occidentale?

Vous savez, je suis né en Corée à une époque où le pays était très pauvre. En 1959, il était plus pauvre que le Ghana. Mon père était un réfugié. Il s’est enfui de Corée du Nord quand il avait 17 ans et n’a plus jamais revu sa famille. Ma mère était une réfugiée: quand Séoul a été prise, elle a marché 200 miles (environ 320 km) vers une ville du Sud pour échapper à la guerre.

Je vis avec cette histoire. Et j’ai été un étudiant du développement. J’ai travaillé en Afrique, en Amérique latine, en Sibérie… Mon expérience, je l’espère, m’a préparé à être un pont. C’est un défi merveilleux et important d’être un pont entre l’Europe et les États-Unis, les économies émergentes et les pays en développement, à construire des consensus autour de la mission essentielle qui est le développement économique et la réduction de la pauvreté.

Vaut-il mieux être médecin qu’économiste pour diriger la Banque mondiale aujourd’hui?

La médecine m’a appris à rester concentré sur les preuves et les résultats. Mais je suis aussi anthropologue. J’ai fait ma thèse de doctorat sur le rôle de l’industrie pharmaceutique dans le processus de développement coréen. L’anthropologie m’a appris l’importance de vivre et travailler dans des petits villages, au milieu de communautés de gens pauvres. J’apporte cette expérience.

La mission de la Banque mondiale est beaucoup trop complexe pour être assumée par une seule discipline. J’attends donc avec impatience de travailler avec tout le monde à la Banque. Ce que je vais apporter avec moi, c’est une attention sur les faits et un engagement à écouter les plus pauvres et les plus marginalisés.

Certains critiques disent néanmoins que vous n’avez pas l’expérience politique et financière nécessaire à mener la Banque mondiale. Pensez-vous que votre expérience de terrain compense?

Quand j’étais aux Nations unies, j’étais le conseiller senior du Directeur général. À l’Organisation mondiale de la Santé, je me suis familiarisé avec le système multilatéral, le système de l’ONU au plus haut niveau. J’ai donc de l’expérience dans le système multilatéral. En termes d’expérience financière, le Dartmouth College est une institution de 850 millions de dollars. J’y ai opéré 100 millions de dollars de réductions budgétaires au cours de la crise financière. J’ai aussi géré 3,5 milliards de dollars de dons, une tâche qui requiert de porter une grande attention aux investissements, des matières premières aux fonds de capital-risque, en passant par les hedge funds. J’ai donc une certaine expérience sur la manière de gérer une grande institution, de la mener vers une restructuration et des coupes budgétaires, et je connais également très bien les investissements et marchés financiers sous la forme de la gestion des dons.

Il y a 12 ans, vous avez écrit dans un ouvrage: "La recherche de la croissance du PIB et du profit dans les entreprises a en réalité empiré la vie de millions de femmes et d’hommes." Est-ce en contradiction avec ce que vous venez de dire de la croissance?

C’était dans un ouvrage académique. Si vous le lisez, le message est clair: la croissance économique est essentielle. Mais nous faisions référence à une période au début et au milieu des années 90 où l’attention sur la santé et les services sociaux avait diminué. C’était une période bien définie dans l’histoire, où l’accent était mis sur la croissance économique, mais où l’on portait moins d’attention à la croissance "inclusive" (une croissance qui favorise l’emploi et la cohésion sociale, NDLR).

La Banque, à mon sens, a fait beaucoup de chemin depuis dans l’autre direction. Si vous regardez un pays comme la Corée du Sud, elle a investi dans l’éducation et la santé très tôt. Et le Printemps arabe a encore montré à quel point un pays peut être fragile si sa croissance n’est pas inclusive. Il n’y a pas une ligne dans ce livre qui dit que la croissance est mauvaise, il n’y a pas une ligne dans ce livre qui dit que le business est mauvais. Il soutient simplement que nous avons besoin de croissance inclusive.

Quels sont vos projets pour la Banque?

Je suis ici en listening tour: j’écoute, essentiellement. Mais je dirais que les missions de la Banque mondiale, à savoir le développement économique et la réduction de la pauvreté, sont essentielles. L’objectif global reste la croissance inclusive. En la matière, je pense que les pays européens ont ouvert la voie. Il ne faut pas seulement une croissance économique solide, il faut que cette croissance investisse dans l’être humain et la participation. Ce sont des idées qui m’inspirent beaucoup, depuis longtemps. Comme pédagogue, j’ai travaillé très dur pour orienter les programmes éducatifs pour que les jeunes puissent participer à un marché globalisé. Et il y a bien d’autres questions essentielles, comme celle des genres. Dans tout le travail que j’ai accompli dans les pays en développement sur le Sida, nous nous sommes beaucoup attachés à assurer l’équité entre les genres.

Les pays Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) veulent créer leur propre banque de développement. Pensez-vous que ce soit une bonne chose?

Je pense que la Banque mondiale doit garder un rôle puissant, elle doit être au centre de tous les débats sur le développement. Je reviens juste d’Inde et de Chine, et je constate que ces pays ont des visions très différentes de ce à quoi une banque des Brics pourrait ressembler. Si je deviens président de la Banque mondiale, je ferai bien sûr tout pour travailler avec toutes les banques régionales existantes et avec celles qui pourraient apparaître.

Quel genre de rôle la Banque mondiale doit-elle jouer dans les pays émergents?

Les dirigeants d’économies émergentes avec lesquels j’ai parlé en Chine et en Inde m’ont tous dit qu’ils voulaient maintenir une relation très forte avec la Banque mondiale. Elle doit continuer à jouer un rôle dans ces pays. La Banque mondiale est un brassage de connaissances absolument unique, et elle a énormément d’expérience de terrain. C’est ce qui fait toute sa singularité.

Prônez-vous un nouveau consensus, après le consensus de Washington, considéré comme la base théorique des institutions de Bretton Woods?

Il y a beaucoup d’opinions différentes au sein de la Banque. Je pense qu’une des choses qui est devenue plus claire, et les pays européens ont été précurseurs en la matière, est qu’il y a un engagement plus profond et plus largement partagé en comparaison aux années 90 sur la croissance inclusive, qui inclut l’investissement dans l’être humain.

Finalement, qu’est-ce que le développement, quelle est sa finalité?

Les dirigeants des pays pauvres se sont engagés à faire sortir de l’extrême pauvreté plus de 1 milliard de gens qui y vivent. Dans les pays émergents, il y a 5 milliards de personnes qui veulent rejoindre la classe moyenne mondiale. Je pense que ces deux aspirations sont au cœur de ce que la Banque mondiale essaye de faire. J’ai travaillé sur cette question toute ma vie. Ce sont des objectifs impérieux. La possibilité d’éradiquer la pauvreté extrême au cours de notre durée de vie n’est pas seulement fascinante, mais elle est parmi les tâches les plus importantes que je puisse imaginer pour le monde.

Il n’y a pas de modèle unique. J’ai eu des expériences dans tant de pays différents, et ce que j’ai compris, ce que j’ai appris, c’est que les gens dans les villages, dans les gouvernements, les dirigeants, ont tous des aspirations très différentes de ce qu’ils veulent. Je pense que c’est une partie du consensus auquel nous sommes arrivés: nous devons écouter les pays, les gens dans ces pays, leurs aspirations… Ensuite, la Banque mondiale, au travers du développement d’infrastructures, d’investissements dans des programmes sociaux, en aidant la croissance du secteur privé, etc.

En faisant toutes ces choses, la Banque aide ces pays à atteindre leurs aspirations. Surtout, elle écoute comment ils définissent leur développement.

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