reportage

Plongée dans l'extrême droite américaine

L'alt-right, pour droite alternative, est sans doute la forme la plus récente de l'extrême-droite américaine. Très en pointe à Charlottesville, elle se sent soutenue par les slogans de campagne de Donald Trump. ©AFP

Galvanisée par les discours de Donald Trump, l’extrême droite américaine a changé de visage. On assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de suprémacistes blancs. Avec des hommes plus jeunes, plus présentables, des intellectuels diplômés d’universités prestigieuses en costume cravate. Enquête.

Des néonazis, torches à la main, défilant dans la rue. Des membres du Ku Klux Klan agitant des drapeaux confédérés. Ces scènes se sont déroulées le week-end dernier, lors d’un rassemblement de partisans de l’extrême droite à Charlottesville (Virginie). Elles ont fait ressurgir les démons d’un passé raciste aux Etats-Unis.

Et, comme on le sait, l’événement a dégénéré: une voiture conduite par un néonazi a percuté une foule de contre-manifestants antiracistes et tué une jeune femme de 32 ans, Heather Heyer. Si les partisans de l’extrême droite ont pris comme prétexte leur opposition au retrait de la statue du général confédéré Robert Lee, leur véritable objectif était de sortir de l’ombre. Unifiés.

Une nébuleuse à plusieurs têtes

Le Southern Poverty Law Center, qui enquête sur les mouvements "de haine" à travers les Etats-Unis, a répertorié 917 groupes extrémistes en 2016 (contre 602 en 2000), et plus de la moitié sont des groupuscules suprémacistes blancs (alt-right, Ku Klux Klan, néonazis…). L’"alt-right", abréviation d’"alternative right" ou droite alternative, fait beaucoup parler d’elle, car elle compte parmi ses membres actifs le blogueur Jason Kessler, 34 ans, l’organisateur du rassemblement à Charlottesville. Ses deux têtes de gondole sont Richard Spencer et Mike Peinovich. Mais sous le drapeau confédéré de l’alt-right, on retrouve un groupe plus ou moins organisé, avec des idées protectionnistes, antisémites, antiféministes, islamophobes ou homophobes.

L’idéologie nazie trouve un écho dans tout le pays, notamment chez les jeunes qui n’hésitent pas à manifester, à grands renforts de saluts et de symboles fascistes. ©Getty Images

"L’extrême droite américaine rassemble plusieurs groupuscules différents, explique Jessica Reaves, spécialiste de l’extrême droite à la Ligue anti-diffamation, une association de lutte contre l’antisémitisme. Il y a les suprémacistes blancs traditionnels avec le Ku Klux Klan (une organisation fondée à l’issue de la Guerre de Sécession en 1865), qui véhicule les idées du Sud esclavagiste, il y a l’approche plus intellectuelle de l’alt-right, et enfin il y a d’autres groupes racistes et néonazis plus violents. Mais la plupart sont d’accord sur un point: la suprématie de la race blanche. L’alt-right, par exemple, espère créer un ethno-état blanc." "Le conducteur de la voiture qui a renversé et tué une jeune fille antiraciste, James Fields, appartiendrait au groupuscule Vanguard America", poursuit Jessica Reaves, une clique ouvertement néonazie qui reprend le slogan aryen "Sang et Sol".

"Avec Donald Trump, les extrémistes pensent que leurs idées radicales anti-immigration, anti-musulmanes sont acceptable."
Cynthia Miller-Idriss
professeur à l’American University

Cette extrême droite américaine, aussi diverse soit-elle, entretient des liens étroits avec les mouvements européens. "Les membres de l’extrême droite américaine admirent l’extrême droite européenne, détaille Jessica Reaves. Ils participent à des événements en Europe pour empêcher l’arrivée des migrants, toujours dans le but de protéger la race blanche." Un constat confirmé par William Daniel Johnson, admirateur de Donald Trump et chef de l’American Freedom Party, un parti nationaliste blanc qui milite pour la création d’un État blanc. "On a des liens forts avec la Croatie, la Slovaquie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, la France ou avec l’Aube dorée en Grèce", énumère-t-il. "Les suprémacistes prennent exemple sur l’Europe et commencent peu à peu à copier leur modèle d’organisation", complète Cynthia Miller-Idriss, professeur à l’American University.

Résurgence de l’extrémisme

Avec Charlottesville, les partisans de ces groupes racistes ont voulu montrer qu’ils étaient capables de s’unir, qu’ils n’étaient pas seulement des acteurs isolés derrière leur écran d’ordinateur. Le nom de l’événement laisse d’ailleurs peu de place au doute. "En nommant le rassemblement ‘Unite the Right’ (unir la droite), ils ont voulu prouver qu’ils pouvaient coopérer, affirme Jessica Reaves. C’est complètement nouveau de la part des mouvements d’extrême droite." Mais une telle évolution n’est pas vraiment surprenante, elle était d’ailleurs "prévisible", juge Cynthia Miller-Idriss.

Les discours de Donald Trump auraient contribué à libérer la parole de ces groupes extrémistes. "Le slogan de Trump, Make America Great Again, leur parle, analyse David Billings, activiste des droits civiques et historien du racisme aux Etats-Unis. Pour eux, il s’agit de rendre à l’Amérique sa grandeur du passé, du temps de l’Amérique confédérée."

Pendant toute sa campagne, le Président américain a savamment entretenu une ambiguïté avec les partisans de l’extrême droite, flirtant avec eux. En retour de leur soutien, il n’a eu de cesse de leur donner des gages, comme le décret anti-musulman ou le mur à la frontière avec le Mexique. Plus récemment, il a renvoyé dos à dos les suprémacistes blancs et les contre-manifestants antiracistes, affirmant que "les deux camps" étaient responsables des violences à Charlottesville. Une position saluée par Richard Spencer et David Duke, ancien leader du Ku Klux Klan. "Avec Donald Trump, les extrémistes pensent que leurs idées radicales anti-immigration, anti-musulmanes sont acceptables, appuie Cynthia Miller-Idriss. Et qu’il est acceptable de tenir des propos racistes en public." "Donald Trump, en condamnant les deux camps, a dit la vérité, estime pour sa part le nationaliste blanc William Daniel Johnson. D’ailleurs, la plupart des actes violents venaient de la gauche, et des antifas (antifascistes), pas de l’extrême droite."

Cynthia Keene (38 ans) pose fièrement entre son fils Brad (23 ans) et sa fille Ariane (17 ans). Les manifestations racistes, antisémites ou homophobes sont pour eux des activités familiales. ©Getty images

Galvanisée par les discours de Donald Trump, l’extrême droite a changé de visage. On assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de suprémacistes blancs. "Le stéréotype de l’extrême droite a disparu, explique Devin Burghart, président de l’Institut pour la recherche et l’éducation sur les droits de l’homme. Le KKK avec ses chapeaux pointus c’est terminé. L’alt-right prend le relais avec des hommes blancs plus jeunes, plus présentables, des intellectuels diplômés d’universités prestigieuses en costume cravate." William Daniel Johnson est d’ailleurs avocat à Los Angeles.

De 6 millions dans les années 20, le Ku Klux Klan ne compte plus aujourd’hui que 2 à 3.000 membres aux Etats-Unis, structurés en 72 chapitres. Mais un grand nombre de groupuscules racistes se réclament aussi de cette organisation fondée après la guerre de Sécession. ©BELGAIMAGE

 

L’alt-righ dans le Bureau Ovale

L’extrême droite américaine s’impose dans la société, car elle a trouvé une oreille attentive à la Maison-Blanche. Certains collaborateurs de Donald Trump soutiennent ouvertement l’idéologie de l’alt-right, comme Steve Bannon, son sulfureux conseiller stratégique. Et ce malgré ses propos explosifs tenus à un journaliste du site American Prospect, marqué à gauche, mercredi, qualifiant les suprémacistes blancs de "clowns". Son poste est peut-être menacé – certains proches de Trump estiment que Bannon est l’homme à abattre pour ses propos extrémistes – mais l’ancien patron du site conspirationniste Breitbart News n’en reste pas moins une figure emblématique de la droite ultranationaliste à la Maison-Blanche. Et il n’est pas le seul.

"Le KKK avec ses chapeaux pointus c’est terminé. L’alt-right prend le relais avec des hommes blancs plus jeunes, plus présentables, des intellectuels diplômés d’universités prestigieuses en costume cravate."
Devin Burghart
président de l’Institut pour la recherche et l’éducation sur les droits de l’homme

Deux autres conseillers du président – le speechwriter Stephen Miller et le conseiller diplomatique Sebastian Gorka – sont réputés proches de l’alt-right. "L’extrême droite est un cancer qui se répand dans le Parti républicain depuis plusieurs années, explique Devin Burghart, notamment par l’intermédiaire du Tea Party (mouvement ultraconservateur qui a pris de l’ampleur au sein du Parti républicain dans les années 2000)". Et les figures de l’extrême droite affichent leurs ambitions politiques, tout en se cachant derrière un message lissé et "convenable". À l’image de William Daniel Johnson. "Je ne voulais pas participer au rassemblement de Charlottesville, car je suis engagé en politique et ça ne serait pas bon pour l’image, explique-t-il. D’ailleurs, on évite d’utiliser le terme de ‘suprémaciste blanc’ pour désigner notre groupe, car cela nous nuit, c’est péjoratif."

Le drame de Charlottesville a réveillé l’ultra-nationalisme politique. Il y a deux ans pourtant, le constat était bien différent. Barack Obama entonnait "Amazing Grace" pour rendre hommage aux fidèles de l’église méthodiste noire de Charleston, morts sous les tirs de Dylann Roof, un suprémaciste blanc. L’Amérique s’était alors unifiée.

L'extrême-droite américaine trouve ses racines les plus profondes dans les Etats du Sud où la nostalgie des Etats confédérés est toujours vivace, particulièrement dans les contrées rurales. ©REUTERS

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