Les acteurs et enjeux de l'offensive turque en Syrie en dix questions

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L’incursion de l’armée turque dans le nord-est de la Syrie bouscule l’échiquier militaire, politique et diplomatique, de Washington à Téhéran. Explications.

1. Pourquoi la Turquie intervient-elle militairement en Syrie?

L’objectif du président turc Recep Tayyip Erdogan est double: "nettoyer" la zone sud de sa frontière avec la Syrie des éléments qu’il désigne comme "terroristes", c’est-à-dire de la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). En second lieu, le chef de l’État turc promet la relocalisation d’une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens présents en Turquie dans cette "zone de sécurité" au nord de la Syrie. Officieusement, M. Erdogan, en perte de popularité, cherche à resserrer autour de lui le camp nationaliste. Il entend également s’assurer que la Turquie reste un acteur majeur dans les négociations pour un règlement de la crise syrienne.

2. Quelle est la stratégie militaire de la Turquie?

Le ministère turc de la Défense s’appuie sur une stratégie terrestre et aérienne. Le but est d’installer une "zone de sécurité" d’environ 30 km de profondeur sur 120 km de long entre les villes frontalières syriennes de Tal Abyad et de Ras al-Aïn. L’armée a déployé plusieurs brigades au sol, environ 6.000 combattants turcs, renforcés par 6.000 combattants syriens supplémentaires, issus des rangs de l’Armée nationale syrienne (ANS), anciennement Armée syrienne libre (ASL). Dans un second temps, le pouvoir turc n’exclut pas de s’enfoncer davantage en territoire syrien, aidé par sa force aérienne, si la situation le permet.

"Du point de vue diplomatique, c’est Erdogan qui détermine le ton et le rythme du jeu."
Aydin Selcen
analyste turc

3. Qui sont les supplétifs syriens alliés d’Ankara sur le terrain?

Les hommes en treillis kaki qui prennent les villes et les villages du nord-est de la Syrie appartiennent à l’ANS, composée de plusieurs factions de combattants syriens recrutées par la Turquie. Ils appartiennent pour la plupart à l’ancienne ASL, c’est-à-dire aux opposants de la première heure au régime de Bachar el-Assad. Même si au départ, cette force était à composante laïque, certains éléments ont été radicalisés au cours du conflit. "Beaucoup se sont fait absorber par des groupes comme al-Nosra (branche syrienne d’al-Qaïda) ou l’État islamique. Même s’ils n’en font plus partie aujourd’hui, ils peuvent avoir gardé des affinités avec ces groupes", souligne Olivier Grojean, maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et spécialiste de la question kurde.

4. Qui sont les Unités de protection du peuple visées par la Turquie?

Les Unités de protection du peuple (YPG) sont la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. Ce parti politique kurde syrien est une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un groupe armé kurde en conflit avec la Turquie depuis 1984, classé terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les Etats-Unis. Les YPG ont été décisifs dans la lutte contre l’État islamique (EI). Alliés locaux des Etats-Unis et de la coalition internationale, les YPG, au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) arabo-kurdes, sont venus à bout de l’EI dans plusieurs de leurs fiefs régionaux, comme à Raqqa en 2017.

5. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils lâché les combattants kurdes?

La décision de Donald Trump de retirer le petit contingent américain des postes frontières de Tal Abyad et de Ras al-Aïn a choqué la communauté internationale, jusque dans les rangs de son administration. Pourtant, le retrait américain du Moyen-Orient est une promesse de campagne du Président républicain. Pour ses plus proches alliés républicains, il s’agit d’une grave erreur, puisque selon eux cet isolationnisme américain bénéficie à la Russie, à l’Iran et au régime Assad, et augmente le risque de voir l’EI ou d’autres groupes terroristes se réorganiser. Pour Donald Trump, tenir cette promesse de campagne permet de détourner l’attention de l’opinion publique de la tentative de destitution entamée contre lui par les démocrates.

6. Quelle est la réaction du régime syrien et de ses alliés?

La diplomatie syrienne a déclaré qu’elle fera "face à l’agression turque sous toutes ses formes à travers le pays, en utilisant tous les moyens légaux". Cependant, cette déclaration n’a pas été suivie d’actes pour l’instant. Il semble que le régime syrien, épaulé par son partenaire russe, garde une attitude attentiste pour plusieurs raisons. D’abord, le retrait américain de Syrie est une victoire supplémentaire pour Damas et ses alliés russe et iranien, nouveaux maîtres du jeu dans la région, ce qui inquiète Israël. Ensuite, ni les Russes, ni Damas n’ont intérêt à voir s’installer un pouvoir kurde pérenne dans le nord du pays.

7. Quel rôle peut tenir l’Union européenne?

La secrétaire d’État française aux Affaires européennes, Amélie de Montchalin, a déclaré vendredi 11 octobre sur France Inter qu’une sanction européenne sera sur la table du Conseil européen qui se tiendra la semaine prochaine. Pour Dorothée Schmid, chercheuse spécialiste de la Turquie à l’Institut français des relations internationales (Ifri), l’UE est démunie face à l’attitude va-t-en-guerre du président Erdogan. "Les Européens sont à la fois ceux qui ont le moins de poids et ceux qui sont le plus exposés à ce qui va se passer sur la question des réfugiés et au risque posé par les djihadistes" de l’État islamique, a-t-elle déclaré sur la chaîne Cnews.

8. L’État islamique peut-il se regrouper?

Dix mille combattants de l’EI, dont 2.000 étrangers, sont détenus dans des prisons de fortune gardées par les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie. Les Kurdes ont prévenu qu’ils ne pourraient plus assurer leur garde s’ils devaient défendre leur territoire face à l’incursion turque. D’autre part, des cellules dormantes de l’EI pourraient profiter du chaos déclenché par l’intervention turque pour organiser des raids afin de libérer les djihadistes de ces camps. Cette menace fait peser un risque pour la sécurité de l’UE et de la Turquie.

9. Quid de la menace turque de laisser ses réfugiés venir en Europe?

La gestion des 3,6 millions de réfugiés syriens pèse de plus en plus sur la politique intérieure turque. Le président Erdogan en fait une arme de chantage vis-à-vis de l’UE, en menaçant d’ouvrir ses frontières si elle ne soutient pas son offensive en Syrie. Pour l’analyste turc Aydin Selcen, l’argument a du poids. "Il faut préciser que l’UE n’est pas un ‘acteur’ mais un ‘objet’ par son immobilité depuis le début du conflit syrien. Donc du point de vue diplomatique, c’est M. Erdogan qui détermine le ton et le rythme du jeu."

10. Quel est le sort des populations civiles, notamment kurdes?

Ankara assure que l’opération "Source de Paix" ne vise pas à changer l’aspect démographique de la région. En réalité, cette campagne militaire a déjà fait des dizaines de milliers de déplacés, qui fuient les combats. "L’objectif est que la frontière avec la Turquie ne soit plus composée de Kurdes. Au-delà de la volonté politique de combattre le PKK, la Turquie souhaite aujourd’hui annihiler sociologiquement et démographiquement les régions kurdes de Syrie", affirme Olivier Grojean, qui parle d’épuration ethnique contre la population kurde.

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