interview

Amnon Reshef, général israélien: "Israéliens et Palestiniens doivent se séparer, avant même de négocier"

©Kristof Vadino

Ancien général de l'armée israélienne, vétéran de la guerre du Yom Kippour, Amnon Reshef a la conviction que les idéaux fondateurs d'Israël n'empêchent pas la paix avec les Palestiniens. Alors que l’administration Trump annonce une proposition à venir en juillet, il revient à la charge avec la seule solution qu’il juge réaliste.

Bâti comme une armoire à glace, le regard bleu perçant et une poigne de fer, Amnon Reshef, général de l’armée d’Israël à la retraite, n’abandonne jamais. En 1973, lorsqu’éclate la guerre du Yom Kippour, il tient sa position au Canal de Suez avec une seule brigade blindée face à une centaine de milliers de soldats égyptiens. Il les refoule et, quelques jours plus tard, franchit le canal et brise les lignes de défense égyptiennes. Ce fut l’une des batailles de chars les plus sanglantes de l’histoire.

Depuis lors, Amnon Reshef a un rêve. Amener une paix durable avec la Palestine sans perdre l’idéal des fondateurs d’Israël. En 2014, il lance "Commanders for Israel’s Security" (CIS), une initiative qui rallie la quasi-totalité des généraux israéliens à la retraite et propose un plan de paix.

Alors que l’administration Trump annonce une proposition à venir en juillet, Amnon Reshef revient à la charge avec la seule solution qu’il juge réaliste.

Comment est née votre initiative?

En 2014, j’ai envoyé une lettre à Netanyahu pour qu’il engage une initiative de paix avec les Palestiniens et les pays arabes modérés. En quelques jours, plus d’une centaine de généraux m’ont rejoint et ont cosigné la lettre. Ils sont arrivés de partout, de l’armée, du Mossad, du Shin Bet. Aujourd’hui, nous sommes 281. Nous n’avons aucune orientation politique. Nous sommes partisans de la solution à deux États, avec un État israélien qui compte une solide majorité juive, tenant compte de la minorité de 1,7 million d’Arabes vivant en Israël.

Que proposez-vous sur le plan sécuritaire?

Terminer la clôture de sécurité, dont la construction s’est arrêtée en 2007 à 60% du projet initial. Il y a des trous, des dizaines de kilomètres que les terroristes utilisent pour entrer sur le territoire et commettre des attentats. D’un autre côté, chaque jour, une centaine de milliers de Palestiniens viennent travailler en Israël. La moitié n’a pas de permis de travail. Or, nous avons besoin d’eux. Nous demandons au gouvernement de vérifier qui sont ceux qui peuvent, ou pas, travailler et de leur donner un permis.

"Laissons les Palestiniens construire leur industrie."

Qu’en est-il du volet économique?

Laissons les Palestiniens construire leur industrie. Regardez la carte, il y a 169 îlots palestiniens isolés en Cisjordanie. Comment voulez-vous qu’ils y développent une économie? Vous pensez que je suis pro-palestinien? Je ne le suis pas. Mais je sais qu’une fois qu’ils auront un standard de vie plus élevé, Israël n’aura plus de problème de sécurité. Aujourd’hui, le PIB par habitant des Israéliens est de 40.000 dollars et celui des Palestiniens de 3.000 dollars.

Comment comptez-vous y parvenir?

C’est le volet politique. Le gouvernement israélien doit s’engager à accepter l’initiative arabe, réaffirmer son engagement de solutionner le conflit, geler les constructions à l’Est de la barrière et des blocs de colonies, garantir le statu quo à l’Esplanade des mosquées. La Cisjordanie et Gaza restent une seule entité palestinienne.

Quel serait le sort de Jérusalem-Est?

Les territoires de Jérusalem-Est où ne vivent que des Palestiniens restent à la Palestine. En attendant qu’il y ait un accord, il faut y assurer la sécurité, car c’est un "no man’s land" insécurisé où l’on trouve des armes, de la drogue et de la prostitution.

Vous êtes opposé à toute annexion?

Tout qui arrivera avec un plan pour annexer la Cisjordanie, ou même une partie, devra payer le prix fort. C’est pourquoi nous devons préserver le rêve sioniste, les Israéliens doivent se séparer le plus possible des Palestiniens, sans même négocier dans un premier temps. Notre plan peut commencer à être appliqué sans autre partie à la table de négociation.

Je parle de séparation civile. L’armée israélienne devra rester en Cisjordanie pour y assurer la sécurité jusqu’à 15 ans après la signature d’un accord, en coopération avec les Palestiniens.

Comment comptez-vous avancer?

Notre plan vise à construire la confiance entre Israéliens et Palestiniens, en avançant progressivement. Chaque partie donne et reçoit. En Cisjordanie, 40.000 maisons palestiniennes ont été construites en zone C (administrée par Israël, NDLR) sans autorisation. Au total, 12.500 font l’objet d’un ordre de démolition. Nous proposons d’étendre la zone B (administrée par la Palestine, NDLR) pour régulariser leur situation.

Que donner à Israël?

En échange on donnerait aux Israéliens l’autorisation de construire dans les blocs d’implantation dans la zone C, le long de l’ancienne ligne verte.

Nous proposons aussi de donner aux Palestiniens toute la zone C qui se trouve au nord, au-delà de la Route n°5 qui traverse la ville d’Ariel. Si on le fait, on réduit les îlots palestiniens de 169 à 85. Et là, les Palestiniens peuvent commencer à construire des zonings industriels.

Il faudra évacuer des colons…

C’est clair, et ils le savent. Mais cela ne concerne pas tout le monde, 80% des colons vivent dans les blocs d’implantation en zone C, ils ne sont pas concernés. Moins de 40.000 familles sont dispersées dans les îlots, ce sont elles qui sont concernées par un déménagement. Selon une étude, 40% de ces personnes sont prêtes à quitter les colonies moyennant compensation et sans accord politique. Mais 97 à 98% disent qu’elles obéiront à une décision gouvernementale. Donc très peu opposeraient de résistance.

Qu’en est-il de Gaza?

C’est plus complexe. Si vous soutenez le Hamas, vous affaiblissez l’Autorité palestinienne. Le problème, c’est que les deux ne s’entendent pas. Les Égyptiens essayent de les réconcilier, mais Mahmoud Abbas ne fait rien pour cela, au contraire. Il ne veut pas prendre la responsabilité d’une réconciliation. Nous n’avons pas de solution, mais Gaza est une part du conflit israélo-palestinien, et nous devons considérer que tout est lié. D’un autre côté, il y a un désastre humanitaire à Gaza, et il faut que la communauté internationale apporte son aide.

Votre plan risque de susciter des oppositions au sein de la société israélienne…

Oui, mais nous ne cherchons même pas à convaincre les extrémistes, qu’ils soient de gauche ou de droite, voire religieux, qui veulent une solution à un seul État. Nous visons les forces démocratiques et surtout le centre droit.

Quand vous faites un sondage dans la société israélienne, plus de la moitié soutient une solution à deux États. Mais le problème reste la sécurité. Quand vous parlez d’une solution avec séparation, les chiffres montent à 60-70%.

Vous dénoncez le statu quo actuel?

Oui. Les choses s’aggravent, il pourrait y avoir une sorte d’annexion rampante de la Palestine. Nous devons l’arrêter. Car cette annexion rampante pourrait nous conduire à une situation où nous serions responsables de la situation de 2,6 millions de Palestiniens de la Cisjordanie. Cela coûterait des milliards par an, sans retour de taxe vu la différence de revenu. Si on veut un État réellement israélien, il faut se séparer. Sans quoi, on court à la catastrophe.

"Il y a un mouvement inquiétant en cours en Israël. Le rêve messianique est en train de prendre le pas sur le rêve sioniste."

Cette "annexion rampante" ne signe-t-elle pas la fin du rêve sioniste passé, comme une rupture générationnelle?

Un changement doit être mis en route. C’est le cœur du problème, le rêve sioniste de Ben Gourion de créer un pays pour les juifs persécutés dans le monde. Mais il y a un mouvement inquiétant en cours en Israël. Le rêve messianique est en train de prendre le pas sur le rêve sioniste. Il porte le rêve sioniste à un niveau dangereux, celui d’un État où se dessinerait, à terme, une majorité arabe. Ce ne serait pas un État binational, mais un État non démocratique. Je veux que mes enfants grandissent dans un environnement démocratique et juif, avec des valeurs. Nous avons souffert durant tant de générations, et nous voulons garder ces valeurs.

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