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En Algérie, la transition de toutes les incertitudes

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Bouteflika "dégagé" après plus d’un mois de contestation de la rue, l’Algérie est plus que jamais à la croisée des chemins. Transition en douceur ou rupture? Son avenir reste incertain.

En écartant un homme qui, 20 ans durant, a usé et abusé de son pouvoir, les Algériens ont certes gagné une importante bataille. Mais ils sont loin d’avoir eu raison d’un système, cet hydre militaro-politique qui mît le pays en coupe réglée au sortir d’une guerre éprouvante de 7 ans et demi contre le colonialisme français, et contre lequel ils se sont soulevés le 22 février dernier. L’entreprise est aujourd’hui d’autant plus difficile, voire périlleuse qu’un nouvel acteur vient de faire son intrusion dans l’équation politique: l’armée.

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Bien sûr, la grande muette a toujours été la colonne vertébrale de l’État algérien et a toujours pesé de tout son poids dans les grandes décisions politiques comme la nomination de tous les Présidents de la République, y compris Bouteflika. Sauf que depuis l’arrivée de ce dernier à la tête du pays, il a réussi, à coup de ruses et manœuvres, à s’imposer comme le centre névralgique du pouvoir et à éclipser les galonnés de l’Armée nationale populaire (ANP) qui n’ont pas pour autant perdu toute influence. Mais avec la démission, mardi 2 avril, sous la pression de la rue d’abord, puis sous l’injonction de l’armée, cette dernière s’est remise au cœur du jeu politique et est désormais face à face avec la rue.

Certes, dans son discours de mardi dernier, le chef d’état-major de l’ANP et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaid Salah, a usé d’un ton très dur contre le clan Bouteflika, qualifié de "gang" – un sobriquet emprunté à la rue qui l’a entonné partout dans le pays. Mais il s’est surtout engagé à satisfaire toutes les revendications du peuple. "Nous soutiendrons le peuple jusqu’à ce que ses revendications soient entièrement et totalement satisfaites. Étant le fils du peuple et partant de la responsabilité historique qui m’incombe, je ne pourrai que m’aligner sur ce peuple, dont la patience n’a que trop duré et qui a tant souffert des différentes épreuves. Car il est temps pour lui qu’il recouvre ses droits constitutionnels légitimes et sa pleine souveraineté", s’est exclamé l’officier.

L’armée veut une transition en douceur

Mais ce vieux général ira-t-il jusqu’à donner le coup de grâce au système politique actuel à l’ombre duquel il a mené toute sa carrière militaire? Peu sûr.

L’armée s’est remise au cœur du jeu politique. Elle est désormais face à face avec la rue.

Car en réalité, l’armée ne veut pas d’une rupture brutale avec l’héritage de Bouteflika et de ces prédécesseurs. Elle tient mordicus à une solution dans le cadre de l’actuelle Constitution, triturée à trois reprises depuis 2001. "Il faut appliquer immédiatement la solution constitutionnelle proposée, à savoir la mise en application des articles 7, 8 et 102, et entamer le processus garantissant la gestion des affaires de l’État dans le cadre de la légitimité constitutionnelle", tonnait le patron de l’armée.

Avant d’annoncer la couleur: "Nous confirmons que toute décision prise en dehors du cadre constitutionnel est considérée comme nulle et non avenue." Autrement dit, il n’y aura pas de décapitation du système actuel. Une proposition acclamée des deux mains par les débris du régime de Bouteflika. à commencer par les partis de l’Alliance présidentielle (le FLN, dont le président d’honneur est Bouteflika, le RND de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, le MPA de l’ancien ministre du Commerce, Amara Benyounes, et le TAJ de Amar Ghoul, ministre du Tourisme). Mais aussi par des opposants à Bouteflika, à l’instar de l’ancien chef du gouvernement et candidat malheureux aux présidentielles de 2004 et 2014, Ali Benflis. Ainsi que par Ali Ghediri, candidat à la présidentielle annulée d’avril 2019 et ex-général major.

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Si l’armée réussit à imposer sa feuille de route, le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah – un homme qui serait d’origine marocaine et qui, par conséquent, ne pourrait pas assumer la charge suprême du point de vue de la loi algérienne – assumerait l’intérim pendant trois mois avant qu’il n’organise, de concert avec le gouvernement de Noureddine Bedoui, une élection présidentielle.

L’opposition réclame une transition de "rupture"

Mais un tel scénario est rejeté en bloc par l’opposition. Cette dernière soupçonne en effet que l’objectif réel serait de sauver un système politique qui, en plus d’avoir conduit le pays dans l’impasse actuelle, est usé jusqu’à la corde. Hors de question, donc, que l’après-Bouteflika soit géré par des hommes impliqués jusqu’ici dans la gestion des affaires du pays. Et encore moins avec les mêmes méthodes et mécanismes.

À quelques différences près, l’essentiel des partis de l’opposition sont favorables à une transition de "rupture", comme qualifiée par le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie, Mohcine Belabbes. Cette transition se décline comme suit: une instance présidée par une ou plusieurs personnalités, crédibles et indépendantes, qui gérera une période de transition de courte durée (de 6 mois à 1 an maximum) afin de préparer les conditions d’une compétition électorale saine entre les différents acteurs politiques. À ce plan, des partis comme le Front socialiste (FFS) ou le Parti des travailleurs (PT) ajoutent la mise en place d’une Assemblée constituante qui débattra de tous les problèmes du pays. Il reste que l’opposition est favorable à un changement radical du système politique qui donnera naissance à une deuxième République.

Laquelle des deux visions de l’après-Bouteflika gagnera les faveurs de la rue et l’emportera? S’ils n’ont pas affiché une adhésion franche aux thèses de l’opposition, les Algériens qui ont marché hier à travers le pays ont toutefois clairement signifié leur opposition de confier des responsabilités dans la transition en cours à des hommes impliqués dans la gestion passée.

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