Le vivant se meurt, les États s'alarment

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Le "Giec de la biodiversité" se réunit à Paris pour adopter un consensus scientifique mondial sur l’état de la diversité de la nature. Le résultat attendu est alarmant. Il pourrait déboucher sur la fixation d’objectifs communs contraignants, à l’image de ce qui a été fait avec l’Accord de Paris sur le climat.

La disparition du vivant est une catastrophe d’une ampleur comparable à celle du réchauffement climatique. C’est l’une des conclusions que les experts mondiaux du sujet réunis au sein des Nations unies s’apprêtent à envoyer au monde. Scientifiques et diplomates de 132 pays sont réunis à Paris jusqu’à samedi pour adopter une évaluation mondiale des écosystèmes. Ce sera le premier exercice du genre en près de quinze ans. Et le premier travail à caractère intergouvernemental: comme le fait le Giec pour le climat, il s’agit de dresser un socle de connaissances commun sur lequel les États s’appuieront pour mener des négociations internationales sur le sujet.

Ce sera "une alerte maximum, une alerte rouge, sur l’état de la biodiversité dans le monde".

Le "Global assessment of biodiversity and ecosystem services", somme de 1.800 pages, est le résultat de trois années de travail, préparé par 150 experts internationaux assistés par des contributions de 310 chercheurs s’appuyant sur 15.000 références. Il s’agit de l’évaluation la plus complète sur l’état de la nature et de la place de l’humanité en son sein, selon Robert Watson, le président de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

Le rapport et son résumé à l’attention des décideurs sera publié le 6 mai. Mais sur base des précédentes publications et de fuites dans la presse, certains messages remontent déjà dans l’espace public. Nous sommes face à une accélération rapide du taux de perte de biodiversité à l’échelle mondiale et le défi que cela représente est au moins aussi grave que celui du changement climatique – auquel il est en partie lié. Ce sera "une alerte maximum, une alerte rouge, sur l’état de la biodiversité dans le monde", selon une source diplomatique française relayée dans la presse française. On devrait y lire que "le patrimoine environnemental mondial est en train d’être altéré à un niveau sans précédent", et que les scientifiques s’attendent à "une accélération rapide imminente du taux d’extinction des espèces", selon des extraits du projet de rapport publié par une agence de presse.

Disparitions de masse

Francois de Rugy, ministre français de la Transition écologique ©AFP

Au-delà de la teneur exacte du message qui sera adopté à Paris, le constat de l’état catastrophique de la biodiversité est largement documenté. En 2017, 15.000 scientifiques lançaient un avertissement contre une destruction de l’environnement qui pousse les écosystèmes "au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie". Ils soulignaient que l’abondance des mammifères, reptiles, amphibiens, oiseaux et poissons avait chuté de près d’un tiers en un quart de siècle, alors que les forêts perdaient un cinquième de leur superficie. L’an dernier, l’ONG Fonds mondial pour la nature (WWF) estimait dans son rapport "Planète vivante" que les populations de vertébrés avaient baissé de 60% depuis 1970 – et notamment de 89% sous les tropiques. Un rythme jamais observé: le déclin des espèces est aujourd’hui cent à mille fois plus rapide que celui calculé au cours des temps géologiques, ajoutait-il.

Plus récemment, une étude publiée dans la revue Biological Conservation a dressé un bilan du phénomène chez les insectes: plus de 40% des espèces sont en déclin et un tiers sont menacées: un taux d’extinction huit fois plus rapide que celui des mammifères, oiseaux et reptiles, concluait-elle. Avec une baisse de la masse totale d’insectes de quelque 2,5% par an, l’éradication pourrait avoir lieu d’ici un siècle.

Coupable et victime

"Notre destruction de la biodiversité a atteint des niveaux qui menacent notre bien-être au moins autant que les changements climatiques induits par l’Homme."
Robert Watson

Les activités humaines sont désignées comme étant les principales causes de ces disparitions: en attendant les conclusions de l’IPBES, le WWF pointe l’agriculture intensive, la dégradation des sols, la surpêche, le dérèglement climatique, ou encore la pollution plastique comme principales pressions sur la biodiversité, alors que l’empreinte écologique mondiale, mesure de l’impact des activités humaines sur les ressources naturelles, a doublé en un demi-siècle.

"Notre destruction de la biodiversité et des services écosystémiques a atteint des niveaux qui menacent notre bien-être au moins autant que les changements climatiques induits par l’Homme", a encore déclaré Robert Watson, en prélude. L’importance vitale des "services" – pour se limiter à une approche purement économique – que rendent les écosystèmes n’est pas à démontrer: ils sont infinis, des plantes qui produisent de l’oxygène ou contribuent à réguler le climat aux insectes pollinisateurs, indispensables à la production de 75% de la nourriture sur terre.

Objectif mondial

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Le rapport de l’IPBES servira de référence scientifique aux gouvernements, qui doivent élaborer un cadre mondial pour la biodiversité post-2020. En 2010, ils avaient adopté les objectifs d’Aïchi, qui prévoyaient notamment de réduire pour 2020 d’au moins de moitié le taux de perte d’habitats naturels – un échec patent. Rendez-vous est déjà pris pour la conférence de la Convention de l’ONU sur la diversité biologique, qui se tiendra en Chine en 2020. Pourrait-elle déboucher sur un accord international contraignant, comparable à celui forgé pour le climat en 2015 à Paris? C’est l’espoir formulé par les défenseurs de la biodiversité – le WWF demande ainsi la fixation d’un objectif "zéro perte nette de biodiversité" pour 2030.

Le dernier rapport du Giec sur le réchauffement climatique a contribué à mobiliser l’opinion publique sur la gravité des changements climatiques. Les auteurs de ce nouveau rapport espèrent provoquer une réaction similaire: "Je veux que le public dise que nous ne devrions pas détruire la nature et qu’il exhorte les gouvernements à mettre les bonnes politiques en place", a indiqué Robert Watson. Dont le message semble valider l’idée largement soutenue au sein de la communauté scientifique selon laquelle nous sommes entrés dans la 6e extinction de masse, produite par une espèce: l’humanité. Les cinq précédentes ont eu lieu avant l’apparition de l’humanité et la dernière en date a vu l’extinction des dinosaures avec environ la moitié des espèces terrestres.

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