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"La science n'a pas changé avec les élections américaines", le président du Giec

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Interview | Hoesung Lee, président du Giec.

Scientia vincere tenebras – "vaincre les ténèbres par la science" –, c’est la devise d’une grande université belge mais ce pourrait aussi être la sienne. Hoesung Lee nous reçoit dans un petit bureau en carton dans le cœur névralgique de la conférence climatique de Marrakech. La science ici, c’est lui: un Coréen menu au regard doux qui orchestre le travail de centaines d’experts au sein du Giec, la référence de l’ONU sur les questions climatiques. Les ténèbres, depuis quelques jours, sont incarnées par un Américain costaud au regard de ceux à qui on ne la fait pas et qui s’apprête à succéder à Barack Obama à la tête des Etats-Unis.

Alors que le Giec prépare un rapport très attendu sur les conséquences d’un réchauffement climatique de 1,5°C, commandé l’an dernier pour servir d’aiguillon pour accélérer l’adoption de politiques climatiques, Hoesung Lee fait mine de ne pas s’inquiéter outre mesure de l’ombre de Donald Trump, avec qui il a "hâte de travailler". En attendant une hypothétique invitation à la Maison-Blanche, il avance dans la mission qu’il s’est fixée: ouvrir l’institution scientifique aux pays du sud et au monde des entreprises.

L’Accord de Paris a marginalisé le courant climatosceptique. L’élection présidentielle américaine envoie un signal inverse. Comment expliquer que les preuves fournies par la science ne parviennent pas à clore ce débat?

La science est la science, la politique est la politique. La science n’a pas changé avec les élections.

Mais un écart persiste entre ce que les gens sont prêts à croire et ce que dit la science. Comment le réduire?

Je ne suis pas certain qu’il y ait un écart entre les deux…

Aux Etats-Unis, à tout le moins…

On ne sait pas ce que sera la politique de la nouvelle administration américaine en matière de changement climatique. Les Etats-Unis sont un membre fondateur du Giec, et nous travaillons très étroitement avec son gouvernement, son administration, ses scientifiques.

"On ne sait pas ce que sera la politique de la prochaine administration américaine."

Pour Donald Trump, le réchauffement climatique est un "canular". Son climato-scepticisme met-il en danger le consensus sur le réchauffement climatique?

Le consensus scientifique n’est pas en danger. Et encore une fois: on ne sait pas ce que sera la politique de la prochaine administration américaine. Nous avons hâte de travailler avec eux.

Allez-vous rencontrer le président américain pour en parler?

Cela dépend de son agenda.

CV express

Né en décembre 1945, Hoesung Lee est diplômé de la Seoul National University (1969) et docteur en économie de la Rutgers University aux Etats-Unis (1975).

Il a notamment été employé par Exxon et a été membre du conseil des directeurs d’Hyundai.

Spécialiste de l’économie des changements climatiques, l’énergie et le développement durable, il a été à la tête du Korea Energy Economics Institute (KEEI) et enseigne à la Korea University Graduate School of Energy and Environment, à Séoul.

En octobre 2015, il remportait face au Belge Jean-Pascal van Ypersele la présidence du Giec.

Le rôle du Giec est de clarifier l’état des connaissances scientifiques et de sensibiliser les décideurs. Doit-il en faire plus?

Le mandat du Giec est d’évaluer l’état de la science sur le changement climatique, sur ses impacts et sur la manière dont on peut y faire face. Le Giec fait cela depuis 1988 et à travers ses travaux il a produit une appréciation très clair sur le fait que l’homme influence sans aucune équivoque le climat. Le cœur des conclusions du Giec se retrouve dans un résumé à destination des décideurs politiques. Ce document, qui est le produit conjoint de scientifiques et des 195 gouvernements membres du Giec, est la colonne vertébrale qui a mené à l’Accord de Paris. Et nous pensons que la mise en œuvre de l’Accord sera basée sur nos travaux. Donc, le rôle de la science est plus important que jamais. Elle est l’un des rares terrains sur lesquels peuvent se retrouver différentes valeurs, différentes perspectives politiques pour trouver un terrain d’entente.

Vous êtes le premier économiste à avoir pris la direction du Giec. Avant votre élection, vous avez dit que l’institution devrait être plus ouverte aux contributions du monde des affaires. Le Giec est-il en train de changer?

Pour rendre nos rapports plus utiles, plus pertinents pour les politiques, nous devons avant tout améliorer notre compréhension du changement climatique aux échelles locale et régionale. Pour y parvenir, nous devons avoir une plus grande participation des scientifiques des pays en développement qui sont en première ligne face aux impacts du changement climatique. Et effectivement, nous voulons aussi avoir tant que possible des contributions du monde des entreprises et du secteur financier pour améliorer notre compréhension.

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Que peu apporter la communauté des affaires au Giec?

Il y a différents moyens d’intégrer les contributions du monde des affaires, des industries et du secteur financier dans le processus de travail du Giec, mais je ne veux pas entrer ici dans les détails. Nous pensons que cela va enrichir notre compréhension des questions climatiques au niveau très pratique. Les résultats de nos rapports seront beaucoup plus pertinents et en lien avec les processus décisionnels.

Cette ouverture du Giec au monde économique est-elle déjà en œuvre?

Nous venons de terminer notre réunion de structuration du rapport spécial sur un réchauffement de 1,5°C et les participants à ce travail de cadrage forment un éventail d’expériences et de disciplines plus grand que lors des précédents exercices du genre. Donc oui, nous avançons.

L’Accord de Paris voudrait tendre vers un réchauffement planétaire de 1,5°C par rapport au début de l’ère industrielle. Vous publierez un rapport dans deux ans sur le sujet. À la vitesse où vont les choses, est-il techniquement réaliste d’espérer une telle limitation?

Le rapport permettra pour la première fois d’informer les dirigeants des impacts d’un réchauffement de 1,5°C, que l’on pourra comparer avec les impacts d’un réchauffement à 2°C. Il permettra aussi de comparer les voies d’atténuation possibles et les implications sur la pauvreté, les inégalités, le développement durable. En connaissance de cause, les dirigeants politiques pourront dire quel type de chemin est faisable ou ne l’est pas.

Ce qui est clair, c’est que pour arrêter le réchauffement à 2°C il faut que les émissions nettes de gaz à effet de serre soient nulles à la deuxième moitié du siècle. Donc il faudra faire bien plus pour l’arrêter à 1,5°C. C’est une question de choix: un "menu" d’actions, avec leurs bénéfices et leur prix.

Avant votre élection vous avez dit que s’il y avait une mesure prioritaire pour arrêter le réchauffement, c’est de mettre un juste prix au carbone…

Absolument. Mettre un prix au carbone est l’une des mesures que les décideurs vont devoir prendre. C’est nécessaire mais pas suffisant: il faut développer les technologies, renforcer la prise de conscience des populations.

Mais ça reste politiquement difficile à mettre en œuvre, comme le montre l’inefficacité du système européen mis en place pour les industries polluantes.

C’est pourquoi les scientifiques ne doivent pas regarder seulement un aspect du problème mais prendre en considération les paramètres institutionnels, politiques, économiques et technologiques pour comprendre la signification complète d’un agenda. Une des difficultés à mettre un prix au carbone, ce sont les contraintes institutionnelles et politiques. Mais il y a des groupes d’intérêts industriels, y compris dans les secteurs du pétrole et du gaz, qui sont en faveur qu’un prix soit mis au carbone.

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