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reportage

Dix ans après, la Tunisie face au spectre d'une révolution inachevée

C'est à Sidi Bouzid qu'avait démarré en 2010 la contestation contre le régime Ben Ali. ©REUTERS

La Tunisie fête ce jeudi le dixième anniversaire de sa révolution. Des célébrations au goût amer. Du slogan originel "Liberté, travail, dignité", seul le premier mot d’ordre s’est réalisé.

Écharpe rouge autour du cou pour se prémunir des frimas de l’hiver approchant, Ali Zammouni regarde, mi-admiratif, mi-désabusé, la petite centaine de manifestants tenter vainement, en cette fin novembre, de bloquer l’un des principaux ronds-points de Sidi Bouzid.

Il y a dix ans, le 17 décembre 2010, c’est de cette ville de 85.000 habitants du centre du pays qu’était partie la révolution tunisienne – et, par extension, les soulèvements arabes – avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant à la sauvette de 26 ans, qui protestait contre la confiscation de sa marchandise.

"Il faut une seconde révolution, économique et sociale cette fois."
Ali Zammouni
Professeur de mathématiques à la retraite

La manifestation du jour n’ira pas aussi loin que celle qui a mis à bas les 23 ans de régime autocratique de Zine Abidine Ben Ali. Les policiers arrivent, sans violence, à écarter les diplômés-chômeurs pour faire passer les véhicules. "Ils sont là pour exiger l’application d’une loi qui autorise l’embauche dans l’administration des Tunisiens sans emploi depuis plus de 10 ans. Leur combat est juste, car il faut une seconde révolution, économique et sociale cette fois. Mais, on ne prend pas le pouvoir en encerclant un rond-point", juge le professeur de mathématiques à la retraite.

Ali Zammouni, 60 ans, était dans les premières manifestations, dès le 17 décembre 2010. Militant du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT), il rappelle, amusé, que c’est sur des mensonges savamment élaborés que la révolution a émergé. Ordre avait été donné de répandre une fausse biographie de Mohamed Bouazizi: il était un diplômé, incapable de trouver un travail à sa mesure dans une Tunisie tenue par le clan Ben Ali-Trabelsi (des noms de l’autocrate et de sa femme), et il a été giflé par une policière, marque de la dérive autoritaire du système.

En fait, Mohamed Bouazizi avait le niveau baccalauréat et la policière a été blanchie de tout acte de violence en avril 2011. Qu’importe. "Les constats étaient globalement justes et une majorité de Tunisiens s’y sont retrouvés", conclut Ali Zammouni. D’ailleurs, aujourd’hui encore, les manifestants reprennent le slogan de l’époque: "Liberté, travail, dignité".

Le premier mot d’ordre est pourtant devenu réalité. "C’est une démocratie de merde, oui. D’accord, j’ai le droit de le dire, mais ça sert à quoi dans un pays où le clan Ben Ali-Trabelsi a été remplacé par des centaines de corrompus, à commencer par les islamistes?", s’emporte Rachid Fetini.

"Le clan Ben Ali-Trabelsi a été remplacé par des centaines de corrompus, à commencer par les islamistes."
Rachid Fetini
Entrepreneur tunisien

L’entrepreneur a cru dans la nouvelle Tunisie mais a vite déchanté, affolé de l’influence prise par les mouvements islamistes radicaux, comme Ansar al-Charia, qui avait pignon sur rue en 2011 et 2012. La situation politique s’est aujourd’hui calmée. Le parlementarisme a gagné le combat, mais au prix d’une instabilité gouvernementale et d’une classe politique jugée immature.

Le travail parlementaire "demeure en deçà des attentes sur les plans législatif et de contrôle", déclare dans son rapport annuel l’ONG al-Bawsala, observateur des politiques publiques.

L'économie se dégrade

Cette paralysie s’est accompagnée durant la décennie d’une dégradation significative de la situation macro-économique. Le chômage a atteint 16,2%, avec une pointe à près de 30% chez les diplômés. Le déficit des comptes courants atteint 8,3% du PIB, contre 3,6% en 2009. Le Parlement a dû exceptionnellement exiger de la banque centrale un refinancement du Trésor public à hauteur de 2,81 milliards de dinars (860 millions d’euros).

À Sidi Bouzid, le marasme économique se jauge à la morne plaine qu’est encore et toujours la zone industrielle. Dans le gouvernorat (administration régionale) éponyme de quelque 430.000 habitants, seules 32 sociétés emploient plus de 10 salariés.

Rachid Fetini possédait une société de confection textile. Maintenant, ses machines à coudre électriques sont rangées, silencieuses, le long des murs de son usine. "La corruption généralisée de l’État et l’absence d’envie de travailler des Tunisiens empêchent de vraiment se développer."

Le révolutionnaire de la première heure voit néanmoins le bout du tunnel économiquement: "Je me suis lancé dans le secteur des blouses de protection anti-Covid-19 avec un partenaire italien pour éviter au maximum les rapports à l’administration."

Si l’artère principale de la ville offre des devantures repeintes à neuf, des cafés modernes et quelques enseignes à la mode, sitôt dépassé "ce décor de cinéma", comme le décrivent des résidents, la vraie Sidi Bouzid se révèle, avec ses routes défoncées, ses immeubles de briques et de béton brut et ses déchets jonchant le sol par manque de conteneurs.

Alcool frelaté

Si la liberté est acquise, mais fragile, et le travail reste en berne, la dignité demeure l’angle mort de la révolution pour les Tunisiens en général et les Bouzidiens en particulier.

"C’est nous qui avons fait la révolution, mais ce sont les autres qui en profitent."
Najib
Habitant de 54 ans de Sidi Bouzid

"On s’est moqué de nous depuis le départ", dénonce en chœur un trio de quinquagénaires, venus noyer leur colère dans le gras du kefteji (sandwich traditionnel à base de légumes frits) et les 12° d’alcool d’un mauvais rosé local, sur les chemins terreux mais tranquilles de la "parcelle 17". Terre domaniale où s’étendent des oliviers sur des hectares, à la lisière sud-ouest de la ville, c’est là que se retrouvent les habitants pour boire en toute discrétion – les lieux de consommation d’alcool n’existent pas à Sidi Bouzid.

"Beaucoup de jeunes meurent à cause de l’alcool frelaté qu’ils font chez eux, car ils n’ont même pas les moyens de s’acheter une bouteille de vin à 9 dinars (2,75 euros). Mais même quand on boit légalement, comme nous, on nous dit qu’on est des mauvais musulmans. C’est à regretter d’avoir manifesté. C’est nous qui avons fait la révolution, mais ce sont les autres qui en profitent. À Tunis, ils n’ont pas choisi le 17 décembre comme jour férié, mais le 14 janvier (date du départ de Ben Ali du pays en 2011, NDLR). Ils veulent nous effacer", dénonce Najib qui, à 54 ans, partage sa vie entre Sidi Bouzid et l’Italie.

Mépris des nantis

La chute de l’autocrate et de ses proches n’a pas mis fin au sentiment de mépris que ressentent la majorité de Tunisiens de la part nantis: aujourd’hui encore, 10% des plus riches détiennent plus de 40% du revenu national. À Sidi Bouzid, qui est la troisième pointe du "triangle des Bermudes de la pauvreté" avec les régions limitrophes de Gafsa et Kasserine, ce mépris prend la forme de trois bâtiments laissés pour compte: l’hôpital, la piscine et le centre d’art dramatique.

Promis depuis 2011, l’hôpital universitaire reste lettre morte. Pourtant le financement et le terrain existent, "mais pas la volonté politique ni le suivi administratif", déplore Anis Gammoudi, médecin à l’hôpital régional de Sidi Bouzid, où il n’y a ni IRM ni radiologue pour un bassin d’un demi-million d’habitants.

Inaugurée à l’été 2019, la piscine a fermé au bout de deux mois : le gouvernement n’avait pas cru bon d’avertir la municipalité du coût réel de l’entretien. Le centre d’art dramatique est, lui, toujours ouvert et propose des créations inédites au public. A condition de rouler prudemment car l’imposant bâtiment a été construit au milieu d’un quartier en pleine expansion sans routes bitumées pour y accéder. A l’intérieur, la salle de spectacle n’a ni chaise, ni revêtement insonorisant.

En pleine répétition de son prochain spectacle mêlant danse et vidéo dans le cadre d’un projet de l’association Art2Rue, financé par la Commission européenne, le réalisateur Ridha Tlili, enfant de Sidi Bouzid, veut garder le positif. "Même si l’État ne joue pas le jeu de l’égalité des chances entre les régions, il faut s’emparer de ce lieu, tel qu’il est. Et continuer à se battre." Intitulé Come back, son spectacle est un appel à poursuivre la lutte, à revenir à l’esprit de 2010.

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