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Série "Nos super-héros" | Denis Mukwege, héros des invisibles

Prix Nobel de la Paix en 2018, Denis Mukwege ne répare pas seulement les femmes, il lutte pour mettre fin à la barbarie. ©Photo News

Gynécologue congolais, Denis Mukwege se consacre aux femmes ainsi qu'aux enfants torturés et violés dans son pays. Il se bat contre un système, celui de l'argent qui tue.

Un héros ne se lève pas le matin en se disant qu’il va enfiler sa cape et aller sauver le monde. Cette image, elle est bonne pour les Comics. Dans la vie réelle, un héros se lève pour enfiler son uniforme, sa blouse blanche, voire son simple pantalon, pour aller travailler. Et parfois, le hasard de la vie le confronte à une catastrophe,  une injustice, un drame humain. Le héros se révèle alors aux yeux du monde.

Pour ces milliers de femmes, le gynécologue congolais est un héros. Un héros sauveur de vies.

Le Dr Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes, n’enfile pas sa cape le matin. Mais sa blouse blanche ou verte, s’il opère ou non. Il se glisse aussi parfois dans un costume deux pièces, lorsqu’il va défendre, devant les grands de ce monde, la cause des femmes torturées et violées chaque jour dans son pays, qu'est la République Démocratique du Congo, et dans les pays voisins.

Pour ces milliers de femmes, le gynécologue congolais est un héros. Un héros sauveur de vies. Un super-héros même, sans cape et sans masque, mais avec une trajectoire de vie hors du commun. L’ampleur du combat qu’il mène, tout comme les ennemis qui le menacent, sont vastes et puissants. Prix Nobel de la Paix en 2018, le médecin ne répare pas seulement les femmes mutilées dans les conflits qui secouent la région du Kivu. Il prend son bâton de pèlerin pour plaider la cause de l’égalité et réclamer une fin définitive à la barbarie. Il houspille les puissants en les plaçant devant leurs responsabilités. 

Tout cela, c’est ce qui fait de Denis Mukwege un super-héros contemporain. "Avec ce médecin, est-on vraiment dans les super-héros?", se demandait le philosophe Laurent de Sutter. "Car cet homme fait son métier, avec les orientations qu’il a choisies. Mais quelqu’un qui fait strictement son métier est-il un super-héros?"

Un super-héros qui s'affirme

Pour le philosophe, les super-héros sortent généralement de leur cadre, se positionnent en dehors de leur place normale. À l’image des héros de Comics, ils sont appelés en dehors de leur sphère d’action habituelle. "Ici, au contraire, il creuse sa place, il ne la quitte pas, mais il l’approfondit, et la rend plus importante", constate Laurent de Sutter.

En restant dans son rôle de médecin, Denis Mukwege intensifie sa mission: il va au-delà de la réparation physique. Avec ses équipes, il tente de reconstruire psychologiquement et socialement les femmes détruites par la barbarie de certains hommes. "Son travail ne se limite pas à l’œuvre d’un chirurgien devenu expert dans la reconstruction du corps des victimes. Son hôpital héberge un complexe permettant aux femmes violées de se réinsérer dans la société. On y éduque leurs enfants, en particulier ceux, stigmatisés, nés des viols. "L’hôpital de Panzi assure le suivi des victimes prêtes à quitter les lieux pour tenter une nouvelle vie", témoigne son collègue et ami le Dr Guy-Bernard Cadière, dans son récit-témoignage avec le Dr Mukwege, "Réparer les femmes, un combat contre la barbarie" (Harper Collins Poche).

Denis Mukwege porte son combat devant toutes les tribunes qui lui sont offertes, tout comme en juin dernier, à la cérémonie d'ouverture du Forum "Génération Égalité", sous l'égide de l'ONU Femmes. ©Photo News

Ce combat, Denis Mukwege le porte sur la scène publique et politique, criant à la face du monde depuis les tribunes qui lui sont offertes, que ce soit au Parlement européen, à la Maison Blanche, à l’Organisation des Nations Unies (ONU) ce qui se passe dans son pays. "Ce n’est jamais de gaieté de cœur que je quitte le bloc opératoire. […] Il me faut saisir toutes les tribunes pour dire au monde ce qui se passe et tâcher de responsabiliser le Congo sur ce qui est désormais une arme de guerre", expliquait Denis Mukwege, dans l’un de ses discours à Londres, en 2014.

Certes, il fait son devoir de médecin, mais va bien au-delà de la mission qui lui était attribuée au départ. Et en cela, il sort de sa sphère médicale, car il mène un combat politique.

Héros malgré lui

Le chemin que Denis Mukwege a emprunté n’était pourtant pas tracé comme tel. Son père, pasteur pentecôtiste, lui a transmis sa passion pour la médecine, lorsqu'il l’emmenait avec lui rendre visite aux malades. À l’époque, le jeune homme rêve d’être pédiatre. Il bifurque ensuite vers la gynécologie, en espérant lutter contre la mortalité maternelle, tout en conservant le contact avec les enfants.

Denis Mukwege espérait accompagner les femmes dans les accouchements, mais suite au drame de la guerre de 1996, l’hôpital pour lequel il travaillait, à Lemera, a été détruit. Il en construira un autre, l’hôpital Panzi, espérant en faire "un lieu de paix", y donner de la vie et de l’espoir. C’est l’arrivée, en 1999, d’une première victime de viol collectif  qui va lui imposer une toute autre mission. "Elle avait été violée à 500 mètres de l’hôpital", raconte Denis Mukwege dans son livre-témoignage. "À l’époque, nous n’avions pas compris ce que cela annonçait. J’ignorais que ce serait le début d’une série de plus de quarante mille victimes."

Denis Mukwege a ouvert l'hôpital de Panzi à Bukavu, un lieu spécialisé dans le traitement des survivantes de la violence, en espérant en faire un lieu de paix. ©AFP

Deux heures plus tard, c’est un bébé de 18 mois qui sera amené sur sa table d’opération. Puis un autre encore. Des victimes mutilées par des hommes, déterminés à asservir une population entière en s’en prenant à l’appareil génital de leurs femmes et leurs filles, "et tout cela à la seule fin de contrôler les richesses du sous-sol du Kivu!" poursuit le Dr Guy-Bernard Cadière. C’est à ce moment aussi que le médecin a compris que la seule réparation physique de ces victimes ne suffirait pas. Que la mission qui lui tombait sur la tête allait au-delà. "Cela n’avait pas de sens de les guérir de leurs blessures et de les renvoyer dans la rue. […] Cela revenait à sauver ces femmes puis les condamner à errer."

"Denis Mukwege, c’est aussi un héros du secret. Il répare les coulisses, pas la scène. Il agit hors champ. "
Laurent de Sutter
Philosophe et écrivain

Héros malgré lui. C’est, entre autres, ce qui fait l’étoffe de ce super héros. "Le super-héros, nous dit Laurent de Sutter, c’est celui sur lequel les catastrophes tombent, et qui fait qu’il est élu. C’est aussi celui qui parvient à négocier avec le tragique". Tout ce que l’on retrouve chez Denis Mukwege. Un héros élu par le hasard. Cela aurait pu tomber sur la tête d’un autre médecin, comme il y en a des milliers par le monde, mais c’est lui qui a été sélectionné par le destin. Qui s’est trouvé au bon (ou mauvais) endroit, au bon moment.  

Héros secret

"Denis Mukwege, c'est aussi un héros du secret", nous confie encore Laurent de Sutter. "Il répare  les coulisses, pas la scène. Il agit hors champ. Cette casquette-là, de médecin sauveur, se porte dans la discrétion, à l’image des milliers de soignants de par le monde. Ces médecins, chirurgiens, infirmiers qui chaque jour sauvent des vies dans l’anonymat le plus complet. Denis Mukwege, a cet égard, est comme un arbre qui cache une forêt de combattants de l’invisible". "Des héros moins spectaculaires", enchaîne le philosophe de l’UCLouvain Michel Dupuis. "Des héros qu’on ne voit pas, dans une sphère où qui peut le plus apparaît le moins". 

Denis Mukwege n’est pas un homme de spectacle. Sa force est cachée. Elle fait partie de ce que Michel Dupuis appelle le "registre de l’intime". Cette force, elle passe à travers lui. Il a capté quelque chose, il est témoin de quelque chose, en l’occurrence une situation dramatique de souffrance d’un peuple, et il est porté par une force qui le dépasse. "Les vrais grands n’y sont pour rien", dit Michel Dupuis,  ils sont des lieutenants, au sens dont l’entend le philosophe Martin Heiddeger, "ils tiennent lieu, et ils portent une dimension de complète responsabilité, de disponibilité, de docilité intérieure. "

Denis Mukwege a été qualifié de "héros" par les médias et les institutions internationales, au travers des nombreux prix qui lui ont été décernés. Le prix Olof Palme, le Prix des Droits de l’homme des Nations Unies, le prix de la Fondation Clinton, de la Fondation Chirac, le prix Sakharov. Et, au sommet de la pyramide des récompenses, le prix Nobel de la Paix. Toutes ces palmes l'ont sorti de l’anonymat et ont contribué à créer, autour de sa personne, ce récit légendaire qui le propulsera sur la planète des super-héros.

Super-héros, super-pouvoir ?

S’il est un super-héros, de quel super-pouvoir Denis Mukwege dispose-t-il? Son don, sans conteste, est celui de la réparation et de la guérison. Comme tous les médecins, direz-vous, qui sont chacun, à leur échelle, également des héros. Mais le pouvoir de guérison du gynécologue va bien au-delà. C’est un homme qui, avant de pouvoir toucher le corps de femmes abusées et torturées par ses "pairs" (geste indispensable pour réparer leur intimité) doit avant tout gagner leur confiance. Il a un pouvoir empreint de bienveillance et d’empathie, un charisme presque christique, une figure de sauveur qui, dans une culture africaine très imprégnée par les croyances et le sacré, lui permet de se faire accepter  à leur chevet.

Son autre super-pouvoir, c’est aussi sa détermination et sa résilience. Il ne se décourage pas et répare inlassablement ces corps de femmes. Il en soigne une, dix autres arrivent, mais il ne baisse pas les bras. C’est aussi cette détermination qui le fera franchir un pas de plus et sortir de sa salle d’opérations.

S’il dispose du pouvoir de guérison, le Dr Mukwege détient aussi un pouvoir moins visible, qui lui permet de se faire accepter auprès de femmes mutilées par d'autres hommes. ©Photo News

"J’ai réalisé que ce problème ne pouvait pas trouver de solution au bloc opératoire, mais qu’il fallait se battre contre les causes profondes de ces atrocités", dit Denis Mukwege dans son discours de lauréat du Prix Nobel de la Paix. En tentant d’alerter dans les villages, auprès des autorités locales, Denis Mukwege s’est heurté à une autre réalité. Celle du pouvoir corrompu. Et il s’est mis à le combattre au prix de sa propre vie. "Chez les super-héros, souvent, il y a aussi une affaire de principes, ici, la violence contre la réparation", évoque encore Laurent de Sutter. "L’enjeu devient éthique, avec des principes moraux abstraits, que ces personnes cherchent à incarner dans leur singularité. Mais à un moment donné, cette lutte se heurte à une forme de réalité."

"Chez les super-héros souvent, il y a aussi une affaire de principes, ici, la violence contre la réparation. L'enjeu devient éthique."
Laurent de Sutter
Philosophe et écrivain

Cette réalité, le Dr Mukwege y a été confronté violemment: son combat s’est retourné contre lui, mais aussi contre ses collègues et ses proches. Il a été attaqué à son domicile, on a tenté de l’assassiner. "Le héros provoque la lâcheté ordinaire", dit Michel Dupuis, "il bouscule et il dérange". Le discours du médecin lors de la remise de son Prix Nobel, était aussi de cet ordre, empreint d’une dénonciation violente et d’un appel à la prise de conscience de chacun. Il invite les consommateurs à réfléchir au coût humain de la fabrication de leurs objets favoris, smartphones, bijoux, dont les matières premières proviennent des terres exploitées dans le sang.

La fuite, mort du héros?

Cette absence de langue de bois, le héros Denis Mukwege la paiera cash. Buvant le calice jusqu’à la lie en constatant que ses agresseurs ne sont même pas recherchés par la police locale. "J’ai donc pris ma décision, partir", raconte-t-il encore dans son livre. Il s’exilera à Bruxelles, montrant aussi une autre facette du super-héros moderne, la fragilité, la faille, l’impuissance qui le propulse dans une fuite. "On n’est pas dans un premier degré de force, de super-puissance qui appartient à certaines caricatures populistes", nous disait Michel Dupuis en introduction de notre série. "Dans la post-modernité qui est la nôtre, il y a une finitude du héros."

Fini, le super-héros africain? Pas du tout. Denis Mukwege va revenir, à l’image de Superman qui, battu par Doomsay, un adversaire impitoyable qui sème la mort à travers les États-Unis, ressuscitera, un an plus tard, par le biais d'un de ses "remplaçants". Denis Mukwege, lui aussi, réapparaîtra, appelé à nouveau par une force qui le dépasse. Celle d’un peuple tout entier, qui lui crie de revenir, de l'aider, de continuer à se battre. "À Bukavu, les femmes ont écrit au président Kabila, à Ban Ki Moon, à différentes personnalités pour réclamer mon retour", raconte le gynécologue dans son récit. "Elles ont commencé à collecter de l’argent pour payer mon billet. […] Il m’était impossible de résister. C’était un signal fort." En super héros qu’il est, Denis Mukwege comprend que s’il fait passer sa propre vie avant celle de milliers de femmes, en poursuivant son exil, il ferait preuve d’égoïsme.

Le pouvoir de la résistance

Le chirurgien gynécologue signe là, sans doute, l’ultime force du super héros moderne. Un pouvoir de résistance absolu contre un ordre établi, qui fait qu’après 20 ans de combat, malgré les oppositions et les menaces de mort, il ne lâche pas.

©Photo News

Denis Mukwege a beau être un héros pour une multitude de personnes à travers le monde, il ne fait pas l’unanimité. Comme la plupart des héros d’ailleurs, qui sont soit portés aux nues, soit honnis. Il ne se soucie pas de faire bonne figure, il ne cherche pas à séduire, mais il tente de faire ouvrir les yeux au reste du monde. "Le super-héros est aussi une figure pédagogique. Il enseigne des choses, la responsabilité ou l’intégrité par exemple. Il nous prend par la main et nous aide à comprendre des choses qu’on ne comprendrait pas sans lui. Pour autant qu’on soit capable de les écouter… Certains ne sont pas bien accueillis", explique Laurent de Sutter.

"Il n’a jamais existé une culture du viol au Congo", écrit d’ailleurs Denis Mukwege dans son livre. C’est un phénomène récent, importé au Kivu. "Et il pourrait, de la même façon, être importé ailleurs, en Europe par exemple. Demain, on vous obligera aussi à partir de chez vous, sous prétexte qu’on a besoin de votre terre pour le profit d’un ultra-riche. Et si vous résistez, on vous violera, on vous torturera."

Denis Mukwege a tenté de rallier les populations à sa cause et de prendre son peuple par la main : "Je vous lance un appel urgent, de ne pas seulement nous remettre le prix Nobel de la Paix, mais de vous mettre debout et de dire ensemble et à haute voix: la violence en RDC, c’est assez! Trop c’est trop! La paix maintenant!" Son combat s'inscrit en effet dans un champ bien plus large que celui des exactions commises sur les femmes de son peuple. Denis Mukwege se bat aussi pour la paix, la démocratie et la fin de l’exploitation de l’homme, par l’homme, à des fins économiques et financières.  

Série d'été | "Nos super-héros"

Le temps d'un été, on vous emmène dans l'univers des super héros. Non pas ceux tirés des comics, ou de l'antiquité, mais les super héros des temps modernes.

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