Mukwege brothers, les chevaliers du Christ

Emmanuel Mukwege accueille les fidèles de sa paroisse de Péruwelz.

Son frère Denis, prix Nobel de la Paix, lui a proposé à maintes reprises de reprendre l’église de leur père à Bukavu, mais Emmanuel Mukwege estime qu’on a plus besoin de lui ici, dans sa paroisse de Péruwelz. Deux frères au service de Dieu et de leur communauté.

Péruwelz. Un ancien supermarché reconverti en église dans une région sinistrée, à l’entrée une dame sert des cafés tandis qu’Emmanuel Mukwege – pasteur de la communauté - accueille chaleureusement les fidèles. Ici on ne se serre pas la main mais on s’embrasse, même ceux qui viennent pour la première fois car "c’est ça la fraternité!", nous explique Emmanuel, 7e d’une fratrie de 9 enfants où le prix Nobel est arrivé troisième. Une grande famille où Dieu occupe la première place et une histoire familiale aussi longue que le fleuve Congo, que nous contera le maître des lieux après avoir célébré le culte dominical.   

Ce matin, comme chaque semaine, ils sont à peu près une centaine de fidèles – de toutes origines sociales et de toutes les couleurs - à se retrouver dans cette grande salle sans charme à prier, communier, chanter et danser ensemble. Le rituel est sempiternel et diffusé en temps réel parce qu’ici "on n’a rien à cacher". Et puis surtout, on évangélise. 

Comme chaque dimanche le culte démarre avec Lilly – l’épouse surnommée "l’inoxydable" - accompagnée de 3 choristes dont leur fille aînée tandis que le fils officie à la batterie et que la cadette est au clavier. Comme au karaoké, le public suit les paroles sur les écrans géants, une demi-heure pour louer le seigneur et durant laquelle chacun sera invité à prendre la main de son voisin ou à l’embrasser en lui disant "Tu as bien fait d’être venu".  

Assis au premier rang, le Pasteur, lui, bat la mesure, la main sur le cœur.  

"Ici, nous avons de tout"

"L’avion ne peut pas se crasher quand c’est Dieu qui est aux commandes!"
Emmanuel Mukwege
Pasteur
Au fur et à mesure du culte, des fidèles prendront spontanément la parole pour témoigner de l’amour de Dieu, des hommes, des femmes avec des enfants parfois même venus de l’autre côté de la frontière. Le pasteur l’assure: "Ici, nous avons de tout. Des jeunes, des plus âgés, des médecins, des professeurs mais aussi des chômeurs et des gens malades"; fait curieux, il semble d’ailleurs que ceux qui remercient le ciel ne soient pas ceux qui aient été les plus gâtés par la vie. Ensuite, Emmanuel Mukwege grimpe sur la scène, brasse l’air et danse avant de dézipper une petite farde de cuir qui protège sa Bible.  Au programme ce dimanche, la vie d’Habacuc - un des 12 prophètes de l’ancien testament – dont certains versets défileront sur le grand écran. En un mot, nous retiendrons que face à l’adversité et aux tourments,  Dieu veut que nous changions d’attitude. Qu’on ne peut pas avoir la foi et en même temps être négatif car celui qui croit a confiance en Lui". Avant que notre pasteur n'ajoute : "L’avion ne peut pas se crasher quand c’est Dieu qui est aux commandes!".  

Une prédication qu’il étayera aussi par son vécu en partageant notamment l’histoire de sa maman - une femme qui fut malade toute sa vie avant de rejoindre Dieu en parfaite santé, et d’enchaîner sur la communion – toujours en chanson - et pour notre homme de terminer enfin, trente minutes plus tard, les bras en croix.  

Chercher sur la carte

"En découvrant la région du centre, ma femme a pleuré pendant deux semaines."
Emmanuel Mukwege
Pasteur
Dans son petit bureau sans chauffage ni fenêtre, aussi chaleureux qu’un parloir de prison, Emmanuel Mukwege explique avoir dû chercher sur la carte ce jour de 1994 où il apprenait qu’une charge vacante et rémunérée était disponible à Péruwelz. En lice avec trois autres candidats, on le teste plusieurs dimanches d’affilée avant de l’élire – lui un Noir - à la tête de cette communauté. A cette époque, Emmanuel terminait son doctorat à Bruxelles (ULB), après avoir suivi ses études de théologie en Afrique. "En découvrant la région du centre, ma femme a pleuré pendant deux semaines. Mais on a quand même décidé d’essayer un an avant de choisir de rester ou non. Aujourd’hui, cela fait 26 ans et nous comptons 500 fidèles" explique-t-il tout content ce matin. Il pourrait rentrer au pays, son frère lui a d’ailleurs proposé à maintes reprises de reprendre l’église de leur père à Bukavu, d’autant qu’elle se verra bientôt dotée d’un tout nouveau bâtiment prévu pour accueillir des centaines voire des milliers de fidèles. Mais voilà, Emmanuel estime qu’on a plus besoin de lui ici.  Un jour, peut-être, si Dieu le veut… " "J’irais vers une église qui me porte car ici c’est moi qui la porte sur mon dos."

Histoire de famille

On l’ignore, mais la religion, pour les Mukwege, c’est une grande histoire de famille. Mais si Emmanuel prêche aujourd’hui – comme Denis d’ailleurs – ce n’est pas parce qu’ils sont fils de pasteur. Leur père Matthieu n’a en effet jamais poussé aux vocations, au contraire, selon lui rien de pire qu’un pasteur sans ferveur. D’ailleurs, chez les protestants, on n’aime pas trop baptiser les enfants, non on préfère les adultes et les adolescents, ceux qui peuvent réellement poser le choix du baptême. Enfants, les deux frères – comme les 7 autres - n’étaient pas particulièrement assidus le dimanche non plus: "On passait la tête à l’église juste pour voir qui prêchait quel sujet au cas où notre père nous interrogerait avant de filer ensuite jouer au foot avec les copains". D’ailleurs, si toute la fratrie reste néanmoins croyante, tous ne fréquentent pas nécessairement l’Eglise aujourd’hui. En revanche les descendants du pasteur restent très engagés pour leur village et leur communauté; comme Hermann, surnommé le "pasteur social", qui dispense des micro-crédits à plus de 5.000 femmes - les sœurs qui travaillent avec Denis à l’hôpital de Panzi à Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, Costermansville pour les intimes.  

Emmanuel supplie le Seigneur de lui laisser terminer ses études, en échange de quoi il promet de le servir comme laïc durant toute sa vie.
Emmanuel - qui se considère comme le "pasteur de la première vocation", croyait en Dieu mais pas au point de lui consacrer sa vie non plus. Du reste, il était déjà en 3e année de droit à Kinshasa quand il sentit "son appel".  De santé fragile, Emmanuel supplie le Seigneur de lui laisser terminer ses études, en échange de quoi il promet de le servir comme laïc durant toute sa vie. Mais voilà, Dieu n’a pas voulu. Alors Emmanuel prend sa plume et écrit à Denis son grand-frère qui poursuit alors sa spécialité en gynécologie à Angers. "Sa réponse fut très salée, il m’a traité de fou, il ne supportait pas l’idée que j’assume une charge aussi difficile que celle de notre père et que je renonce à faire de belles études pour me garantir un plus bel avenir". Il faut dire que Denis assume le rôle d’autorité parentale depuis toujours, un grand frère "un peu père" qui exerce un ascendant naturel sur ses frères et sœurs. Mais Denis cède et entreprend alors de soutenir son petit frère. Il finira même par vendre  sa voiture qu’il gagnait miraculeusement deux ans plus tôt lors d’une tombola organisée au supermarché d’Angers, où le célèbre gynécologue vivait alors. Avec le fruit de la vente, il sponsorisera les études de théologie du petit frère avant de le faire venir à Bruxelles pour qu’il y poursuive son doctorat. "Cette voiture, c’était un don de Dieu", raconte aujourd’hui Emmanuel. En effet quand Denis la gagnait, il était alors en spécialisation de gynécologie et courait entre ses cours, les gardes et les nuits passées à l’hôpital; une voiture lui aurait été d’un grand secours sauf qu’il n’avait pas un franc ne fut-ce que pour s’offrir une vieille bagnole. C’est peu dire que la Renault 9 tombait du ciel,  " Dieu avait un plan pour moi ", confiera ensuite Denis.
  

Un missionnaire norvégien

Si Denis Mukwege a depuis accompli tellement de "grandes chose", ce n’est pas – selon son frère – parce qu’il est le plus intelligent, ni le plus brillant. Non, la réponse est à chercher dans l’histoire de leur père. Un orphelin de 7 ans dont le chemin croise un jour celui d’un missionnaire norvégien en pleine campagne congolaise, loin des villes qui elles, sous l’impulsion des colons, accueillent exclusivement des missions catholiques. Mais à Kaziba, au Sud-Kivu les Blancs effraient, pour les habitants ils s’apparentent à des fantômes venus de l’au-delà pour les tourmenter. Et si le potentat local avait autorisé le missionnaire à planter sa tente dans les marécages, c’était surtout en espérant que l’homme y meurt le plus rapidement possible. Mais ce gamin qui traîne est intrigué par le fantôme fraîchement débarqué, il l’observe de loin durant quelques jours avant de se rapprocher et de découvrir que comme lui, le Blanc mange et boit et que, comme tous les Noirs, il fait aussi ses besoins dans la brousse. Alors il se laisse apprivoiser avant de franchir le pas et se convertir à l’adolescence. Il prendra le nom de Matthieu et trouvera en Dieu le père qu’il n’a jamais eu. Parmi les combats qui l’animeront toute sa vie, la protection des veuves et des orphelins ainsi que celle de sa propre famille, celle qu’il n’avait pas eu la chance d’avoir enfant. Une famille à lui qu’il construira avec Lydia, orpheline comme lui, et qu’il épousera dans un costume prêté par la mission norvégienne, 5 tailles au-dessus de la sienne. Rapidement, le couple s’installe au Rwanda, où Matthieu fait la connaissance d’un missionnaire suédois, Oscar Langeström, qui lui confie son désir de construire une église pentecôtiste de l’autre côté de la frontière, à Bukavu. Les deux hommes s’y attèlent mais au lendemain de l’indépendance, 14 ans plus tard, Lumumba décide que seuls les autochtones auront le droit d’assumer les fonctions dirigeantes. Matthieu devient alors le premier pasteur noir de l’église pentecôtiste de toute la région.  

Visions

Mais au-delà de son histoire, Matthieu a surtout eu des visions, "comme s’il avait entretenu depuis toujours un dialogue permanent avec Dieu", confie avec un peu d’envie Emmanuel. Oui, Dieu lui parle et Matthieu note tout ce qu’il lui raconte. Même si, en homme peu instruit, il ne sait pas toujours interpréter ou comprendre le sens de ce qu’il retranscrit sur le moment même. Il n’en faisait pas état, ce n’est qu’à sa mort qu’Emmanuel retrouvera les notes de son père parfois vieilles de plus de 50 ans, des visions toujours accompagnées de la date et de l’heure des révélations. Il découvre ainsi, dans ses journaux intimes, que son père avait toujours su que Denis aurait un grand destin sur terre. Dieu avait donc toujours eu un plan pour Denis, "l’élever au rang mondial", pour devenir "un soutien pour plusieurs nations" et "un grand pour plusieurs"; au passage l’Eternel rajoute même respectivement 13 et 15 années d’espérance de vie à Matthieu et sa femme, dates rigoureusement exactes à en croire Emmanuel, qui a comparé cette révélation aux dates de la mort de ses parents.  

Les Mukwege, une famille en connexion directe avec Dieu dans laquelle Matthieu serait le transmetteur et Denis, le récepteur du message du Père éternel.  

Un don de Dieu

Pour Emmanuel, comme pour toute la famille, Denis est en quelque sorte un don de Dieu. Premier fils après deux filles, dans une culture bantoue où les garçons ont plus de valeur, sa naissance fut perçue comme une délivrance pour les parents. Mais l’enfant est malade, une septicémie consécutive au fait que la maman accouchait seule dans une case et qu’elle devait couper elle-même le cordon ombilical. Le dispensaire pour indigènes étant géré par les catholiques, le bébé et sa mère n’y sont pas accueilli favorablement, il faudra l’intervention d'une Suédoise protestante pour que les bonnes sœurs acceptent de lui administrer la précieuse pénicilline. C’était la première fois que Denis échappait à la mort mais loin d’être la dernière. En 1996, à Lemera (Sud-Kivu), où il dirige alors l’hôpital, le médecin survit à l’attaque de rebelles Banyamulenge qui y massacrent les malades ainsi que le personnel médical, au final 35 personnes perdront la vie. Une autre fois, c’est son avion qui est pris pour cible alors que l’homme est en mission pour les Nations unies. Et en 2012, ce sont 5 tueurs à gages qui l’attendent chez lui après avoir ligoté les gardes et pris en otage ses deux filles. Coup de chance, un garde parvient à s’échapper et distrait les assaillants, qui répliquent par une rafale de balles; le garde meurt, Denis s’évanouit et les tueurs s’enfuient, pensant le devoir accompli. Tout cela, sans compter les menaces. Faut-il voir la main de Dieu?  Emmanuel, lui, en est convaincu, Denis, lui, n’oserait le dire même s’il reconnaît avoir toujours eu le sentiment d’être accompagné par la Providence et fort d’une foi inébranlable qui prenait naissance dans l’enfance. Son premier souvenir spirituel date d’ailleurs d’une visite qu’il faisait à des malades avec son père. L’enfant avait 8 ans et comprend que non seulement il deviendra médecin mais aussi que, malgré toutes les possibilités de l’action humaine, il restera toujours des questions sans réponse. Une envie donc d’aller "au-delà" de lui-même, de se dépasser aussi dans l’amour et l’attention qu’on peut porter aux autres. " Nous sommes tous de petits dieux en puissance car IL nous laisse le choix de faire le bien comme le mal ".  

Chrétien avant tout

"Je vis dans un environnement tellement dur et hostile qu’il me pousse à chercher le secours de Dieu à genoux."
Denis Mukwege
Prix Nobel de la Paix
Lui, il est protestant, mais sur le fond, Denis Mukwege se considère surtout comme chrétien, un homme qui a fondé son engagement pour le Christ sur cette simple phrase:  Aime ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même". Pour lui, le seul et l’unique commandement. Le prix Nobel n’hésite d’ailleurs pas à partager son expérience, il prêche souvent dans les églises qui l’invitent, dont évidemment celle de son frère à Péruwelz. Il ne cache d’ailleurs pas que son passage préféré de la Bible reste les psaumes, surtout Salomon, le fils de David qui,  après avoir accumulé autant de richesses que de femmes, réalise que tout cela n’était que vanité. Alors Denis prêche car rien de plus triste selon lui que de ne trouver Dieu que lorsqu’on est vieux et qu’on ne peut plus rien apporter aux autres. Interrogé sur la manière dont il concilie sa spiritualité et la rationalité propre aux sciences et à la médecine, le gynécologue nous confie ne pas éprouver de difficultés à le faire mais d’être en revanche très surpris de la gêne qu’on les chrétiens à parler de leur croyance, "comme si le fait de croire vous faisait passer pour un faible ou un fou. Or je ne m’estime pas plus faible qu’un homme qui collectionne les assurances-vie et qui s’accroche désespérément aux biens matériels. Au contraire, moi c’est ma foi qui me porte à faire tout ce que je fais, je vis dans un environnement tellement dur et hostile qu’il me pousse à chercher le secours de Dieu à genoux ".  

Il est midi ce dimanche à Péruwelz. Le culte est terminé, l’école du dimanche des enfants aussi. Tous se rassemblent alors autour d’un bol de soupe, c’est une fidèle qui chaque semaine prépare un petit quelque chose pour tout le monde. Le soleil perce enfin les fenêtres, comme si ses rayons étaient parvenus à chasser la tempête, Emmanuel, lui, est content et, nous embrassant, il ajoute: "Surtout, n’oubliez pas de revenir !".

 

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés