interview

"Ce n'est pas une victoire pour les États-Unis"

  • Bruno Hellendorff
  • Institut Egmont
©REUTERS

Derrière la force symbolique du sommet des présidents Trump et Kim, aucune substance, analyse le spécialiste des relations internationales Bruno Hellendorff. Mais si succès il y a, c’est plutôt celui de la Corée du Nord, qui semble en bonne voie pour monnayer ses récentes avancées technologiques en matière de dissuasion nucléaire.

Pour historique que soit cette rencontre entre Kim Jong-un et Donald Trump, elle n’a pour l’instant livré aucun résultat tangible, note Bruno Hellendorff, spécialiste de la péninsule coréenne à l’Institut Egmont (le think tank des Affaires étrangères belges). Et s’il s’agit d’une victoire incontestable pour la diplomatie nord-coréenne, on ne peut pas encore parler de victoire pour les États-Unis, estime-t-il.

Pour la diplomatie américaine, le problème qui se pose à présent va être de convertir ça en résultats.

Il y a peu, Pyongyang était prête à la guerre, Trump évoquait la possibilité de rayer le pays de la carte… Comment expliquez-vous ce retournement de situation?

À mon sens, ce n’est pas un retournement de situation. Pour la Corée du Nord, l’enjeu est de vendre un processus de dénucléarisation en tant que "processus", engagement de long terme… Par lequel elle s’affirme de facto comme une puissance nucléaire. Elle vendrait ainsi sa capacité de nuisance à la communauté internationale contre des rétributions particulières. On est dans la continuité. Y compris dans le discours. Du point de vue nord-coréen, ce n’est pas un retournement de situation. La ligne officielle a toujours été de dire: "Nous sommes une citadelle assiégée et l’arme nucléaire vise la paix dans la péninsule."

Lire par ailleurs notre édito: "Les oripeaux de Singapour"

Du côté américain, par contre…

Oui, là on peut parler de ruptures. Kim Jong- un utilise la propagande pour servir des buts stratégiques, mobilise l’appareil de communication étatique pour renforcer sa crédibilité. Donald Trump, au contraire, utilise des enjeux stratégiques pour des buts de communication… Mais sur le fond de l’accord, les éléments de langage restent très vagues et similaires aux accords obtenus sous les précédentes administrations. L’étalon du succès de ce sommet, c’est une définition de ce que signifie la dénucléarisation: elle n’est pas présente. Si on est d’accord sur les termes et pas sur la définition qu’on leur donne, on avance peu…

Alors oui, c’est une victoire en termes de communication. Mais on ne peut pas encore en évaluer le résultat tangible. On ne peut pas dire que ce soit une victoire diplomatique ou stratégique pour les Etats-Unis. Les gagnants, c’est la Corée du Nord, et la Corée du Sud, qui a beaucoup travaillé dans l’ombre.

On entre en tout cas dans une phase nouvelle, où la Corée et son arsenal sont pris au sérieux et entreraient dans un processus de désarmement nucléaire.

Oui, c’est un cas de figure nouveau, mais il faut raison garder. La Corée du Nord ne va pas abandonner comme ça ce qu’elle a eu tant de mal à obtenir. On la voit mal se contenter d’une promesse de Donald Trump pour abandonner de manière complète, vérifiable et irréversible son arsenal nucléaire.

Ce sommet est par contre remarquable pour le symbole, pour ce qu’il pourrait entamer comme processus diplomatique. Mais au niveau du contenu, c’est une tempête dans un verre d’eau.

Les menaces de Donald Trump, je ne suis pas sûr qu’elles aient fait plus peur à la Corée du Nord que celles de ses prédécesseurs.

C’est l’œuvre de Trump et de sa diplomatie de l’agression, ou est-ce le résultat d’un alignement des astres qui aurait pu profiter à n’importe quel Président américain?

Les menaces de Donald Trump, je ne suis pas sûr qu’elles aient fait plus peur à la Corée du Nord que celles de ses prédécesseurs. Pour rappel, Bill Clinton a été plus proche que n’importe quel autre des derniers Présidents de mener une action militaire contre le nord de la péninsule. Je pense plutôt qu’un seuil a été atteint dans le programme militaire coréen. En 2017, elle a testé une bombe de 100 kT, et au niveau balistique, on a vu qu’ils ont un missile, même s’il lui manque encore deux technologies. On peut partir du principe que le régime a une force de dissuasion suffisamment crédible. Et cela coïncide avec une ouverture de Pyongyang, en prélude aux Jeux Olympiques. Le rôle de la diplomatie sud-coréenne a été ici déterminant.

On voit mal la Corée du Nord se contenter d’une promesse de Donald Trump pour abandonner de manière complète, vérifiable et irréversible son arsenal nucléaire.

Trump clashe le G7, puis il engrange un succès symbolique majeur, quel signal cela envoie-t-il aux Européens et au multilatéralisme qu’ils chérissent tant?

Il envoie comme message que les États-Unis sont de retour, s’imposent par la force, et créent une configuration dans laquelle on n’a aucune lisibilité sur l’avenir, où un acteur peut faire fi des règles, des forums, des valeurs… ça semble cantonner les Européens et les autres au rôle de spectateurs. On peut se demander dans quelle mesure on va être capables de réagir à ce défi en proposant des alternatives.

Pour la diplomatie américaine, le problème qui se pose à présent va être de convertir ça en résultats. Jusqu’à présent, Donald Trump n’a obtenu sur la scène internationale aucun résultat, avec personne. Pour détruire, il s’avère très bon. Pour construire, on ne voit pas grand-chose. Face à ce vide, la reconfiguration du système international pourrait bien se faire autour de la Chine.

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