interview

"Nous sommes à l'ère de l'espionnage technologique de masse, c'est une erreur"

"On savait que les terroristes du 11 septembre avaient pris des cours de pilotage. Les instructeurs s’étaient étonnés qu’ils n’aient montré aucun intérêt pour les procédures d’atterrissage. Cette dernière info n’est malheureusement jamais remontée." (Rémi Kauffer) ©AFP

"On mise trop sur les technologies de masse au détriment des moyens humains pour infiltrer des réseaux ennemis." C’est ce qu’affirme Rémi Kauffer, journaliste. L’espionnage technologique de masse n’est pas une garantie d’efficacité, selon lui. Quant à l’Europe du renseignement, elle n’est pas pour demain. Les services nationaux collaborent encore souvent sur base du donnant-donnant.

Rémi Kauffer, journaliste au "Figaro Magazine" et au "Point", est l'auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur les services secrets. Il livre une galerie de 60 portraits de maîtres espions qui ont bouleversé l’univers mystérieux du renseignement au XXe siècle. Il éclaire pour L’Echo les nouvelles tendances en matière de renseignement.

L’espionnage moderne, ça se passe comment?

Deux tendances lourdes en matière d’espionnage sont actuellement à l’œuvre. Premièrement, nous sommes à l’ère de l’espionnage technologique de masse. Or c’est une erreur selon moi de tout miser sur les technologies: ce n’est pas aussi efficace qu’on le croit et cela fait peser des dangers sur la vie démocratique. Il faut des gens sur le terrain.

Il y a moyen de déjouer la surveillance technologique avec des procédés très rustiques.

Si les gens cessaient de s’envoyer des e-mails et de se téléphoner, vous ne pourriez plus les pister, sauf s’il s’agit d’un réseau organisé que vous avez réussi à infiltrer. La deuxième grande tendance, c’est le développement de l’espionnage industriel et commercial, non seulement de la part des Etats mais aussi de la part du secteur privé. De plus en plus d’officines se développent dans la périphérie des services officiels. On y trouve généralement des anciens agents qui "pantouflent".

L’espionnage industriel est-il rentable?

A court terme oui, à long terme beaucoup moins. C’est une pratique qui est venue des anciens pays du bloc soviétique. Ils comptaient sur l’espionnage industriel pour acquérir des technologies sans avoir à faire des dépenses de recherche. C’était une spécialité de la RDA. La CIA est parvenue à reconstituer les archives de la Stasi qui, lors de la chute du Mur, avaient été broyées à la main. On a ainsi appris beaucoup de choses sur l’ampleur de l’espionnage industriel en RDA. A long terme cependant, c’est une pratique stérile. C’est pour cette raison que l’industrie pharmaceutique est si peu développée dans les pays de l’ancien bloc de l’Est. Ils en paient aujourd’hui le prix.

L’espionnage industriel ne se pratique-t-il pas au détriment des enjeux politiques et militaires? Des djihadistes ont ainsi pu rester longtemps sous le radar des services de renseignement.

Si vous vous appuyez uniquement sur les technologies de masse, des gens peuvent en effet déjouer votre surveillance avec des procédés très rustiques. Si par exemple ils conversent entre eux avec des mots clés peu utilisés, ils risquent fort de passer entre les mailles du filet. Il faut aussi engager des moyens humains, même si ceux-ci ne permettent pas nécessairement de deviner que quelqu’un va passer à l’action.

Pêchons-nous par naïveté à l’égard de la Chine et de ses appétits économiques? Faut-il mieux protéger certains de nos secteurs?

De plus en plus d’officines se développent dans la périphérie des services officiels. On y trouve généralement des anciens agents qui "pantouflent".

Le développement de l’espionnage industriel chinois est lié à leur développement tout court. Deng Xiaoping a modernisé l’économie chinoise dans les années 70 et 80 en grande partie grâce à l’espionnage industriel. Conscients de ce qui est arrivé aux Russes, les Chinois veillent aujourd’hui à ne pas être entièrement tributaires de ce vol organisé. Ils développent aussi leur propre recherche. Aujourd’hui, l’économie chinoise a atteint une taille suffisante que pour pouvoir pratiquer le donnant-donnant. Ainsi par exemple, comme Boeing et Airbus ont besoin du marché chinois, ils doivent conclure des accords de transfert de technologies. Le fait qu’une partie des avions Boeing et Airbus sont construits en Chine sert l’industrie aéronautique chinoise.

Le renseignement privé et le renseignement officiel sont-ils faits pour travailler ensemble?

Les sociétés privées ne disposent pas de moyens comparables à ceux des Etats. Mais les entreprises comptent généralement sur les Etats pour les aider. Et vice-versa. C’est là qu’interviennent certains facteurs culturels. Un asiatique n’aura pas les mêmes rapports avec les services officiels qu’un occidental. L’occidental qui refuse de collaborer avec les services de son pays n’aura pas d’ennuis. En Asie par contre, il est plus difficile de résister à de telles demandes. Pendant des années, les hommes d’affaires japonais rédigeaient des "rapports d’étonnement", dans lesquels ils étaient tenus de signaler aux instances officielles ce qui avait retenu leur attention au cours de leur voyage.

A quand une Europe du renseignement?

L’occidental qui refuse de collaborer avec les services de son pays n’aura pas d’ennuis. En Asie par contre, il est plus difficile de résister à de telles demandes.

Je crains que ce ne soit pas pour demain. Un service accepte parfois de fournir des informations contre d’autres informations, mais il refusera en général de révéler ses sources. Le problème du renseignement européen, c’est que les indicateurs ne travaillent pas tant pour l’argent que par patriotisme. Or il n’existe pas de patriotisme européen. Si l’Europe avance politiquement, l’Europe du renseignement avancera aussi. Sur le terrorisme, des formes de collaboration existent. Sur le plan industriel en revanche, c’est différent. Personne n’a envie de fournir des renseignements à quelqu’un qui sera votre concurrent.

Le 11 septembre n’est-il pas un des plus grand fiascos de l’histoire du renseignement?

Le problème du renseignement européen, c’est que les indicateurs ne travaillent pas tant pour l’argent que par patriotisme.

La grande faillite des services américains lors du 11 septembre, c’est qu’ils disposaient de renseignements partiels mais qu’ils ne les ont jamais mis bout à bout. Le renseignement, c’est comme un puzzle: tant que vous n’avez pas assemblé 80% des pièces, vous n’aurez pas l’image de l’objectif final. On savait que les terroristes du 11 septembre avaient pris des cours de pilotage. Les instructeurs s’étaient étonnés qu’ils n’aient montré aucun intérêt pour les procédures d’atterrissage. Cette dernière info n’est malheureusement jamais remontée. C’est la même chose pour l’attaque sur Pearl Harbour en décembre 1941. Les Américains ont perdu le contact avec la flotte japonaise pendant dix jours. Ils ont crû à des manœuvres militaires. Je ne crois pas du tout aux théories conspirationnistes comme quoi Roosevelt savait ou que Bush savait.

©@Perrin

"Les maîtres de l’espionnage", Rémi Kauffer, éditions Perrin, 620 pages, 29 euros

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