reportage

Dans Raqqa en ruine, les djihadistes tuent encore

Une équipe de déminage s'apprête à désamorcer un engin explosif dans l'ancien département des langues de l'université de Raqqa. ©Charles Thiefaine

Reconquise des mains du groupe État islamique en octobre 2017, la ville de Raqqa, en Syrie, peine à se relever. Sous les décombres, la population martyrisée continue d’extirper mines et cadavres, tandis que des cellules dormantes sèment toujours la terreur. Vécue comme un abandon, l’annonce, fin décembre, d’un retrait américain anticipé fait désormais redouter le pire.

Hagid, dit "le démineur", enfile ses gants en latex noir et dépose sa trousse de travail sur un morceau de plafond effondré. Lampe de poche coincée entre les dents, il éclaire la mine qu’il vient de découvrir derrière des pots de fleurs disposés en vrac dans une cage d’escalier. Ce qui fut la faculté de Lettres de Raqqa n’est plus qu’une épave. Le second étage s’est écrasé sur le premier. Les rayons de soleil qui s’infiltrent à travers les décombres illuminent des dossiers d’inscription couverts de poussière, révélant d’innombrables photos d’identité d’étudiants souriants.

D’un geste vif, Hagid coupe le fil déclencheur de la bombe et la soulève avec ses deux mains pour l’observer. "Une ONG était censée avoir complètement nettoyé le bâtiment. Et pourtant…", désespère-t-il. Dans ce qui fut pendant trois ans le plus grand bastion, en Syrie, du groupe État islamique (EI), démineur est un métier d’avenir. Les djihadistes, réputés pour produire à une échelle industrielle des engins explosifs très sophistiqués, ont miné chaque recoin de Raqqa. Dans les premiers mois qui ont suivi la reconquête de la ville le 17 octobre 2017, dix civils périssaient en moyenne chaque jour à cause de ces engins de mort à retardement.

"Si le régime revient, je fuirai en Allemagne pour rejoindre ma soeur."
Un habitant de raqqa

Mais peut-être plus dangereuses encore que les bombes d’hier sont les mines d’aujourd’hui. Depuis plusieurs mois, des cellules dormantes – vraisemblablement liées à l’EI – mènent une série d’opérations meurtrières contre les nouveaux occupants de Raqqa. "La semaine dernière, une bombe placée dans une poubelle a explosé au moment où une voiture de police est passée, faisant deux morts, témoigne un habitant. Raqqa est dangereuse. Les cellules dormantes sont partout."

Raqqa traque encore ses djihadistes


Les djihadistes de l’ombre

Pour les démineurs syriens, l’enjeu est double: il y a les engins explosifs produits par milliers pendant la bataille, puis ceux que les djihadistes de l’ombre continuent de planter chaque semaine. "Il y a quelques mois, des civils nous ont alerté qu’un drapeau noir flottait au-dessus d’un bâtiment. Nous y sommes allés en premier pour s’assurer que l’endroit n’était pas piégé. Directement, quelqu’un nous a tiré dessus avec une mitrailleuse lourde" raconte Hagid. Les démineurs, surpris et sous-armés, battent alors en retrait en attendant l’arrivée des forces armées. L’affrontement fait cinq morts côté insurgés. Dans le bâtiment, un arsenal: fusils d’assaut, mines et une voiture piégée. "Nous savions qu’il y avait de petites cellules, quelques individus, confie Hagid. Mais nous n’aurions jamais cru trouver un réseau de cette taille."

"La coalition doit prendre ses responsabilités et nous aider à stabiliser le pays."
Abdullah al-Ariyan
Membre du Conseil civil de Raqqa

À une autre occasion, c’est une moto piégée qui explosait au passage d’un convoi de la coalition, selon plusieurs sources sécuritaires. Déclenchée trop tard, la détonation n’a fait aucune victime, mais la récurrence des attaques et leur sophistication ont jeté sur Raqqa un voile de peur et de paranoïa. Surtout depuis que le président américain Donald Trump a annoncé – à la surprise générale et contre l’avis de sa propre administration – le retrait de quelque 2.000 soldats américains de Syrie, jusque-là déployés en appui des forces arabo-kurdes qui contrôlent, en autres, Raqqa. Désormais, les interrogations se multiplient sur le sort réservé aux Unités de protection du peuple (YPG), principale milice kurde syrienne et fer de lance du combat contre l’EI.

Ankara, qui considère les YPG comme une organisation terroriste, menace de les attaquer. Les Kurdes, qui mènent toujours l’offensive contre le dernier réduit de l’EI dans l’est de la Syrie, craignent donc que le retrait américain ne précipite une offensive d’Ankara. Washington a toutefois annoncé ces derniers jours avoir renoncé à un retrait militaire rapide de Syrie. Il est "important de faire tout ce que nous pouvons pour nous assurer que ces gens qui ont combattu avec nous soient en sécurité", a déclaré mercredi le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, tout en confirmant la décision de retirer leurs troupes du pays.

Le partage de Raqqa

À Raqqa, ville arabe sous contrôle kurde depuis la fin de la bataille, la possibilité d’un départ du contingent étasunien fait également craindre le pire. "La décision américaine de se retirer de la Syrie nous rappelle le retrait d’Irak décidé en 2011 par Obama alors que le pays n’était pas encore stable. La transition politique n’était pas achevée, et en conséquence l’État islamique a pu se développer dans le vide laissé par le départ des Etats-Unis," estime Abdullah al-Ariyan, responsable du comité de reconstruction au sein de conseil civil de Raqqa. "Nous avons besoin que la coalition prenne ses responsabilités et nous aide à stabiliser le pays, faute de quoi nous avons peur pour notre avenir."

©Charles Thiefaine


Le retrait américain, s’il devait réellement avoir lieu, et la possibilité d’une offensive turque contre les zones kurdes pourrait accréditer l’hypothèse d’un retour de la ville martyre dans le giron du gouvernement de Bachar al-Assad, d’autant que les Kurdes, malgré leurs velléités autonomistes, n’ont jamais totalement rompu leurs contacts avec le régime.

"Tout va dépendre de la manière dont les Américains eux-mêmes vont organiser leur retrait. Au sein même des milieux de décision américains, il existe deux manières de voir les choses. Il y a ceux qui pensent qu’il faut faire le maximum pour protéger les alliés kurdes, mêmes si on les abandonne. Et ça, ça passe par un accord de fait avec le régime. Donc rendre des régions comme Raqqa ou la rive orientale de l’Euphrate au régime mais à travers un accord qui protégerait autant que faire se peut le PYD (la branche politique des YPG, NDLR)", estime Thomas Pierret, chargé de recherche au CNRS-IREMAM à Aix-en-Provence.

"Et à côté de ça on a, à Washington, des gens qui sont beaucoup plus sensibles aux arguments de la Turquie, son partenaire au sein de l’Otan (…) avec un accord c’est une hypothèse qui pourrait laisser Raqqa aux Turcs. Tout dépend des ambitions d’Ankara en Syrie, et de la taille de la région dont ils voudraient prendre le contrôle. Veulent-ils juste une bande de sécurité le long de la frontière, donc dans les zones à majorité kurde, ou est-ce que la Turquie voit plus grand et voudrait aussi élargir son contrôle sur les zones arabes?", se demande ce spécialiste du Moyen-Orient.

©Charles Thiefaine

Si certains résidents de Raqqa craignent l’arrivée des Turcs, nombreux sont ceux qui redoutent également comme la peste un retour de l’appareil sécuritaire sans pitié du régime syrien dans cette ville devenue un bastion rebelle dès le début de la guerre, avant de tomber aux mains de l’EI début 2014. "Si le régime revient, je fuirai en Allemagne pour rejoindre ma sœur", témoigne ainsi un habitant.

Les mines, obstacles à la reconstruction

Pour de nombreux Raqqaouis, l’annonce d’un retrait américain apparaît d’autant plus comme un abandon que la ville est toujours en ruine. C’est la conséquence de plusieurs mois d’une campagne de bombardements aériens destructeurs et de combats dantesques entre djihadistes et forces arabo-kurdes soutenues par la coalition internationale. Quinze mois après la reconquête, l’abondance de mines ralentit les rares projets de reconstruction et les équipes de secours extirpent toujours des corps des décombres ou des charniers. Les jours de pluie, le parfum de la mort embaume les gravats.

©Charles Thiefaine

La cité prend une teinte plus chaude au fur et à mesure que le soleil descend dans le ciel orageux. Les rues bourdonnent au rythme des klaxons et des générateurs qui alimentent les chantiers de reconstruction. Un craquement sourd fait subitement taire Raqqa. Une pluie létale de débris éclate sur la façade d’une maison. Une colonne de fumée noire s’élève au-dessus de bâtiments désossés. "Sans doute une voiture piégée", en déduit un passant sur un ton calme, sans même jeter un coup d’œil vers le site de l’explosion.

Le couperet tombe: une voiture de démineurs a explosé avec ses passagers, faisant deux morts. Si le doute est de mise, les autorités privilégient tout de même la piste de l’accident: la remorque était chargée de mines fraîchement cueillies. Hagid, lui, a perdu deux collègues. Il n’est pas retourné à sa base depuis les funérailles. "Toute l’équipe est dévastée, mais nous allons continuer notre travail," insiste le démineur. Il prend l’air grave: "C’est un devoir."

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