reportage

"Daech, au moins, n'avait pas d'avions de chasse"

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Chassés par l’offensive d’Ankara dans le nord syrien, des dizaines de milliers de civils ont dû prendre la route de l’exode, certains pour la deuxième ou la troisième fois. L’accord conclu dimanche entre le régime Assad et les autorités kurdes pourrait signer le crépuscule du "Rojava", la région kurde de facto autonome de Syrie.

Il est 21h, mais il fait déjà nuit comme si le monde avait été englouti. Sur la route M4 qui relie Tal Tamr à Qamichli, le check point tenu par les forces kurdes syriennes est illuminé tel un sapin de Noël. Des dizaines de loupiotes rouges posées sur l’asphalte indiquent la position du check point comme un phare au milieu des champs arides. Mais celui-ci est désormais vacant. Un pick-up fonce à toute allure: les combattants des Unités de protection du peuple (YPG) quittent leurs positions. "On se retire, le régime arrive", murmure l’un d’eux à travers la vitre avant de repartir. Il est 21h en Syrie, et les "frontières" disparaissent dans la nuit aussi vite que les voitures.

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Les autorités kurdes, acculées suite à "l’abandon" de Washington, ont finalement annoncé ce dimanche avoir passé un accord avec le régime de Bachar al-Assad, sous l’égide de la Russie, pour permettre le déploiement de l’armée syrienne dans le nord du pays. Le but: stopper l’avancée des troupes turques et de leurs supplétifs. En échange de la protection de Damas, plusieurs villes sous contrôle kurde brandiront à nouveau l’étendard de la République arabe syrienne. Les détails exacts de cet accord ne sont toutefois pas encore connus.

Le monde a changé depuis le début, il y a à peine une semaine, de l’opération d’Ankara, lancée à la faveur d’un retrait américain. Le président Turc Tayyip Recep Erdogan avait promis une "bande de sécurité" à la frontière pour repousser les forces kurdes, considérées par la Turquie comme une organisation terroriste. Les deux armées turque et syrienne vont-elles s’affronter? Si la course à la conquête de l’est a débuté, un accord pour la répartition des zones, sous l’égide des Russes, pourrait prévaloir.

"C’est une crise sans précédent."

L’assaut a provoqué l’exode d’au moins 130.000 civils selon les Nations Unies. Plusieurs dizaines de voitures faisaient la file dès six heures du matin lundi 14 octobre au poste frontière irako-syrien de Semalka, espérant trouver refuge au Kurdistan irakien. Mohammed Ali, 58 ans, accompagne sa femme et ses deux filles, qu’il veut mettre en sécurité de l’autre côté de la rivière. "C’est une crise sans précédent. Nous n’avions pas d’autres choix que de passer un accord avec le régime", estime ce Kurde de Tal Tamr. Sur la plaine morne, l’aurore ressemble à s’y méprendre à un crépuscule. "C’est une bonne solution. Je pense que le régime prendra juste les postes frontières et pas le contrôle de tout le Rojava" (nom donné au Kurdistan syrien), se demande-t-il, ne sachant pas encore que sa ville natale tombera quelques heures plus tard dans le giron de Damas.

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"Nous n’avons que des ennemis"

Au gré des batailles et des allégeances politiques mouvantes, les Kurdes étaient parvenus au fil du conflit à bâtir leur propre région de facto autonome, sans toutefois jamais couper complètement le contact avec Damas, malgré des relations pour le moins houleuses, que ce soit sous Bachar ou sous son père Hafez.

"Les Kurdes sont extrêmement faibles en ce moment."
E. Tsurkiv
Chercheuse

Aujourd’hui, l’administration kurde est visiblement en train de s’effondrer, signant peut-être la fin du "Rojava" en tant que projet politique. "Ce dont nous sommes certains, c’est que le régime n’a jamais cessé d’exiger une capitulation totale sans rien accorder aux Kurdes. Et les Kurdes sont extrêmement faibles en ce moment, ils n’ont aucun moyen de pression", analyse Elizabeth Tsurkov, chercheuse au Foreign Policy Research Institute.

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Samedi déjà, des dizaines de familles se pressaient contre les portes closes de Semalka. Peau flétrie et yeux éraillés par la guerre, Maryam Ibrahim n’en peut plus. Son odyssée l’a amenée jusqu’aux rives du Tigre. "Je ne peux plus pleurer, je n’ai plus de larmes à verser. Je ne peux pas marcher, mes jambes ne me portent plus. Je veux simplement que Dieu arrête cette guerre, plaide la matriarche de 70 ans, en sanglots. Mais je crois que nous n’avons que des ennemis. C’est l’opinion de la vieille femme que je suis." Autour d’elle, les enfants sont inconsolables, les yeux habillés du sel de leurs larmes. "Dans la région de Qamechli, d’où je viens, il n’y avait pas la guerre comme à Damas ou à Alep. Aujourd’hui les Turcs nous attaquent, soupire Shayda Issa, 17 ans, les joues rongées par l’acné juvénile. J’ai peur que ma famille soit tuée. Je ne peux pas aller me battre, je ne suis pas Che Guevara. La seule option, c’est de fuir."

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"Où sont les Américains?"

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Si le désespoir avait un parfum, il sentirait probablement comme l’intérieur de l’hôpital de Tal Tamr. Les mots ne suffisent plus: on y pleure les morts et on y sue de terreur, les plaies font couler un sang tiède; les bouches crachent sur "l’abandon" américain. "Où sont les Américains? Où?" demande dans le vide Delil Hassakeh (un nom de guerre).

Allongé sur un brancard orange, ce combattant arabe a été blessé au niveau de la jambe et du dos dans une frappe aérienne qui a coûté la vie à son meilleur ami. "J’ai combattu au sein des Forces démocratiques syriennes [sous leadership kurde, NDLR] pour reprendre Raqqa à Daech. Cette bataille n’était rien en comparaison avec ce que l’on vit maintenant. Daech, au moins, ils n’avaient pas d’avions de chasse", lâche-t-il dans un grognement d’agonie alors que des infirmiers le transportent vers le bloc opératoire.

Au Kurdistan syrien, l’heure est désormais au deuil. L’adage qui veut que "les Kurdes n’aient pour amis que les montagnes" n’a, disent ces balafrés, rarement sonné si vrai.

Quel avenir pour le nord de la Syrie?

Six jours auront suffi pour changer la donne en Syrie. Au cours des dernières 48 heures, à la faveur d’un jeu d’alliances stratégiques, les troupes régulières du régime syrien de Bashar el-Assad ont fait leur grand retour dans le nord-est du pays.

Le Président syrien ne pouvait pas rêver mieux: les Forces démocratiques syriennes (FDS), milices arabo-kurdes victorieuses de l’État islamique dans le nord-est du pays, lui offrent la région sur un plateau d’argent. Lâchées par les Etats-Unis et face à l’offensive armée de la Turquie, ces milices régionales à dominante kurde n’ont pas eu d’autre choix que de demander la protection des troupes de Damas.

Selon les termes d’un accord encore flou entre Damas et Ankara, la Turquie est autorisée à occuper la fameuse "zone de sécurité" de 120 km de long et de 30 km de large au sud de sa frontière avec la Syrie, qu’elle convoitait depuis plusieurs mois. Comprise entre les villes de Tall Abyad et de Ras-al-Aïn, cette zone est à peuplement majoritairement arabe. Le régime de Damas, lui, reprend le contrôle des cantons et des villes à majorité kurde, comme Hassaké et Kobané.

La ville de Manbij, à l’ouest de l’Euphrate, faisait lundi soir l’objet de toutes les spéculations, Damas et Ankara en revendiquant chacune le contrôle. "Dans ces circonstances, le risque d’une confrontation est assez élevé", confie Soli Özel, professeur de relations internationales à l’Université Kadir Has d’Istanbul. "Mais je doute que la Russie, qui joue les intermédiaires, veuille voir les armées turque et syrienne s’affronter à Manbij", avance l’expert. Dans la soirée, les médias turcs faisaient état de pourparlers entre les ministres de la Défense turc et russe, ainsi que de leur état-major respectif.

Comment envisager les relations entre la Turquie et son voisin du sud dans les temps à venir? Pour Soli Özel, il est encore trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c’est que le président Erdogan a atteint son premier objectif: débarrasser le sud de sa frontière de la milice kurde YPG, considérée comme terroriste par Ankara.

Les grandes perdantes

Les forces syriennes kurdes et leur administration semi-autonome de la région dite du Rojava sont les grandes perdantes de l’offensive turque. "Je pense que la Turquie n’est pas prête à quitter la zone qu’elle occupe au nord de la Syrie. Cela peut aider au retour de certaines populations arabes qui avaient quitté les lieux. L’installation de réfugiés syriens me paraît plus difficile car cela demande beaucoup de ressources", affirme Soli Özel.

Dans un premier temps, Bashar al-Assad pourrait laisser faire les Turcs, car son armée, affectée par des années de guerre, n’a probablement pas la capacité de sécuriser sa frontière nord. "Mais au final, le régime syrien voudra reprendre le contrôle de tous les territoires. Les Russes vont d’ailleurs dans ce sens en réclamant l’intégrité territoriale de la Syrie et la souveraineté de Damas", poursuit Soli Özel.

Est-ce la fin du conflit civil en Syrie? "Il reste la poche d’Idlib", dernier bastion de la rébellion dans le nord-ouest de la Syrie, soutenu par la Turquie, glisse le professeur Özel. Mais le retrait américain en tant que tel modifie toutes les équations.

 

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